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Full text of "Chronique de Charles VII, roi de france"

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BIBLIOTHECA 
P^aviensis 


CHRONIQUE 


DE    CHARLES    VII 


ROI    DE    FRANCE 


Paris. —  Imprimé  par  E.  Thunot  et  Cie,  rue  Racine,  26, 
avec  les  caractères  elzeviriens  de  P.  Jannst. 


CH  RON  IQJJE 


DE 


CHARLES    VII 

ROI    DE    FRANC  E 

PAR  JEAN  CHARTIER 

NOUVELLE     ÉDITION     REVUE    SUR    LES    MANUSCRITS 

Suivie  de  divers  Fragmens  inédits 
Publiée  avec  Notes,    Notices  et  Éclaircissemens 

Par  VALLET  DE  VIRIVILLE 

Professeur  adjoint  à  l'École  des  chartes 
Membre  de  la  Société  des  antiquaires  de  France,  etc 

Tome  II 


A  PARIS 
Chez   P.  Jannet,    Libraire 

MD^i;£iXLiJ 

BlBUOTVitCA    j 


1103 


SOMMAIRE 


(Mai  1440,  —  Juin  145?.) 


rocès  et  exécution  de  Gilles  de  Retz,  j-6,  — 
Poton  de  Saintrailles,  Salazar  et  Chabannes  s'em- 
parent de  Louviers,  en  Normandie  ,  7.  —  Pierre 
[de  Brezé,  Floquet  et  autres  assiègent  le  château 
de  Conches,  7-8. — Concile  de  Bâle,  8. — Catherine,  fille 
de  Charles  VII ,  est  donnée  en  mariage  à  Charles  le  Témé- 
raire ,  fils  du  duc  de  Bourgogne ,  8-9.  —  Les  Anglois  assiè- 
gent Tartas,  en  Guyenne,  lo-i  i.  —  Charles  VII  fait  exé- 
cuter à  mort  des  pillards  et  écorcheurs,  12-14.  —  Atta- 
que des  Anglois  devant  Mantes,  14-15.  —  Saintrailles, 
Brezé  et  autres  assiègent  Creil ,  15-18.  —  Différends  entre 
la  reine  de  Castille  et  le  connétable  Alvaro  de  Luna,  18.  — 
Les  Anglois  sont  défaits  près  de  Saint-Denis,  en  Anjou, 
19-20. —  Siège  de  Pontoise  ;  le  roi  prend  une  part  person- 
nelle aux  hostilités  ;  défaite  des  Anglois ,  20-27.  —  ^^s  deux 
armées  belligérantes  s'envoient  réciproquement  des  ballades 
en  forme  de  défi ,  27-32.  —  Floquet  reprend  Évreux  sur  les 
Anglois,  32.  —  Charles  d'Anjou  créé  comte  du  Maine,  jj. — 
François  de  Surrienne ,  dit  l'Aragonois ,  surprend  Cour- 
ville  au  profit  des  Anglois,  3  3-34. — La  duchesse  de  Guyenne, 
remariée  au  comte  de  Richemont,  meurt  à  Paris,  34-jj. — 
Talbot  et  les  Anglois  assiègent  Dieppe  ;  Dunois  et  les  Fran- 
çois lui  font  lever  ce  siège  ;  premières  armes  du  Dauphin , 

Jean  Charîier.  II.  a 


ij  Sommaire. 

qui  fut  depuis  Louis  XI ,  36-42.  —  Trêves  conclues  à  Tours 
entre  les  rois  de  France  et  d'Angleterre,  43.  —  Campagne 
de  Lorraine  et  d'Allemagne;  le  Dauphin  combat  les  Suisses; 
siège  de  Metz,  le  roi  à  Nancy;  Mariage  de  Marguerite  d'An- 
jou, 43-47.  —  Trêves  prolongées  entre  la  France  et  l'An- 
gleterre, 47-48. —  Intervention  de  Charles  VII  dans  les 
affaires  de  l'Église  et  de  la  papauté,  48-51.  — Charles  VII 
reconnoît  l'obédience  du  pape  Nicolas  V  ;  il  met  fin  au 
schisme  de  l'Église,  j  1-60.  —  Les  Angiois  rompent  les  trê- 
ves par  la  prise  de  Fougères;  reprise  Jes  hostilités,  60-6 j. 

—  Discordes  en  Angleterre  ;  le  marquis  de  Suffolc  mis  à  la 
tour  de  Londres ,  65-66.  —  Condamnation  à  mort  pronon- 
cée à  Paris  contre  un  homme  et  une  femme  par  arrêt  du 
parlement;  l'un  et  l'autre  sont  pendus,  67-68. —  Ouverture 
de  la  campagne  de  Normandie;  prise  de  Pont-de-1'Arche  sur 
les  Anglois ,  69-74.  —  Gerberoy  et  Couches  en  Normandie, 
Cognac  et  Saint-Maigrin  en  Guyenne,  sont  repris  sur  les  An- 
glois, 74-75.' —  Délibérations  de  Charles  VII  au  sujet  de  la 
guerre ,  76-78.  —  Le  duc  de  Bretagne,  appelé  à  remplir  le 
devoir  de  vassal,  prête  main-forte  au  roi ,  78-80.  —  Brezé 
s'empare  de  Verneuil,  en  Perche,  80-82.  —  Dunois  est  créé 
lieutenant  général;  ses  capitaines  ou  auxiliaires,  82. —  Ils 
prennent  position  à  Évreux,  83.  —  Prise  de  Nogent-Pré,  84. 

—  De  Pont-Audemer,  85.  —  Défaite  des  Anglois  en  Ecosse, 
87-91.  —  Saint-James-de-Beuvron  se  rend  par  composition 
au  roi  de  France,  91.  — Soumission  de  Verneuil,  92.  — 
De  Lisieux,  93. —  De  Mantes,  94-107. —  Prise  du  château 
de  Longny,  en  Perche,  1 01-103.  —  De  Vernon-sur-Seine , 
103  ;  éloquence  de  Dunois,  105  ;  il  reçoit  en  don  le  château 
de  Vernon,  109.  —  Le  roi  se  transporte  de  sa  personne  à 
Verneuil,  Évreux,  Louviers,  sur  le  théâtre  de  la  guerre, 
110-112.  —  Reddition  du  château  de  Dangu,  112.  — 
Reddition  de  la  ville  et  du  château  de  Gournay,  113.  — 
Reddition  du  château  d'Harcourt,  115-116. —  Reddition 
de  la  ville  de  la  Roche-Guyon,  11 6- 119.  —  Prise  de 
Neufchâtel-de-Nicourt,  119-121.  —  Prise  d'Essai  et  de 
l'abbaye  de  Fécamp,  121-122.  —  Le  duc  de  Bretagne  se 
met  sur  les  champs  ;  il  soumet  Coutances ,  Saint-Lô,  Tho- 


Sommaire.  iij 

rigny  et  autres  places,  122-126.  —  Prise  d'Alençon,  en 
Normandie,  par  le  duc  d'Alençon,  126.  —  Prise  de  Mau- 
léon  ,  en  Guyenne  ,  par  le  comte  de  Foix  pour  le  roi  de 
France,  127-130.  —  Soumission  de  Touques,  de  Yemmes, 
en  Normandie,  130-iji.  —  D'Argentan,  iji.  —  Siège  de 
Château-Gaillard  par  le  roi  en  personne,  133-1 34.  —  Siège 
de  Fresnay,  capitulation  de  Gisors,  13J,  137.  —  Le  roi 
marche  sur  Rouen ,  capitale  de  la  province  ;  siège  de  cette 
ville,  138-141.  — Chevaliers  faits  devant  la  place,  142. — 
Les  bourgeois  capitulent,  145.  —  L'archevêque  de  Rouen 
négocie  avec  le  roi,  146-148. —  Les  bourgeois  se  déclarent 
contre  les  Anglois,  149-1  jo.  —  Prise  de  la  ville,  152.  — 
Le  duc  de  Somerset  vient  parlementer,  1J3.  —  Le  palais 
et  le  château  sont  pris  d'assaut,  1 54-160.  —  Le  roi  entre  en 
grande  cérémonie  dans  Rouen,  160-172.  — Fougères  est 
reprise  par  le  duc  de  Mortagne,  172.  —  Prise  de  Bellême, 
174.  —  Siège  de  Harfleur,  176-181.  — Agnès  Sorel  vient 
trouver  le  roi  et  meurt  à  l'abbaye  de  Jumièges  ;  ses  derniers 
momens  ;  son  éloge,  1 81-186.  —  Le  comte  de  Foix  s'empare 
de  Guissem,  près  Bayonne,  186-187.  —  Siège  de  Honfleur, 
188. — De  Fresnay,  189. — De  Valognes,  191. — Bataille  dé- 
cisive de  Formigny,  192-200. — Procession  à  Paris,  200-201. 
—  Siège  de  Vire,  201.  —  Siège  d'Avranches  ,  202. — Siège 
de  Tombelaine,  203. — Siège  de  Bayeux;  traité  de  la  capitu- 
lation de  Bayeux,  207-21 1.  —  Prise  de  Briquebec;  siège  de 
Valognes,  211-212.  —  Siège  et  prise  de  Saint-Sauveur-le- 
Vicomte,  213-214.  —  Siège  de  Caen,  215-221.  —  Le  roi 
fait  son  entrée  à  Caen  ,  222. —  Il  assiège  Falaise,  223-227. 
--  Puis  Domfront,  227.  —  Mort  du  duc  de  Bretagne,  228- 
231.  —  Siège  et  prise  de  Cherbourg;  conclusion  de  la  cam- 
pagne, 231-238.  —  Éloge  des  vainqueurs ,  238-239.  —  Le 
roi  décide  de  poursuivre  le  recouvrement  de  la  Guyenne, 
239-242.  —  Siège  de  Jonzac,  242.  —  Le  financier  Jean  de 
Saincoins  est  condamné  pour  cause  de  malversations,  244- 
24 j.  —  Les  Anglois  attaqués  dans  le  Médoc,  246.  —  Le 
nouveau  duc  de  Bretagne  vient  à  Montbason  faire  hommage 
au  roi  ;  faveur  de  mademoiselle  de  Villequier,  248-249.  — 
Montguyon  assiégé;   traité  de  capitulation,  249,   253. — 


iv  Sommaire. 

siège  et  capitulation  de  Blaye,  254-259.  —  Pierre  de  Mont- 
ferrand  délivré,  2 59-26 1 .  —  Bourg  assiégé  par  terre  et  par 
mer,  capitule,  261-264.  —  Prise  d'Arqués,  près  Bordeaux, 
265.  —  Rions,  Castillon,  Saint-Émilion,  assiégés,  266-267. 

—  Fronsac  assiégé,  capitule,  268-277.  —  Bordeaux  as- 
siégé, capitule,  277-291. —  Les  commissaires  du  roi  font 
un  traité  spécial  avec  Gaston  de  Foix  ,  captai  de  Buch,  291- 
298.  —  Autre  traité  particulier  avec  Bertrand  de  Monfer- 
rand,  299-303.  —  Le  lieutenant  du  roi  prend  possession  de 
Bordeaux  par  une  entrée  solennelle  ,  303-313.  —  Expédition 
de  Bayonne,  315.  —  La  ville  est  prise  d'assaut  et  se  rend , 
319.  —  Entrée  solennelle  des  vainqueurs  dans  Bayonne,  321. 

—  Soumission  et  fm  de  la  première  campagne  de  Guyenne , 
323. — L'empereur  Frédéric  III  épouse  la  fille  du  roi  de  Portu- 
gal ;  York  et  Somerset  ;  premières  agitations  de  la  guerre  des 
Deux-Roses  en  Angleterre,  324.  —  Le  pape  s'entremet  dans 
le  différend  des  rois  de  France  et  d'Angleterre  ;  il  fait  appel 
au  zèle  commun  des  princes  chrétiens  contre  les  Turcs,  325. 

—  Arrestation  de  Jacques  Cœur  et  de  la  demoiselle  de  Mor- 
tagne,  327.  —  Différend  entre  le  duc  de  Savoye  et  le  roi  de 
France;  le  cardinal  d'Estouteville  négociateur,  329-350. — 
Les  Anglois  soulèvent  la  Guyenne  à  peine  reconquise;  Tal- 
bot  débarque  à  Bordeaux ,  330-333.  —  Dernière  campagne 
de  Guyenne,  333-335. 


CHRONIQUE    FRANÇOISE 

DU    ROI    DE     FRANCE 

CHARLES    VII 

PAR  JEAN   CHARTIER. 


Chapitre    141. 
D'un  infidelle  '  excéciité  par  justice  en  Bretaigne. 

n  icelluimesme  311(1440),  le  duc  de 
Bretaigne  fis  prendre  et  apréhender 
par  justice  et  emprisonner  Messire 
Gilles  de  Raiz,  mareschal  de  France, 
pource  que  on  disoit  qu'il  avoit  occiz  et 

I.  Gilles  de  Retz  ou  Rais;  ainsi  désigné  (infidèle)  parce  que 
les  griefs  de  l'accusation  dirigée  contre  lui  étoient  considérés 
comme  affaire  de  foi.  Cet  abominable  et  étrange  personnage 
mérite ,  comme  étude  de  mœurs,  une  monographie  spéciale. 
M.  Armand  Guéraud,  de  Nantes,  a  déjà  consacré  à  cette 
peinture  une  notice  intéressante  :  Notice  sur  Gilles  de  Raiz, 
Nantes,  i8j  j,  in-8<».  L'auteur  s'occupe  sans  relâche  d'étendre 
et  de  développer  ces  recherches.  Il  doit  les  publier  prochaine- 
ment dans  un  nouveau  travail. 


6  Jean  Chartier.  [Mai 

fait  occir  plussieurs  petiz  enffans ,  et  qu'il  faisoit 
plussieurs  merveilleuses  choses  contre  la  foy  pour 
cuider  parvenir  à  ses  intencions  et  voullentez  par 
la  temptacion  et  amonnestement  de  l'ennemy,  et 
aussi  par  le  consel,  ainssi  que  on  maintenoit,  de 
ung  nommé  Gilles  de  Sillé  et  autres  ses  servi- 
teurs. Et  fut  fait  le  procez  dudit  sire  de  Raiz  à 
Nantes  par  le  principal  juge  de  Bretaigne,  nommé 
Maistre  Pierre  de  l'Hospital ,  et  fut  condampné  à 
mourir.  Et  fut  fait  ung  gibet,  une  haulte  sca- 
belle  soubz  ses  piez ,  soubz  lequel  gibet  fut  fait 
ung  grant  feu.  Et  après  ce  qu'il  fut  attaché  au 
gibet  fut  tirée  ladite  scabelle  de  dessoubz  ses 
piez  et  le  feu  aproché  de  son  corps ,  tant  qu'il 
fut  pendu  et  bruslé  ensamble.  Et  disoit-on  qu'il 
eut  bien  bonne  repentance. 

Et  tantost  qu'il  fut  mort,  fut  la  corde  couppée, 
et  fut  ensevely  par  quatre  ou  cinq  dames  et  da- 
moiselles  de  grant  estât,  et  enterré  et  fait  son 
service  moult  notablement  en  l'église  des  Carmes 
dudit  lieu  de  Nantes.  Et  ledit  de  Sillé  s'en  fuyt 
et  absenta  du  pays,  et  plussieurs  autres  ses  ser- 
viteurs furent  prins  et  excécutez  par  justice  sem- 
blablement  ' . 

1.  M.  p.  Marchegay,  qui  a  publié  en  i8j7  le  Cartulain 
des  sires  de  Rais ,  in-8°,  a  inséré  dans  la  Revue  des  pro- 
vinces de  l'ouest,  novembre  1857,  p.  177,  un  morceau  in- 
titulé Récit  authentique  de  l'exécution  de  Gilles  de  Rais  et  de 
ses  deux  serviteurs  ;  extrait  du  manuscrit  du  procès  de  G.  de 
Rais  conservé  au  château  de  Serrant.  Les  archives  de  la 
Loire-Inférieure  à  Nantes  possèdent  une  expédition  origi- 
nale de  ce  procès. 


1440]      Chroniqiie  de  Charles  VII.  7 

Chapitre    142. 

La  ville  de  Louviers  remparée  par  les  François. 

En  ce  mesme  an,  Poton  de  Sentrailles,  ung 
capitaine  nommé  Sailezart',  Anthoine  de 
Chabanes  ^  et  plussieurs  autres  capitaines  fran- 
çois,  à  bien  huit  ou  neuf  cens  lances,  et  environ 
neuf  mille  archiers ,  se  allèrent  logier  en  la  ville 
de  Louviers  en  Normendie ,  qui  estoit  désem- 
parée ,  et  la  remparèrent  et  fortifièrent  au  mieulx 
qu'ilz  peurent.  Et  ce  pendant  le  roy  de  France 
vint  à  Chartres  et  y  fut  environ  deux  moys ,  et 
firent  une  bastille  iceulx  capitaine  au  droit  de 
ladite  ville ,  sur  la  rivière  de  Seine ,  pour  em- 
pescher  que  les  Angloiz  de  Mantes  et  de  Vernon 
n'allassent  et  veinssent  à  Rouen  ,  Pont-de-1'Ar- 
che  et  autres  villes  estans  en  l'obbéissance  des- 
dits  Angloiz. 

Chapitre   143. 

Comment  le  chasîeau  de  Conches  fut  prins  et  remparé 
par  les  François. 

"C*  n  ce  mesme  temps,  Messire  Pierre  de  Brézé, 
i-^ung  capitaine  nommé  Floquet  et  autres 
François  mirent  le  siège  devant  le  chasteau  de 
Conches ,  en  Normendie.  Et  après  ce  qu'ilz 
ouïrent  demouré  devant  par  aucun  temps ,  les 
Angloiz  estans  dedens  rendirent  ledit  chasteau, 
et  s'en  allèrent  par  composicion  eux  et  leurs 
biens  saufs ,  et  remparèrent  lesdits  François  la- 

1 .  Salazar,  officier  de  fortune.  Il  étoit  d'origine  espagnole 
et  s'établit  richement  en  France. 

2.  Comte  de  Dammartin. 


L 


8  Jean  Chartier.  [Mai 

dite  ville,  et  se  logèrent  èsdit  chasteau  et  ville 
de  huit  cens  à  mille  combatans  pour  guerroier  et 
tenir  frontière  contre  les  Angloiz  estant  à  Vernoil 
et  Evreulx  et  autres  ouditpais  de  Normendie. 

Chapitre  144. 

Concilie  général  tenu  à  Basle  en  Aimaigne. 

'an  que  dessus ,  par  le  concilie  général  es- 
tant à  Basle ,  lequel  concilie  avoit  esté  tenu 
par  l'espace  de  six  ou  sept  ans,  fut  desclairé  que 
le  pape  Eugène  seroit  désappoincté  et  desmis. 
Et  eslirent  et  firent  pape  le  duc  de  Savoye,  ap- 
pelle Amedée,  lequel  ilz  nommèrent  le  pape 
Félix.  Et  non  obstant,  fut  tousjours  tenu  pour 
pape  et  obay  des  roys  de  France,  d'Angleterre, 
d'Escoss'e  et  de  la  plus  grant  part  de  chrestienté 
ledit  Eugène.  Et  à  l'occasion  d'icelle  élection , 
se  meurent  plussieurs  discensions  et  débatz  en 
l'église.  Car  quelconques  obéissances  que  feis- 
sent  les  roys  et  seigneurs  dessusdits ,  il  y  avoit 
èsdits  royaulmes  aucuns  particulliers,  tant  clers 
que  laiz  ,  qui ,  selon  leur  ymaginacion ,  eussent 
voullentiers  favourisé  ledit  pape  Félix,  duc  de 
Savoye ,  tant  en  faveur  dudit  concilie ,  comme 
pour  avoir  aucuns  bénéfices. 

Chapitre    145. 

Comment  madame  Katherine,  fille  du  roy  de  France, 

fut  donnée  en  mariage  à  Monseigneur 

de  Charrolais. 

La  mesme  année,  le  jour  de  la  Pentecoste  ', 
vindrent  à  Rains  Monseigneur  le  connesta- 

I.   16  mai. 


1440]      Chronique  de  Charles  VII.  9 

ble,  le  chancellier  de  France,  arcevesque  dudit 
lieu ,  et  Monseigneur  le  bastard  d'Orléans  arri- 
vèrent en  ladite  ville  de  Rheims ,  où  ils  atten- 
dirent Madame  Katherine,  fille  du  roy,  fiancée 
au  seigneur  de  Gharoloys,  filz  de  Monseigneur 
de  Bourgogne.  Ce  mariage  fut  fait  pourtousjours 
entretenir  davantage  bonne  paix  entre  le  roy  et 
ledit  duc.  Et  arriva  ladite  fille  le  mercredy  '  en- 
suivant ladite  feste  de  la  Pentecoste.  Et  vindrent 
les  bourgois  au  devant  d'elle ,  et  fut  honnorable- 
ment  receue.  Et  avec  elle  estoit  tousjours  le  fils 
de  Monseigneur  de  Bourbon ,  qui  la  mena  et 
conduisit  à  l'église  et  ailleurs  où  elle  voulut  al- 
ler en  esbat,  et  après  disner  manda  les  dames, 
damoiselles  et  bourgoises  d'icelle  ville  pour  dan- 
cer.  Et  à  la  conduite  d'icelle  fille  pour  la  mener 
espouser  estoient  le  comte  de  Vendosme,  le 
conte  de  la  Marche  et  plussieurs  aultres  seigneurs, 
chevaliers  et  escuyers.  Et  y  avoit  aussi  avec  elle, 
jusques  au  nombre  de  douze ,  que  dames  que 
damoiselles  pour  la  convoyer,  et  y  estoit  par 
dessus  toutes  sa  gouverneresse,  madame  de  la 
Roche.  Il  faisoit  beau  voir  ladite  fille,  qui  estoit 
lors  seulement  aagée  de  six  à  sept  ans ,  qui  tant 
se  gouvernoit  gratieusement  et  saigement,  fût  en 
parler,  dancer,  menger  ou  boire.  Et  après  qu'elle 
eust  esté  par  aulcun  temps  en  ladite  ville  de 
Reins,  print  son  chemin  avec  sa  compaignie 
pour  aller  devers  le  duc  de  Bourgogne. 

I.  Ms.  de  Rouen  :  Le  mercredi  des  fériés  dudit  Pente- 
coste (19  mai}. 


10  JtAN  Chariier.  l'44^ 

Chapitre   146. 

Siège  mis  devant  Tarias  par  les  Angloiz 
ou  leurs  consors. 

L'an  mil  quatre  cens  quarante  dessus  dit,  fut 
mis  le  siège  par  le  séneschal  de  Bour- 
deaulx,  le  captai  du  Buch  et  autres  Gascons  et 
Angloiz ,  devant  une  forte  ville  du  pays  de  Gas- 
congne  nommée  Tartas,  appartenant  au  sire 
d'Albret ,  et  y  tindrent  le  siège  par  l'espace  de 
six  ou  sept  moys  ou  environ.  Et  en  moys  de 
Janvier  ou  environ,  devant  ledit  Tartas,  fut  fait 
ung  traictié  et  composicion  par  ledit  d'Albreth 
d'une  part  et  lesdits  Angloiz  et  Gascons,  d'au- 
tre ,  c'est  assavoir  que  ledit  Tartas  demoureroit 
en  l'obbéissance  du  roy  de  France ,  en  la  main 
de  Charles ,  filz  dudit  d'Albreth ,  lequel  feroit 
serment  en  la  main  du  roy  d'Angleterre  que  d'i- 
celle  ville  de  Tartas  ne  seroit  faicte  aucune  guerre 
au  pays  obéissant  au  roy  d'Angleterre,  et  que 
les  subjetz  d'icellui,  sans  aucune  seurté  du  roy  de 
France ,  pourroient  venir  communiquer  et  mar- 
chander en  iceile  ville ,  sans  toutesfois  y  entrer 
plus  fors  ■  que  ceulx  qui  d'icelle  auroient  la 
garde.  Et  semblablement ,  que  ceulx  dudit  Tar- 
tas yroient  et  viendroient  à  Bourdeaux  et  ail- 
leurs, en  l'obbéissance  des  Angloiz,  communic- 
quer  et  marchander,  sans  congé  et  saufconduit 
d'eulx.  Et  par  ce  traicté  estojt  tenu  ledit  sire 
^'Albreth  mettre  en  la  main  dudit  Charles ,  son 

1 .  En  plus  grand  nombre  ;  en  force  supérieure  à  la  gar- 
nison. 


1441  N-  S.]  Chroniql-e  de  Charles  VII.     1 1 

filz,  Fozre  Labrest,  Caseneufve  et  Aglaz ,  les- 
quelles places  ne  feroient  guerre  aux  Angloiz  ne 
à  leurs  subjectz  ,  ainssi  que  dit  est,  dudit  Tartas. 
Et  fut  promis  et  accordé  pour  ledit  sénéchal  de 
Bourdeaulx  bailler  et  délivrer  en  la  main  dudit 
Charles  et  de  ses  gouverneurs  la  viconté  de 
Tartas,  Oribac ,  (lamarde,  Pontieux,  Roux, 
Jehansac,  Gironde,  Chasteauneuf-de-Serves , 
Durance  et  les  terres  dudit  Tartas ,  qui  sont  à 
Bourdeaulx ,  ainsi  qu'il  lui  seroit  possible  de 
bailler.  Et  se  deffault  avoit  en  ce  que  dit  est,  et 
que  ledit  Charles  ne  vousist  point  tenir  le  ser- 
ment fait  au  roy  d'Angleterre,  il  estoit  quicte  en 
rendant  ce  qui  lui  estoit  et  avoit  esté  baillé  par 
ledit  séneschal. 

Et  au  regard  dudit  Tartas  dont  estoit  ques- 
tion, devoit  faire  assavoir  trois  moys  devant  s'il 
ne  voulloit  tenir  ledit  serment.  Et  se  les  Angloiz 
estoient  les  plus  fors  devant  ladite  ville  de  Tartas 
que  les  François  le  desrain  jour  desdits  trois 
moys,  demoureroit  icelle  ville  en  l'obbéissance 
desdits  Angloiz ,  et  s'en  yroit  ledit  Charles  fran- 
chement où  bon  lui  sembleroit  en  pays  du  roy  de 
France.  Et  semblablement,  se  les  François  es- 
toient les  plus  fors  devant  ladite  ville  de  Tartas 
audit  jour,  icelle  devoit  demourer  en  l'obbéis- 
sance du  roy  de  France.  Et  fut  ordonné  en  fai- 
sant ledit  traicté  que  pource  que  ledit  Charles 
estoit  jeunes,  ilauroit  avecques  lui  certaines  gens 
tant  du  parti  des  Angloiz  comme  des  François 
pour  le  gouverner  et  conduire,  lesquelz  s'en  dé- 
voient pareillement  aller  chacun  en  son  party, 
suivant  qu'il  en  arriveroit  des  propositions  et 
conventions  susdites. 


12  Jean  Chartier.  [Février 


Chapitre    147. 

Exécucion  de  maljaicteurs  par  Vordonnance  du  roy 
de  France  faicte  es  marches  de  Champaigne. 

En  ce  mesmes  an^  en  moys  de  février,  le  roy 
de  France  alla  à  Troies,  en  Champaigne, 
pour  oster  plussieurs  grandes  pilleries  qui  par 
aucunes  gens  d'armes  se  faisoient ,  et  en  fist  faire 
justice  de  plussieurs.  Et  entre  les  autres  fist noyer 
à  Bar-sur-Aube  le  bastard  de  Bourbon ,  lequel 
avoit  grant  compaignie  de  gens  d'armes  sur  les 
champs,  et  désappoincta  de  leurs  offices  plus- 
sieurs officiers  et  cappitaines  de  villes  et  de  chas- 
teaulx  d'icelle  contrée,  pour  les  grandes  pilleries 
qu'ilz  faisoient  èsdits  lieux.  Et  pour  éviter  en 
tous  inconvéniens  qu'ilz  se  pourroient  faire  audit 
royaulme  de  France  par  telles  pilleries ,  ordonna 
le  roy,  par  meure  déliberacion ,  pour  entretenir 
son  armée ,  et  pour  garder  de  prévenir  aux  in- 
tencions  de  ses  ennemys,  que  toutes  ses  gens  de 
guerre  seroient  logiez  es  villes  et  autres  forte- 
resses. Pour  le  paiement  desquelz  fut  ordonné 
certaines  tailles  sur  les  pays ,  affin  que  les  soul- 
doyers  peussent  vivre  sans  faire  aucune  molesta- 
cion  au  peuple.  Et  si  leur  fut  enjoinct  sur  paine 
d'estre  pugniz  de  pugnicion  criminelle  telle  que 
ce  seroit  example  à  tous.  Et  en  ce  fist  le  roy  une 
œuvre  de  charité  et  bien  méritoire  envers  Dieu , 
et  en  ce  a  moult  grandement  acquité  sa  con- 
science et  fait  le  salut  de  tous  ses  vassaulx  et 
gens  de  guerre. 

Et  valloit  mieulx  le  faire  alors,  quoy  que  tard, 


1441  ^-  S.]  Chronique  de  Charles  VII.     13 

que  jamais  ;  car  par  defFauIt  de  justice  a  esté  le 
royauime  de  France  et  est  destruit  et  en  plus- 
sieurs  contrées  dépopulé  et  inhabité,  comme  cha- 
cun le  peult  veoir  clèrement.  Car  principallement 
plussieurs  des  seigneurs  de  ce  royauime  et  au- 
tres de  plussieurs  estatz,  pour  eulx  venger  et 
deffendre,  ont  fait  entretenir  plussieurs  grans 
compaignies  de  gens  d'armes  sur  les  champs  en 
habandonnant  le  peuple.  Et  plussieurs  foiz  ont 
esté  contrains  aucuns  d'entretenir  gens  d'armes 
pour  eux  deffendre  en  leurs  forteresses ,  qui  tous 
vivoient  sur  icellui  peuple.  Et  ont  esté  iceulx 
débatz  et  divisions  cause  de  faire  venir,  entre- 
tenir et  soustenir  les  Angloiz  en  ce  royauime , 
pourquoy  se  sont  ensuivies  les  batailles  dont 
dessus  est  faicte  mencion^  où  la  plus  grant  partie 
des  nobles  de  ce  royauime  sont  mors  ;  et  en  ont 
péry  leurs  manoirs  et  héritaiges.  Pourquoy  sont 
venues  plussieurs  grandes  seigneuries  et  nobles 
maisons  en  main  de  femmes,  d'enffans  et  gens 
de  bas  estât.  Parquoy  ceux  qui  ont  veu  cedit 
royauime  de  France  en  temps  du  roy  Charles 
sixième  de  ce  nom,  sont  piteux'  de  le  veoir 
à  présent,  veu  le  changement  effroyable  qui  y 
est. 

Et  quant  le  roy  Henry  d'Angleterre  dessendit 
à  Toucque  pour  conquérir  le  duché  de  Normen- 
die,  ne  trouvoit  que  bien  pou  de  résistence,  tant 
parce  que  les  seigneurs  du  royauime  de  France 
estoient  divisez  les  ungz  contre  les  aultres  en 
eulx  alians  des  aucuns  desdits  Angloiz,  comme 
parce  que  plussieurs  dudit  royauime  avoient  esté 

I .  Ont  pitié. 


14  Jean  Chartier.        [Fév.-maî 

mors  à  la  bataille  d'Agincourt,  dont  dessus  est 
faicte  mencion.  Et  mesmement  ne  trouvèrent 
lesdits  Angloiz  ferme  résistence  en  faisant  leur 
conqueste  jucques  à  ce  que  les  enffans,  tant  no- 
bles comme  autres,  furent  escreuz,  nourriz  et 
expérimentez  en  la  guerre.  Et  toutes  et  quantes 
foiz  que  le  royaulme  sera  en  paix  et  sans  guerre 
quelque  longtemps  et  que  les  Angloiz  y  descen- 
dent pour  conquérir  ou  faire  quelque  exploit  de 
guerre,  les  François  feront  que  saigès  de  eulx 
bien  conseiller  aux  anciens,  s'aucuns  en  y  a  qui 
aient  veu  ce  temps  ou  autre  semblable.  Car 
donner  bataille  aux  Angloiz  ou  autres  estrangiers 
est  très  périleuse  chose ,  et  est  principallement 
ce  que  eulx  requièrent,  et  qu'on  ne  doit  jamaiz 
bailler  à  son  ennemy  ce  qu'il  demande. 

Et  est  advenu  par  plussieurs  fois,  dont  dessus 
est  faicte  mencion,  que  les  jeunes  gens  qui  n'a- 
voient  riens  veu  n'ont  voulu  croire  le  conseil  des 
anciens ,  dont  en  la  fm  ont  esté  pugniz  tous  en- 
semble. Et  y  a  beaucoup  d'autres  voies  et  ma- 
nières de  débouter  et  guerroier  ses  ennemys  que 
de  leur  donner  bataille ,  qui  ne  la  prent  bien  à 
son  advantaige  ou  qui  n'est  fort  conctraint  de  ce 
faire.  Et  ne  doit-on  croire  le  conseil  des  gens 
que  on  voit  qui  parlent  sans  raison  ou  aucu- 
neffoiz  pour  eulx  donner  louenge  et  pour  donner 
charge  aux  autres  qui  s'acquictent  loyaument 
et  peuvent  estre  assez  congnoesant,  et  est  ung 
grant  bien  à  ung  seigneur  ou  capitaine  de  savoir 
congnoestre  telz  conseillier. 

En  icellui  an ,  en  moys  de  février,  vindrent 
courir  les  Angloiz  devant  la  garnison  de  Mante, 
du  costé  et  par  devers  la  porte  Saint-lacques, 


1441]      Chronique  DE  Charles  VII.  i^ 

devant  la  porte  de  Paris.  Et  estoient  ainssi  c'on 
disoit  de  sept  à  huit  vingtz  à  pié  et  à  cheval.  Et 
bien  diliganment  se  partirent  de  Paris,  pour  aller 
suriceulx  Angloiz,  Messire  Gilles  de  Saint-Si- 
mon, Messire  Jehan  de  Malestroit,  Messire  Guef- 
froy  de  Couvren  ',  et  autres  vaillans  gens  et 
leur  compaignie ,  jucques  au  nombre  de  quatre 
vingtz  à  cent  chevaulx  ou  environ ,  et  passèrent 
la  rivière  de  Saine  au  pont  de  Saint-Cloud,  pour 
plus  promptement  trouver  iceulx  Angloiz,  les- 
quelz  ilz  rencontrèrent,  et  sans  marchander  fé- 
rirent  dedens ,  et  tellement  que  ledits  Angloiz 
furent  desconfitz ,  et  en  y  ot  plussieurs  mors  et 
prins,  et  rescouyrent  plussieurs  personnes  et 
grant  nombre  de  bestail.  Et  s'en  retournèrent 
avec  leur  prinse  à  Paris  devers  le  conte  de  Ri- 
chemont,  connestable  de  France,  par  le  com- 
mandement duquel  ilz  estoient  allez. 

Chapitre   148. 
Siège  mis  devant  Crailg^  par  les  François. 

L'an  mil  quatre  cens  quarante  ung,  le  vingt- 
huitième  jour  de  may,  après  ce  que  Charles, 
roy  de  France,  ot  visité  le  pays  de  Champaigne, 
Picardie  et  autres  pays  en  celles  marches,  et  en 
iceulx  mis  ordre  en  ostant  les  pilleries,  roberies 
que  dessus  est  dit ,  s'en  vint  à  Compiengne  avec- 
ques  son  ost,  et  envoya  le  sire  de  Coitivy,  ad- 
mirai de  France,  La  Hire  et  autres,  à  grant  ar- 


1.  Ms.  9676,  2.  A.,  folio  9î  :  Crouvon. 

2,  Creil. 


\6  Jean  Chartier.  [Mai-juin 

mée ,  mectre  le  siège  devant  le  chasteau  et  ville 
de  Crailg  du  costé  de  Beauvoisin.  Et  s'en  vint 
ledit  royà  Senlis ,  et  envoya  asseoir  son  siège  de 
Pautre  costé  dudit  Crailg  le  sire  de  Jalongnes, 
Jouachim  Rouault ,  le  sire  de  Painestac  '  et  plus- 
sieurs  autres,  et  ainssi  fut  ledit  siège  clos  d'un 
costé  et  d'autre. 

Et  tantost  après  y  vint  ung  capitaine  nommé 
Poton  de  Saintrailles,  et  devant  ladite  ville  furent 
assises  plussieurs  bombardes  et  autres  artilleries. 
Et  de  ce  faisoit  le  roy  très  grant  diligence  en 
personne.  Et  y  estoit  chacun  jour  en  sa  compai- 
gnie  le  daulphin  de  Viennois  son  filz,  Charles 
d'Anjou,  conte  du  Maine,  Artus  de  Bretaigne, 
connestable  de  France ,  le  conte  de  Lamarche.et 
plussieurs  autres  seigneurs.  Et  fmablement  fut 
batue  icelle  ville  tant  que  on  y  fist  plussieurs 
brèches  en  la  muraille,  et  le  vingt-quatrième 
jour  dudit  moys  en  suivant ,  environ  heure  de 
vespre ,  fut  assaillye  icelle  ville  par  aucuns  dudit 
siège,  de  leur  voulenté,  sans  aucune  ordonnance. 
Et  levèrent  en  l'une  des  brèches  de  la  muraille 
deux  eschielles,  et  montèrent  aucuns  des  hommes 
d'armes  et  archiers  jucques  sur  le  mur,  et  com- 
batirent  bien  vaillanment  iceulx  François  et  An- 
gloiz  ensemble  par  l'espace  de  plus  d'une  heure, 
et  s'entreprindrent  plussieurs  foiz  o  les  pointz  ^ 
François  et  Angloiz,  et  prenoient  chacun  d'i- 
ceulx  François  estans  esdites  deux  eschielles  et 
les  Angloiz  qui  estoient  sur  le  mur  les  pierres 
d'icellui  pour  gecter  les  ungz  sur  les  autres. 

1.  Ou  Panestrac.  Le  roi  étoit  à  Senlis  le  27  mai. 

2.  Avec  les  poings. 


1441]      Chronique  de  Charles  VII.  17 

Et  fut  porté  à  ladite  brèche  le  penon  de  Mes- 
sire  Guillaume  Poto',  Angloiz,  cappitaine  de 
Crailg.  Et  y  ot  fait  d'un  costé  et  d'autre  plus- 
sieurs  grans  vaillances  et  combatu  en  icelle 
bresche  main  à  main  à  la  venue  du  roy,  du  Daul- 
phin  et  autres  seigneurs  qui  là  estoient ,  lesquelz 
n'estoient  pas  contens  que  pour  celle  heure  on 
deust  assaillir,  et  envoyèrent  plussieursmessaiges 
pour  faire  retirer  les  assailleurs ,  lesquelz  se  re- 
tirèrent sans  entrer  en  icelle  ville.  Et  après  re- 
quist  à  parlementer  ledit  Messire  Guillaume  de 
Pato ,  cappitaine  desdits  Angloiz ,  audit  admirai , 
et  fut  fait  composicion  et  traicté  qu'il  rendroit 
ledit  chasteau  et  ville  de  Crailg  le  vingt-cin- 
quiesme  jour  dudit  moys  ensuivant ,  et  que  les 
Angloiz  estans  en  iceulx  s'en  iroient,  eulx  et  leurs 
biens.  Et  ot  agréable  le  roy  icelle  composicion. 

Et  cedit  jour,  se  partirent  lesdits  Angloiz  à 
sauf  conduit  du  roy  et  s'en  allèrent  en  Normen- 
die,  où  ilz  vouldrent  aller.  Et  avoit  le  roy  pour 
lors  grant  artillerye,  et  la  conduisoit  maistre 
Jehan  Bureau.  Et  de  là  s'en  retourna  ledit  roy  à 
Senliz,  et  son  armée  sur  le  pais  à  l'environ  au- 
dit lieu.  Et  dudit  Senliz  s'en  vint  logier  à  Saint- 
Denis  en  France  2.  Et  en  ce  mesme  moys  allèrent 
les  François  de  la  garnison  de  Conches  devant 
le  chasteau  de  Beaumesnil  en  Normendie,  et  y 
menèrent  bombardes  et  canons,  et  leur  fut  rendu 
bientost  après  ledit  chasteau.  Et  bien  pou  de 
temps  avant  avoient  prins  de  force  sur  les  Angloiz 
une  forteresse  nommée  Beaumont  le  Rogier,  et 

1.  Variantes  :  Poito,  Pato,  Poitou. 

2.  Le  roi  était  à  Saint-Denis  le  4  ,  le  7  et  le  11  ]u\n(Jîiné~ 
raire). 

Jean  Charlier.  II.  ■  2 


i8  Jean  Chartier.  [Juin 

y  furent  mors  presque  tous  les  Angloiz  de  la  gar- 
nison d'icelle  ;  estoient  capitaines  et  chiefz  dudit 
lieu  de  Conches  Messire  Pierre  de  Brézé,  du 
pais  d'Anjou  ,  et  ung  nommé  Flocquet,  du  pays 
de  Normendie ,  lesquelz  firent  lesdites  prinses 
de  Beaumesnil  et  de  Beaumont  le  Rogier. 

Chapitre  149. 
Discord  et  division  ou  royaalnie  de  Castille. 

En  l'an  dessusdit  s'esmeult  grant  discord  et 
division  en  royaulme  de  Castille,  entre  la 
royne  et  les  seigneurs,  d'une  part,  et  Alvaro  de 
Lune,  connestable  dudit  royaulme,  d'autre  part, 
pour  ce  que  lesdits  roygne  et  seigneurs  disoient 
que  ledit  connestable  conduisoit  et  gouvernoit  à 
sa  voullenté,  et  qu'il  ne  souffroit  que  aucuns 
eussent  voix  ne  auctorité  au  gouvernement  dudit 
royaulme,  sinon  lui  seulement.  Et,  ainsi  c'on 
disoit ,  se  laissoit  le  roy  conduire  et  gouverner 
audit  connestable ,  ainssi  que  pourroit  faire  ung 
bien  simple  homme  à  ung  saige  '  et  malicieulx 
homme  qui  auroit  désir  de  se  faire  riche  et  avoir 
auctorité  par  dessus  tous  autres  en  ung  royaulme. 
Et  soubz  umbre  de  l'auctorité  du  roy,  avoit  icel- 
lui  connestable  bien  grant  nombre  de  gens  d'ar- 
mes dudit  royaulme  à  son  service  et  commande- 
ment. Et  firent  iceulx  roigne  et  seigneurs  tant 
que  icelluy  connestable  fut  débouté  de  la  com- 
paignie  dudit  roy.  Et  firent  très  grant  armée  et 
assemblée  pour  le  trouver  sur  les  champs  ou  le 
assiéger  quelque  part  qu'ilz  le  pourroient  trouver. 

I.  Savant,  habile. 

V 


1441]      Chronique  de  Charles  VII.  19 


Chapitre   150. 

Une  rencontre  et  desconfiture  d'Angloiz, 
par  les  Françoiz,  en  Anjou. 

En  icellui  an,  en  moys  de  juing,  les  Angloiz  des 
garnisons  du  Mans,  de  Fresnay,  de  Maienne- 
la-Juhez  et  d'autres  forteresses  de  leur  parti,  s'a- 
semblèrent  ensemble  jucques  au  nombre  de  trois 
à  quatre  cens  combattans ,  et  vindrent  courre  la 
ville  et  pais  de  Saint-Denis  en  Anjou ,  et  se  vin- 
drent logier  en  ladite  ville  de  Saint-Denis,  et  prin- 
drent  le  moustier  d'assault,  où  les  habitants  d'i- 
celle  s'estoient  retraitz,  et  tuèrent  plussieurs  en 
icellui  moustier.  Et  ce  venu  à  la  congnoessance 
d'aucuns  Françoiz  de  la  garnison  de  Sablé,  de 
Saincte-Suzanne  et  de  Laval,  que  iceulx  Angloiz 
avoient  traversé  pays  audit  lieu  de  Saint-Denis, 
ilz  s'asemblèrent  hastivement  jucques  au  nombre 
de  soixante  à  quatre-vingts  combatans,  avecques 
plussieurs  gens  du  comipun  d^icellui  pays  ;  entre 
lesquelz  estoient  principaulx  conduiseurs  de  la 
compaignie  Guischard  de  Veille  ou  de  Valée', 
Guion  Du  Coing,  Jehan  Bellart,  Guillaume  de 
Sillé  et  autres.  Lesquelz  vindrent  environ  dix 
heures  ungpou  après  que  iceulx  Angloiz  ouïrent 
prins  d'assault  ledit  moustier,  et  descendirent 
tous  à  pié  en  l'un  des  boutz  de  ladite  ville,  et 
dilligeanment  et  vaillanment  vindrent  assaillir 
iceulx  Angloiz ,  lesquelz  d'icelle  heure  se  voul- 
aient desloger,  et  estoient  tous  armez  prestz  de 

I.  De  Balée,  ou  d«  Vallée. 


20  Jean  Chartier.  [Juillet 

monter  à  cheval ,  et  n'estoient  aucunement  ad- 
vertiz  de  la  venue  desdits  François.  Lesquelz 
Françoiz  gaignèrent  le  logis  sur  lesdits  Angloiz  , 
et  se  combatirentensamble  devant  ledit  moustier 
à  une  barrière  moult  vaillamment,  tant  d'une  part 
que  d'autre. 

Et  en  laffm  se  retirèrent  une  partie  d'iceulx 
Angloiz  tant  à  pié  comme  à  cheval  en  ung  cloz 
de  vigne ,  et  s'en  allèrent  environ  de  deux  à  trois 
cens,  presque  tous  à  pié,  au  Mans  et  ailleurs  en 
leurs  forteresses.  Et  furent  d'iceulx  Angloiz  mors 
et  prins  de  cent  à  six  vingtz  ,  et  perdirent  iceulx 
Angloiz  la  plus  grant  partie  de  leurs  chevaulx. 
Et  y  ot  mors  des  François  quatre  ou  cinq.  Et  lors 
s'en  retournèrent  avecques  leur  prinse  chacun 
en  sa  garnison. 

Chapitre  151. 

Siège  mis  par  les  Françoiz  devant  la  ville 
de  Pantoise  et  gaignée  d'assault  sur  les  Angloiz. 

Le  sixième  jour  du  moys  de  juillet,  l'an  que 
dessus,  Charles  roi  de  France,  acompaigné 
de  Loys  son  fils,  daulphin  de  Viennois,  Charles 
d'Anjou,  conte  du  Maine,  le  conte  de  Richement, 
connestable  de  France,  le  conte  d'Eu,  le  conte 
de  la  Marche ,  le  sire  de  Coitivy,  admirai  de 
France,  et  plussieurs  autres  seigneurs,  se  des- 
loga  avecques  son  ost  de  Saint-Denis  en  France 
et  se  vint  logier  en  l'abbaye  de  Maubuisson ,  et 
son  dit  ost  devant  Pontoise ,  au  plus  près  dudit 
Pontoise ,  tout  au  long  de  la  prarrye  ' ,  en  vielles 

I.  Prairie. 


1441]      Chronique  de  Charles  VII.  21 

maisons  et  masures  où  soulloient  estre  les  faulx- 
bourgs.  Et  estoient  dedens  ladite  ville  de  Pon- 
toise  de  mille  à  douze  cens  Angloiz ,  lesquelz , 
tantost  après  que  les  François  furent  logiez, 
firent  une  grant  saillie  à  pié  et  à  cheval ,  et  vin- 
drent  jucques  emprès  ladite  abbaye  de  Mau- 
buisson.  Et  fut  le  bruit  grant  en  l'ost  des  Fran- 
çois, lesquelz  vindrent  à  pié  et  à  cheval  contre 
lesdits  Angloiz.  Et  y  ot  grande  et  dure  escar- 
mouche ,  et  fmablement  furent  reboutez  iceulx 
Angloiz.  Et  y  en  ot  d'un  costé  et  d'autre  d'au- 
cuns mors  et  prins.  Et  furent  les  Françoiz  en 
reboutant  les  Angloiz  jucques  sur  le  bort  des 
fossez  du  boullevert  et  jucques  au  pont  leveys , 
ainssi  comme  au  plus  près  des  chaynes  d'icel- 
lui ,  et  la  nuyt  ensuivant  se  vindrent  logier  les 
François  devant  la  barrière  du  boullevert  et  tout 
au  long  de  laprarrye  selon  la  rivière  d'Aise',  et 
firent  de  grans  fossez  et  boullevers  de  boys  pour 
eulx  taulder^  des  canons  de  ladite  ville,  et  assor- 
tirent plussieurs  canons  et  bombardes  à  tirer 
contre  les  murs  de  ladite  ville  et  boullevers,  et 
firent  amener  grant  nombre  de  bateaux  desquelz 
ilz  firent  ung  pont  à  passer  la  rivière  d'Aise  au 
droit  de  l'abbaye  Saint-Martin.  Et  fut  fortiffié 
icellui  pont  d'un  costé  et  d'autre  de  grans  fossez 
et  paulx  sur  bout.  Et  passèrent  par-dessus  icellui 
pont  ledit  admirai,  le  sire  de  Jallongnes,  Jouachin 
Rouault,  Thiaulde  de  Villepergue?,  à  tout  bien 
trois  cens  combatans ,  et  se  logèrent  audit  lieu 
de  Saint-Martin,  et  bien  dilliganment  fortiffièrent 

1.  Oise. 

2.  Garantir  {taudis ^  retraite). 

3.  Théodore  de  Valpergue  ou  Valperga. 


2  2  Jean  Chartier.  [Juillet 

et  fossoièrent  tout  autour  de  ladite  abbaye  de 
Saint-Martin.  Et  fut  abatu  le  boullevert  du  bout 
du  pont ,  de  bombardes ,  tant  que  quinze  jours 
après  que  le  roy  fut  logié  en  ladite  abbaye  de 
Maubuisson,fut  prins  d'assault  icellui  boullevert 
par  les  François  sur  les  Angloiz. 

Et  tantost  après  vint  le  sire  de  Tallebot  soy 
présenter  aux  champs  de  bataille  devant  l'abbaye 
de  Saint-Martin.  Et  disoit-on  ou'il  avoit  bien  en 
sa  compaignie  de  cinq  à  six  mille  combatans 
Angloiz.  Et  avitailla  icelle  ville  de  Pontoise,  qui 
estoit  mal  fournie  de  vivres.  Et  ce  fait,  s'en  re- 
tourna ledit  sire  de  Tallebot  et  laissa  en  icelle 
ville  le  sire  de  Escalles  à  bien  mille  à  douze 
cens  combatans  ;  et  par  cinq  foiz  vindrent  lesdits 
Angloiz  advitailler  ladite  ville  de  Pontoise, 
parce  que  la  porte  d'amont  n'estoit  point  as- 
siégée. 

Et  durant  ce  temps  descendit  d'Angleterre  en 
Normendie  le  duc  d'Iorck,  Angloiz,  à  grant 
armée,  lequel  vint  en  personne  en  l'une  desdites 
cinq  foiz  advitailler  ladite  ville.  Et  disoit-on  qu'il 
avoit  en  sa  compaignie  de  huit  à  neuf  mille  com- 
batans. Et  chevaucha  contremontla  rivière  d'Oise 
depuis  Pontoise ,  et  depuis  ladite  ville  de  Pon- 
toise jucques  environ  Beaumont-sur-Oise.  Et 
illec  environ ,  avec  bateaulx  qu'il  faisoit  meiner 
en  charrettes  avec  lui,  et  pontz  de  cordes  et  de 
boys ,  passa  ladite  rivière.  Et  durant  icelle  armée 
et  siège,  ledit  rov  de  France  et  Daulphin  son 
filzse  tenoient  aucune  foiz  à  Saint-Denis,  autres 
fois  à  Comflans,à  Poissy,  àMaubuisson.  Etaprès, 
chacun  jour  venoient  une  foys  audit  pont  et  bas- 
tille et  à  Saint-Mailin. 


1441]      Chronique  DE  Charles  VII.  25 

Et  n'estoit  nulle  foiz  ledit  rpy  conseillé  '  de 
donner  bataille  aux  Angloiz ,  lesquelz  ne  de- 
mandoient  autre  chose ,  comme  il  sembloit ,  maiz 
estoit  conseillé  de  tenir  l'abbaye  Saint-Martin  et 
ledit  pont,  qui  estoit  fortiffié  d'uncosté  et  d'autre 
comme  dit  est ,  et  tousjours  faire  guerre  ausdits 
Angloiz  estant  en  ladite  ville  de  Pontoise  pour 
icelle  prendre,  et  que  c'estoit  la  cause  pourquoy 
il  estoit  là  venu,  et  qu'il  se  povoit  bien  passer  de 
donner  bataille  ausdits  Angloiz.  Et  pour  icelle 
bataille  donner,  aussi  fauldroit  laisser  lesdits  pont 
et  abbaye  et  lever  et  habandonner  du  tout  son 
siège,  et  aussi  habandonner  toutes  ses  bombardes 
et  autres  artilleries ,  et  qu'il  povoit  bien  estre  que 
quant  il  s'en  seroit  du  tout  deslogié  et  haban- 
donné  son  dit  siège,  qu'il  necombatroit  point  les- 
dits Angloiz ,  veu  la  manière  que  iceulx  Angloiz 
avoient  acoustumé  d'estre  en  tel  cas,  c'est  assa- 
voir d'eux  fortiffier  de  boys,  de  paulx  sur  bout 
et  charroy,  de  canons  et  autre  artillerie.  Car 
par  plussieurs  foiz  on  a  veu  que  les  François  et 
les  Angloiz  s'en  estoient  allez  les  ungs  de  devant 
les  autres  sans  combattre. 

Et  quant  ledit  duc  d'Iorck  fut  passé  ladite  ri- 
vière ,  la  fin  vint  passer  et  logier  lui  et  son  ost  en 
l'abbaye  de  Maubuisson.  Et  de  ladite  abbaye  se 
desloga  le  lendemain  ;  et  emprès  la  fm  de  ladite  ri- 
vière d'Oise,  sur  la  rivière,  à  l'endroit  d'un  village 
nommé  Neufville,  firent  ung  pont  pour  eulx  repas- 
ser et  retourner  en  Normendie,  et  pour  empescher 
les  vivres  qui  venoient  de  Paris  à  la  Bastille.  Maiz 
ilz  n'y  arrestèrent  que  deux  jours  ou  environ. 

1.  D'avis. 


24  Jean  Chartier.  [Juillet 

Et  estoit  pour  icelle  heure  le  roy  logié  en 
l'abbaye  de  Poissy  à  grant  compaignie,  lequel 
envoya  Messire  Ambrois,  sire  de  Loré,  prévost 
de  Paris,  en  ung  bateault  armé  tout  contre- 
mont  la  rivière  de  Saine ,  pour  amener  et  con- 
duire plussieurs  bateaulx  chargés  de  vivres  pour 
advitailler  l'admirai  de  France ,  qui  estoit  en 
grant  compaignie  en  ladite  abbaye  de  Saint- 
Martin,  devant  Pontoise.  Lequel  prévost  vint 
passer  devant  la  fm  de  ladite  rivière  d'Oise  avec 
iceulx  vivres,  sans  ce  que  iceulx  Angloiz  lui 
peussent  empescher  le  passage ,  combien  qu'iiz 
fussent  garniz  de  plussieurs  bateaulx.  Lesquelz 
vivres ,  aussitost  qu'iiz  furent  arrivez  audit  lieu , 
furent  hastivement  chargés  en  chariotz ,  char- 
rettes et  sur  chevaulx  et  amenez  en  ladite  bas- 
tille Saint-Martin,  par  le  connestable  de  France, 
Poton  de  Sentrailles  et  autres.  Desquelz  vivres 
ledit  admirai  de  France  et  autres  estans  en  la- 
dite bastille  avoient  très  grande  nécessité. 

Et  ce  venu  à  la  congnoessance  du  duc  d'Iorck 
et  autres  Angloiz  estans  logiez  en  la  Fin-d'Oise , 
se  conmencèrent  hastivement  à  passer  ladite  ri- 
vière par  dessus  leur  dit  pont  pour  aller  hasti- 
vement vers  ledit  connestable  et  autres,  qui 
ainssi  avoient  conduit  lesdits  vivres  comme  dit 
est.  Et  chevauchèrent  lesdits  Angloiz  jucques  à 
bien  demye  lieue  dudit  pont  sur  le  hault  d'une 
montaigne ,  maiz  desjà  estoient  arrivez  en  ladite 
bastille.  Et  s'en  retourna  ledit  connestable  audit 
lieu  de  Poissy.  Et  à  celle  heure  lesdits  Angloiz 
virent  et  aperceurent  ledit  sire  de  Loré  qui  mon- 
toit  en  ung  bateault  contremont  ladite  rivière 
d^Oise,  vers  le  pont  ausdits  Angloiz,  pourquoy 


1441]      Chronique  de  Charles  VII.  25 

iceulx  Angloiz  se  doubtoient  qu'il  vousist  rom- 
pre leurdit  pont ,  et  pour  ce  s'en  retournèrent 
hastivement,  et  vindrent  jucques  sur  ladite  ri- 
vière ,  et  donnèrent  audit  Messire  Ambrois  et 
à  ses  gens,  estans  oudit  foncet  ',  grant  escar- 
mouche, qui  durèrent  par  l'espace  de  deux  heu- 
res. Et  y  ot  d'iceulx  Angloiz  plussieurs  mors  et 
blechez  :  car  icellui  foncet  estoit  bien  armé  et 
garny  d'artillerie 2.  Et  le  lendemain  ensuivant, 
ledit  duc  d'Iorck  et  son  ost  se  deslogèrent  et 
allèrent  en  Normendie. 

Cependant,  le  sire  de  Tallebot,  à  tout  grant 
compaignie ,  alla  passer  à  Mante,  pour  venir  à 
Poissy,  cuidant  trouver  le  roy,  pour  le  grever  de 
sa  puissance,  tant  par  assault  comme  autrement. 
Maiz  quant  il  sceult  qu'il  estoit  parti  et  allé  à 
Saint-Denis,  incontinent  se  partit  pour  s'en  aller 
en  Normendie  avec  le  duc  d'Iorck ,  et  pilla  toute 
la  ville  de  Poissy,  si  comme  dirent  et  affermèrent 
les  manans  et  habitans  d'icelle  ville  estre  vray. 
Et  le  desrenier  advitaillement  fait  par  iceulx  An- 
gloiz audit  lieu  de  Pontoise ,  demoura  en  ladite 
ville  en  garnison  le  sire  de  Clipton  ?,  Angloiz  ,  à 
bien  de  neuf  cens  à  mille  combatans ,  et  avoit 
promesse  icellui  sire  de  Clipton  dudit  duc  d'Iorck 
et  autres  Angloiz  d'estre  raffreschy  de  gens 
nouveaulx  à  certain  brief  jour  ensuivant.  Si  fist 
ledit  roy  de  France  grant  diligence  de  faire  as- 
sortir et  asseoir  plussieurs  bombardes  et  autres 
artilleries  contre   ladite  ville  de  Pontoise,  et 

1.  Ou  bateau. 

2.  Ici  artillerie  ne  signifie  par  exclusivement,  comme  de 
Tios  jours,  du  canon ,  mais  toute  arme  et  munition  de  guerre. 

3.  Ou  Clifton. 


26  Jean  Chartier.       [Septembre 

aussi  d'iceulx  faire  tirer  incessanment  contre  la 
muraille,  tant  que  icelle  muraille  fut  rompue  en 
plusieurs  lieux.  Et  manda  hastivement  le  roy  le 
sire  de  Touars  et  le  sire  de  Lohéac ,  mareschal  de 
France,  le  sire  du  Bueil ,  le  vidame  de  Chartres 
et  plussieurs  autres  qui  estoient  logiez  en  grant 
compaignie  à  Argentueil  et  autres  villages  illec 
entour.  Et  iceulx  venus  en  l'ost  du  roy,  qui  fut 
le  samedi  seizlesme  jour  de  septembre,  fut  l'é- 
glise Nostre-Dame  assaillye  et  prinse  d'assault , 
en  laquelle  avoit  de  trente  à  quarante  Angloiz , 
desquelz  furent  bien  mors  vingt-quatre  et  les 
autres  tous  prisonniers,  et  dura  ledit  assault 
deux  heures  ou  environ. 

Et  ce  fait,  le  mardi  dix-neuvième  jour  dudit 
moys  de  septembre  ensuivant ,  ledit  roy  fist  as- 
saillir de  toutes  pars  icelle  ville  de  Pontoise  ,  et 
y  ot  grant  et  merveilleux  assault,  et  se  deffen- 
dirent  iceulx  Angloiz  en  icelle  ville  en  plussieurs 
lieux  bien  et  vaillanment.  Et  fmablement  furent 
icelle  ville  et  Angloiz  prins  par  les  François; 
desquelz  y  ot  mort  cinq  ou  six  hommes  ou  en- 
viron, et  desdits  Angloiz  y  ot  mors  de  quatre 
à  cinq  cens  hommes,  et  ledit  sire  de  Clipton  et 
autres  prins  prisonniers  ' .  On  disoit  que  le  roy 
en  personne  y  avoit  fait  grant  et  merveilleuse 
dilligence  audit  siège,  et  que  ledit  admirai,  qui 
estoit  ung  des  principaulx  de  son  conseil,  avoit 
bien  fort  tenu  la  m.ain  pour  entretenir  ledit  siège 
et  pour  garder  ladite  bastille  Saint-Martin. 

I.  Godefroy  :  Des  Anglois  il  y  fut  tué  quelque  quatre  à 
cinq  cents  hommes...  Aucuns  asseuroient  qu'il  n'y  eut  que 
cinq  ou  six  François  qui  demeurèrent  mors  sur  la  place  en 
cette  occasion ,  quoyque  fort  dangereuse. 


144']      Chronique  DE  Charles  VII.  27 

Et  y  avoit  plussieurs  qui  portoient  de  grans 
envies  sur  ledit  admirai.  Mais  toutefîoiz  il  se 
gouverna  comme  vaillant  chevallier,  tant  que  le 
roy  en  vint  à  son  honneur  et  intencion.  Le  sire 
de  Jalongnes  fut  fait  durant  ledit  siège  mares- 
chal  de  France.  Le  conte  de  Saint-Pol,  le  conte 
de  Vaudesmont,  le  conte  de  Joigny,  furent  par 
aucun  temps  audit  siège,  et  s'i  portèrent  bien 
vaillanment.  Maiz  ilz  s'en  allèrent  par  le  congié 
du  roy  chacun  en  son  pais  pou  avant  ledit  assault 
et  prinse  de  Pontoise. 

Lequel  siège  dura  depuis  le  cinquiesme  jour 
de  juing  jucques  au  dix-neufiesme  jour  de  sep- 
tembre, comme  dessus  est  desclairé.  Auquel  as- 
sault dessusdit  estoit  en  personne  le  roy  et  Mon- 
seigneur le  Daulphin  son  filz.  Et  ladite  ville 
ainssi  prinse,  s'en  allèrent  à  Paris ,  où  ilz  furent 
receux  à  grant  joye.  Et  estoit  maistre  de  l'artil- 
lerie du  roy  et  trésorier  de  France  Maistre  Jehan 
Bureau,  qui  y  fist  grant  dilligence,  et  tellement 
s'i  porta  qu'il  est  digne  de  reconmandacion  per- 
pétuelle. 

Chapitre   152. 

Ballade  envoyée  par  les  Angloiz  aux  François  tenant 

le  siège  devant  euh  à  Pontoise,  et  response 

par  les  François  en  la  manière  cy-aprcs 

escripte ,  faicte  environ  la  fin 

du  moys  de  juillet. 

I. 

Les  Anglois  aux  François. 

Vous,  gallans,  qui  de  nouvel 
Avés  mis  le  siégea  Pontoise, 


28  Jean  Chartier.  [Juillet 

Vous  faictes  rage  de  revel 
Et  de  crier  bien  à  vostre  aise. 
Maiz  la  fin  en  sera  mauvaise 
Ains  que  vostre  œuvre  soit  usée  : 
Conmencement  n'est  pas  fusée. 

Cuidés-vous  si  briefment  conquerre 

Le  droit  pais  appartenant 

Au  roy  de  France  et  d'Angleterre 

Dont  chacun  de  vous  est  tenant  ? 

Vuidez  le  tout  incontinant , 

Car  pour  vous  n'y  a  pas  bon  estre  : 

Pechié  ront  le  col  à  son  maistre. 

Bien  contrefaictes  les  vaillans 
Et  semble  qu'avez  tout  conquis, 
Disant  qu'estes  bons  bataillans 
Dès  l'eure  que  fustes  nasquis. 
Qui  auroit  bien  par  tout  enquis, 
Entour  vous  plussieurs  y  sont  faulx  : 
Tousjours  sent  le  mortier  les  aulx  •. 

Ceulx  qui  ont  esté  par  deux  foiz 

De  deux  parties,  leurs  faiz  sont  beaulx! 

Avec  vous  en  a  plus  de  trois 

Qui  bien  contrefont  les  loyaulx. 

Penduz  au  vent  soient  leurs  peaulx , 

Pour  monstrer  au  monde  examplaire  : 

Traïson  à  Dieu  ne  peult  plaire. 

Puis  que  vous  estes  allez  logier , 
Pour  doulte  des  premiers  coureux, 
En  la  closture  d'un  moustier. 
Bien  appert  que  estes  paoureux, 

1.  Le  mortier  dans  lequel  on  pile  l'ail  ou  des  aulx. 


144']      Chronique  de  Charles  VII.  29 

Oncques  ne  fustes  si  eureulx 
De  nous  venir  aux  champs  combatre  : 
Grant  orgueil  est  bon  à  rabatre. 

Degrant  langaige  trop  avez, 
Dont  vous  usez  soir  et  matin, 
Et  semble  tousjours  que  devez 
Combatre  Lamoral  Bacquin  '. 
C'est  la  mesgnie  Hanequin  2 
Que  de  vous,  à  qui  le  ceur  fault  : 
Tant  plus  en  y  a  et  piz  vault. 

Se  vouliez  ouir  bon  conseil , 
Allez-vous-en  de  ceste  place  ?, 
Et  prenez  seur  chemin  à  l'ueil 
Pour  doubte  que  on  ne  vous  chasse  4 . 
Que  nul  de  vous  ne  se  desmarche, 
AÎIez-vous-en  en  la  malle  heure  5  : 
Le  fouir  est  partir  à  l'eure. 

II. 

Response  envoyée  par  les  François. 

Entre  vous  Angloiz  et  Normans , 
Estans  léans  dedens  Pontoise , 
Fuyez  vous  en,  prenés  les  champs , 

1 .  célèbre  capitaine  des  Turcs ,  vainqueur  des  chrétiens 
en  1391. 

2.  Personnage  des  romans  de  chevalerie. 

3.  Godefroy  :  De  cette  marche. 

4.  Godefroy  : 

Desmarche, 
Car  on  mettra  vos  peaux  en  perche 
Si  longuement  cy  demeurez. 
Fuyez  tost  et  vous  encourez. 

5.  Alias  :  Quand  plus  n'y  a  qui  le  sequeurre,  etc.  (Quand 
on  est  sûr  de  ne  pas  être  secouru ,  il  faut  partir.) 


30  Jean  Chartier.  [Juillet 

Oublyez  la  rivière  d'Oise 

Et  retournez  à  la  cervoise 

De  quoy  vous  estes  tous  nourriz, 

Senglans,  puans,  mezeaulx  '  porriz. 

Vous  dictes  que  conmencement 

N^est  pas  fusée;  ce  n'est  mon  2. 

Icy  serés  premièrement 

Tuez,  puis,  après,  à  Vernon. 

Et  n'avez  flesche  ne  canon 

Qui  vous  puisse  de  mort  deffendre  : 

Martigny  ?  vous  fera  tous  pendre. 

Pechié  ronî  4  son  maistre  le  col; 
Cela  savons-nous  trestous  bien. 
Apprestez  chacun  ung  licol, 
Ne  vous  soucyez  plus  de  rien; 
Car,  par  ma  foy,  comme  je  tien, 
Ferés  du  pié  la  béneisson  J, 
Par  la  ville  de  Maubuisson. 

Je  cuide  si  vostre  mortier 
Sent  les  aulx ,  c'est  bien  petit  ^. 
Guaires  ne  vous  y  fault  broyer 
Pour  recouvrer  vostre  appétit  7. 
Quant  Tallebot  de  vous  partit, 

1.  Lépreux. 

2.  Tel  n'est  pas  mon  sentiment. 

5 .  Sans  doute  le  prévôt  de  l'armée  ou  son  lieutenant. 

4.  Rompt  à. 

5 .  C'est-à-dire  :  vous  serez  pendus  à  Maubuisson.  La  bé- 
nédiction se  fait  avec  la  main  :  le  pendu  fait  du  pied  la  bé- 
neisson ,  parce  que  ses  pieds  s'agitent  en  l'air. 

6.  Peu. 

7.  L'ail  est  un  apéritif. 


J440      Chronique  de  Charles  VII.  31 

Il  vous  promist  chiens  et  oysaulx, 
Pour  ce  qu'estes  vaillans  vassaulx  '  ! 

Tous  les  natifs  de  Normendie 
Qui  ont  vostre  parti  tenu 
Sont  traictres,  je  n'en  doubte  mye, 
Autant  le  grant  que  le  menu. 
Le  roy  est  cy  devant  venu 
Pour  remettre  tout  à  raison  : 
A  Dieu  ne  plaisî  pas  traïson. 

Vostre  grant  orgueil  abatrons , 
Soyez  en  seurs  com  de  la  mort. 
Et  bien  les  peàulx  vous  fourbirons, 
A  la  venue  du  duc  d'Iort, 
Et  retournerez  au  bout  ^  de  nort. 
Et  ne  parlez  plus  de  combatre; 
Malle  fièvre  vous  puisse  abatre  ! 

Je  cuide  bien  que  le  ceur  fault 
A  vous  tous  ensamble  à  butin , 
Quant  vous  pensez  que  d'un  assault 
Serés  prins,  ou  soir  ou  matin. 
Oncques  ne  veistes  tel  hutin  ; 
Que  ferez-vous  quand  vos  voisins 
Serreront  3  sur  ces  pellerins  ? 

Le  fouir  est  partir  à  Veure  : 

Grant  bien  vous  est  de  le  congnoestre. 

Or  ne  faictes  plus  de  demeure , 

1.  Ironie.  Chiens  et  oiseaux;  attributs  de  la  noblesse,  des 
yaillans  vassaux. 

2.  Alias  :  au  vent. 

3 .  La  corde  ? 


32  Jean  Chartier.       [Sept-Déc. 

Et  vous  seignez  '  de  la  main  dextre  ^. 
Au  gibet ,  par  la  main  du  maistre  5, 
Passerés  comme  je  vous  conte  : 
Il  est  temps  que  vous  rendez  compte. 


l: 


Chapitre    155. 

La  prinse  d'Evreulx  par  les  François. 

e  quinzième  jour  de  septembre  oudit  an ,  et 
'durant  ledit  siège  de  Pontoise,  la  ville  et  cité 
d^Evreulx,  en  pays  de  Normendie ,  fut  prinse  par 
les  François  sur  les  Angloiz  par  le  moien  d'au- 
cuns de  ladite  ville.  Desquelz  François  estoit 
chief  ung  nommé  Flocquet  4.  Et  entrèrent  lesdils 
François  en  ladite  cité  par  ung  trou  qui  leur  fut 
fait  en  la  muraille.  Et  quant  les  Angloiz  ouyrent 
le  bruyt  des  François,  ilz  s'asemblèrent  en  la 
grant  rue  et  es  halles,  et  firent  plussieurs  bar- 
rières de  carrettes  et  charriotz  pour  cuider  ré- 
sister contre  les  François.  Lesquelz  François 
vindrent  vaillanment  sur  iceulx  Angloiz,  desquelz 
y  en  ot  plussieurs  mors  et  prins ,  et  les  autres 
recueillirent  leurs  chevaulx  et  s'en  fuyrent  hasti- 
vement  par  une  des  portes  de  ladite  ville,  et  s'en 
allèrent  à  Vernon  et  ailleurs  en  leur  obéissance  ; 
et  ainssi  fut  mise  et  demoura  icelle  ville  en  Pob- 
béissance  et  en  la  main  du  roy  de  France. 

1.  signez;  faire  le  signe  de  la  croix. 

2.  Et  non  de  la  main  gauche,  pour  de  bo/i;  définitivement. 

3.  Des  hautes  œuvres. 

4.  Robert  de  Flocques,  dit  Floquet,  gentilhomme  nor- 
mand, et  célèbre  capitaine.  U  mourut  en  1461,  bailli  d'É- 
vreux. 


1441]      Chronique  DE  Charles  VII.  33 

Chapitre    154. 

Hommage  fait  au  roy  de  France  de  la  conté  du 
Maine  par  Charles  d'Anjou ,  conte  du  pays. 

En  l'an  dessusdit,  ou  moys d'octobre,  le  roy 
estant  à  Paris ,  Monseigneur  Charles  d'An- 
jou', filz  du  roy  de  Sécille ,  lui  fist  hommaige 
de  la  conté  du  Maine,  que  son  frère  aisné,  nommé 
Régnier  *  de  Sécille ,  lui  avoit  baillée  pour  son 
partaige  d'héritaige. 

Chapitre    155. 
La  prinse  de  Courville  par  les  Angloiz. 

En  icellui  an ,  ou  moys  de  décembre,  y  ot  cer- 
tains prisonniers  angloiz  qui  avoient  esté 
prins  à  l'assault  de  Pontoise  et  de  là  menez  en 
prison  en  une  forteresse  nommée  Courville  3,  en 
pays  de  Chartres ,  pour  la  délivrance  desquelz 
fut  l'un  envoyé  pourchasser  la  finance  des  autres. 
Et  pour  ce  faire  lui  baillèrent  sauconduit  ceulx 
de  la  garnison  dudit  Courville,  qui  estoient  Fran- 
çois. Mes  ledit  prisonnier  vit  ladite  forteresse 
estre  positivement  gardée  ;  ce  narra  aux  Angloiz 
de  son  parti  et  à  Messire  François  4  l'Arragon- 

1 .  Frère  de  la  reine  Marie  d'Anjou. 

2.  René  d'Anjou. 

3.  Godefroy  :  Cornille  ou  Cornillon. 

4.  François  de  Surrienne,  dit  l'Aragonois,  du  nom  de  sa 
patrie  Cet  aventurier  joua  en  France  un  rôle  considérable 
dans  l'histoire  de  ce  règne. 

Jean  Chariier.  H.  j 


34  Jean  Chartier.       [Dec.  1441 

nois,  lors  tenant  icelie  partie.  Parquoy  fist  ledit 
Messire  François  une  entreprinse,  le  saufconduit 
d'icellui  prisonnier  estant  encores  en  vigueur. 

Et  vindrent  ses  gens  mettre  une  embusche 
près  dudit  lieu,  et  y  en  ot  trois  ou  quatre  qui 
avoient  chacun  ung  rocquet  '  vestu  et  portoient 
en  sacs  pommes,  navetz  et  autres  choses,  comme 
s'ils  venissent  au  marché.  Et  par  ainssi  entrèrent 
dedens  la  place  ne  ne  trouvèrent  aucun  empes- 
chement ,  car  la  garnison  estoit  dehors  en  partie^ 
et  les  autres  dormoient  en  leurs  litz.  Et  de  fait 
montèrent  lesdits  vestus  de  rocquestz  en  la  cham- 
bre du  seigneur,  et  le  prindrent  en  dormant. 
Et  adonc  saillirent  Tembusche  et  vindrent  hasti- 
vement  audit  Courville,  et  prindrent,  pillèrent  et 
emportèrent  tout  ce  que  bon  leur  sembla.  Et 
semblablement  enmenèrent  le  seigneur  de  ladite 
place  et  plussieurs  autres,  prisonniers  à  Rouen. 
Et  par  ce  furent  délivrez  tous  les  prisonniers  an- 
glois  qui  estoient  audit  lieu  de  Courville. 

Chapitre   156. 

De  la  piteuse  mort  et  trespas  de  trèshaulte  ci 

puissante  princesse  de   Guienne ,  femme 

d'Artus ,    conte  de  Richemont  et 

connestable  de  France. 


udit  an,  le  jour  de  la  feste  de  la  Purification 
de   Nostre-Dame  ^,  trèshaulte  et  puissante 
princesse  madame  de  Guienne,  jadis  femme  pre- 


O 


1.  Espèce  de  blouse.  Robe  des  gens  du  peuple.  Robe,  en 
allemand  rock;  d'où  rocket^  en  françois. 

2.  Le  2  février  1442  ,  nouveau  style. 


Fév.  1442]  Chronique  DE  Charles  VII.        55 

mière  de  feu  de  bonne  mémoire  trèshault  et 
puissant  prince  Monseigneur  le  duc  Loys  de 
Guienne,  aisné  filz  du  roy  Charles  VI ,  et  depuis 
femme  de  Monseigneur  le  conte  de  Richemont, 
connestable  de  France ,  ala  de  vie  à  trespas  à 
Paris,  en  l'ostel  du  Porc-Espi,  ouquel  fut  lon- 
guement malade.  Durant  laquelle  maladie  fist 
plussieurs  regretz  et  gémissemens,  soy  repentant 
merveilleusement  de  ses  péchiez ,  comme  une 
bonne  et  vraye  catholicque  doit  faire.  Et  mes- 
mement  en  la  présence  de  ses  dames,  damoiselles 
et  autres  ses  serviteurs ,  se  repentoit  des  grans 
pompes,  oultrages  et  exceps  qui  avoient  esté  en 
elle  sa  dominacion  estant  en  force  et  vigueur. 
Et  tant  piteusement  le  faisoit  qu'ilz  n'y  avoit  nulz 
en  sa  compaignie  qui  se  peussent  tenir  de  plou- 
rer.  Et  peult  estre  espéré  sesdits  complaintes  et 
regrestz  valloir  à  la  castigacion  et  amendement 
de  tous  les  escoutans  '.  Et  entre  les  aultres 
choses  elle  fist  son  testament ,  et  receut  ses  sa- 
cremens  comme  bonne  catholique.  Et  après  son 
trespas  fut  ensevelie  ,  et  son  corps  fut  porté  pu- 
bliquement et  notablement  accompagné  et  con- 
voyé de  belle  notable  seigneurie  et  des  quatre 
ordres  de  Mandiens  et  autres  gens  d'église  juc- 
ques  à  Nostre-Dame  des  Carmes ,  où  elle  fut 
sépulturée.  Dieu  luy  face  pardon  à  l'âme. 

1.  C'est-à-dire  de  ceux  qui  entendront  lire  la  présente 
chronique.  Godefroy  donne  un  autre  sens  :  Il  pouvoit  estre 
espéré  que  ces  complaintes  et  regrets  estoient  capables  de 
valoir  à  la  correction,  etc.,  de  ceux  qui  entendirent  ce  dis- 
cours. 


36  Jean  Chartier.  [Nov. 

Chapitre    157. 

Comment  les  Angloiz  vindrent  mectre  le  siège  et 

faire  une  bastille  devant  la  ville  de  Diepe  ; 

laquelle  bastille  fut  prinse  d'assault 

par  les  Françoys. 

L'an  mille  quatre  cent  quarante  deux,  environ 
la  Toussaincts,  le  sire  de  Talbot,  Angloiz, 
accompagné  de  mille  cinq  cents  combatans  ou 
environ ,  vint  mectre  le  siège  devant  la  ville  de 
Dieppe.  Et  se  party  à  ce  subgect  de  Caudebec, 
et  arriva  son  avant  garde  devant  le  chasteau  de 
Challemesnil  (ou  Charlemesnil),  qui  estoit  tenu 
des  François,  lequel  leur  fut  rendu  à  composi- 
tion. De  ta  s'en  vint  ledit  Talbot  avec  son  armée 
ou  chastel  d'Arqués,  lequel  tenoit  son  party; 
puis  s'en  vint  loger  auprès  de  Dieppe ,  en  ung 
villaige  nommé  le  Pont-de-Puys  ' ,  où  il  séjourna 
deux  ou  trois  jours.  De  là  vint  sur  une  montaigne 
nommée  du  Pollet ,  vers  le  havre,  auquel  lieu  il  fit 
édifier  une  très  forte  et  grande  bastille  de  bois, 
et  de  grand  circuit  ;  et  est  ladite  montagne  sur 
le  hâble  ^  de  Dieppe.  Icelle  bastille  garnisrent 
de  grosses  bombardes ,  canons,  vuglaires,  cou- 
levrines,  arbalestes,  et  grant  foison  d'autre  ar- 
tillerie, jusques  au  nombre  de  deux  cent  canons, 
que  petits  que  grands. 

Et  entre  les  aultres  y  avoit  quatre  bombardes 
qui  bâtirent  très  fort  une  tour  appelée  la  tour 


î.  Ms.  de  Rouen  :  Le  port  de  Puis. 
;.  Ou  havre. 


144^]     Chronique  de  Charles  VII.  ^7 

du  Pollet,  avecques  les  murs,  et  plusieurs  mai- 
sons de  ladite  ville  ;  et  pour  ce  qu'il  y  avoit  trop 
peu  de  gens  dedens  ladite  ville  pour  la  pouvoir 
garder,  Monseigneur  le  bastard  d'Orléans,  conte 
de  Dunois ,  lequel  estoit  des  plus  chavalereux  et 
sobtils  en  guerre,  vint  audit  lieu  pour  y  donner 
confort  et  provision  de  gens.  Il  y  arriva  la  veille  ' 
de  saint  Andry^  ensuivant,  ayant  en  sa  compai- 
gnie  environ  huict  cent  à  mille  combatans^,  ledit 
Talbot  estant  cependant  dans  icelle  bastille. 

Après  la  venue  du  conte  de  Dunois,  iceluy 
Talbot  s'en  alla ,  et  laissa  pour  son  lieutenant 
Guillaume  Poicton ,  chevalier,  et  avecques  luy 
Guillaume  Rapelay,  avec  un  bastard  du  susdit 
sire  de  Talbot,  accompaignez  de  cinq  ou  six 
cent  Angloiz  ou  environ.  Lesquels  estoient  si 
forts  que  par  chacun  jour  ils  faisoient  et  livroient 
de  grandes  escarmoches  et  rudes  assaulx  devant 
ladite  ville. 

Là  estoit  cappitaine  ou  gouverneur  pour  le 
roy  ung  escuyer  nommé  Charles  des  Marests  ou 
des  Mares,  avec  lequel  estoient  aussi  en  garnison 
Jehan  Macquerel,  sire  de  Hermenville,  Jacquet 
de  Gincourt  ou  Giéncourt^,  Messire  Rogier  de 
Cricquetot,  chevaliers,  et  Hector  du  Seel ,  es- 
cuyer, lesquels  estoient  accompaignez  de  trois 
cent  combatans  dedens  icelle  ville,  qui  moult 
vaillamment  repoussoient  iceulx  Angloys;  et  tel- 
lement que  souvent  en  y  avoit  des  leurs  de  tuez 
et  prins ,  et  semblablement  aussi  du  costé  des 
François. 

1.  29  novembre. 

2.  jo  novembre. 

j.  Aliaï  :  Jacques  de  Guecourt. 


38  Jean  Ckartier.       [Nov.  1442 

Le  deuxiesme  ou  le  troisiesme  jour  après  que 
le  conte  de  Dunois  eut  ainsi  visité  et  secouru 
ceulx  de  ladite  ville ,  s'en  partit  et  y  laissa  en 
garnison,  outre  ceulx  qui  y  estoient  desjà,  Artus 
de  Longueval.  Thomas  Drouyn,  et  ung  nommé 
Vedille  ou  Velide,  escuyers,  accompaignez  de 
sept  à  huict  vingt  combattans. 

Et  depuis ,  ou  moys  de  mars  ',  le  roy  y  en- 
voya de  surcroit  ung  escuyer  de  Bretagne 
nommé  Theodoual-le-Bourgois,  lequel  il  fit 
son  lieutenant  général  sur  tous  les  gens  de 
guerre  estans  en  icelle  ville,  et  amena  avec  luy 
Guillaume  de  Ricarville  ou  Requarville,  pan- 
netier  du  roy,  accompaigné  de  quatre-vingt  à 
cent  combatans  ou  environ ,  pour  plus  renforcer 
ceulx  de  ladite  ville.  Lesquels  y  faisoient  tous- 
jours  et  vaillamment  à  la  garde  d'icelle  pour  le 
roy  contre  les  Anglois. 

Là  furent  faites  de  grandes  prouesses  de  part 
et  d'autre  ;  et  pour  iceulx  Anglois  tenant  ledit 
siège  combatre  et  faire  lever,  très  hault  et  puis- 
sant prince,  Loys,  dauphin  de  Viennois,  fils  aisné 
du  roy,  désirant  de  tout  son  cueur  les  enchâsser 
et  destruire,  et  sur  eux  acquérir  renom  de 
prouesse  et  vaillance,  se  partyt  du  pays  de  Poic- 
tou  où  il  estoit  oudit  temps,  ayant  en  sa  compai- 
gnie  le  susdit  conte  de  Dunois  et  l'évesque  d'A- 
vignon 2,  auquel  Daulphin  avoit  le  roy  baillé 
charge  de  venir  secourir  cette  ville  de  Dieppe, 
ce  qu'il  fit  et  entreprit  très-voulentiers;  et  tant 
tost  après  se  disposa  de  partir  et  se  mit  en  che- 
min pour  venir  à  Paris. 

1 .  Pâques  1443,  le  21  avril. 

2.  Aiain  de  Coëti\y. 


Août  1443]  Chronique  de  Charles  Vil.       39 

Cependant  tousjours  il  faisoit  son  assemblée 
et  amas  de  gens  d'armes;  et  en  allant  le  long  de 
la  rivière  de  Somme,  vindrent  au  devant  de  luy 
le  conte  de  Sainct-Paul,  le  damoiseau  de  Com- 
mercy,  les  sires  de  Gaucourt  et  de  Cbastillon, 
frère  du  conte  de  Laval,  le  seigneur  de  Chastillon- 
sur-Marne,  avec  plusieurs  autres  chevaliers,  es- 
cuyers  et  cappitaines  de  gens  d'armes ,  jusques 
au  nombre  de  seize  cent  combatans  ou  environ  ; 
en  suite  s'en  vint  ledit  Dauphin ,  accompaigné 
comme  dît  est,  en  la  ville  d'Abbeville.  Là  il 
manda  le  susdit  Thedoual-le-Bourgois  pour  ve- 
nir parler  à  luy,  afm  d'avoir  son  advis  sur  ce 
qu'il  estoit  de  faire.  Luy  estant  venu,  assembla 
Monseigneur  le  Dauphin  ses  principaux  chefs  de 
guerre,  voulant  agir  et  se  conduire  par  leur  bon 
conseil  et  advis.  Suivant  lequel  il  fut  par  eux  dé- 
libéré et  conclud  qu'il  seroit  procédé  outre  à 
l'exécution  de  son  entreprise.  Après  quoy  il  par- 
tit d'Abbeville  et  s'en  alla  en  la  ville  d'Eu,  d'oij 
il  envoya  le  susdit  Thedoual-le-Bourgois ,  ac- 
compaigné de  trois  cent  combatans,  devant  la 
bastille  des  Anglois,  pour  garder  et  empescher 
qu'aucuns  vivres  n'y  entrassent  plus. 

Et  ung  pou  de  temps  après ,  c'est  assavoir  le 
dimenge  devant  la  my-aost,  qui  fut  l'an  mille 
quatre  cent  quarante  trois ,  au  matin ,  arriva 
Monseigneur  le  Daulphin  devant  la  sus  mention- 
née ville  de  Dieppe.  Où  quant  luy  et  son  ost 
furent  repeus  et  refreschis ,  il  fist  partir,  environ 
heure  de  vespres,  cinq  ou  six  cents  combatans 
àpié,  armez  de  tous  leurs  harnoiz,  qu'il  en- 
voya coucher  toute  la  nuict  suivante  devant  la 
susdite  bastille  des  Anglois.  Il  fist  ung  très-fort 


40  Jean  Chartier.  [Août 

et  rude  temps  de  pluye  toute  icelle  nuict.  Sur 
iceulx  sortirent  les  Anglois  deux  fois  durant  cette 
nuict;  mais  ilz  furent  recongnez  '  et  reboutez 
très-asprement. 

Et  le  lundy2  au  matin  se  partirent  de  ladite 
ville  Monseigneur  leDaulphin,  le  conte  de  Saint- 
Paul,  le  damoiseau  de  Commercy,  le  conte  de 
Dunois,  le  seigneur  de  Gaucourt  et  toute  la  puis- 
sance en  icelle  ville  de  Dieppe,  qui  ne  laissa  de 
demourer  tousjours  souffisamment  garnie  de  quoy 
la  pouvoir  deffendre.  Et  s'en  alèrent  en  ceste 
sorte  tous  à  pié  devant  la  susdite  bastille ,  là  où 
ils  se  tindrent  jusques  au  mercredy  3  vigille  de 
Nostre-Dame  de  my-aost4,  au  quel  jour,  environ 
les  huict  heures  du  matin,  fist  mondit  seigneur  le 
Daulphin  sonner  les  trompettes  pour  assaillir 
ceulx  de  dedens  ceste  bastille.  Et  y  fist  amener 
cinq  ou  six  ponts  de  bois  qui  estoient  portez  sur 
roues  avecques  deux  ou  trois  grues,  lesquelz  en- 
gins avoient  esté  faits  en  ladite  ville,  afin  de  tra- 
verser les  fossez  d'icelle  bastille.  Et  adonc  com- 
mença ung  très-fort  assault,  tant  de  canons 
comme  aultrement.  Et  commencèrent  fort  à  en- 
trer les  François  dedens  lesdits  fossez.  Et  par 
le  moyen  des  susdits  ponts  vindrent  joindre  à 
la  fermeture  de  cette  bastille.  Et  là  se  defîendi- 
rent  très  fort  les  Anglois  de  pierre  et  de  traict, 
tant  qu'ilz  y  tuèrent  bien  de  quatre-vingtz  à 
cent  François ,  et  en  navrèrent  de  deux  à  trois 
cens.  Parquoy  furent  fort  reculiez  du  conmen- 

1.  Recognês. 

2.  12  août. 

3.  14  août. 

4.  ij  août. 


I44j]     Chronique  de  Charles  VII.  41 

cernent  ;  maiz  pour  la  grant  fiance  qu'ilz  avoient 
en  Dieu ,  à  la  glorieuse  Vierge  Marie  et  à 
Monseigneur  saint  Denis,  patron  de  France, 
lequel  ilz  réclamoient  souvent,  et  parce  que 
mondit  seigneur  le  Daulphin  les  enhardissoit 
et  donnoit  courage  de  poursuir  leur  entreprinse 
et  assaillir  de  bien  en  mieulx.  Et  mesmement 
vindrent  les  bourgois  d'icelle  ville  à  tout  gros- 
ses arbalestes  jucques  au  nombre  de  soixante  à 
quatre-vingts,  par  le  moyen  desquelz  furent 
moult  grevés  lesdits  Angloiz,  et  pource  ne  se 
osoient  descouvrir  ;  parquoy  en  assaillant  fut  la- 
dite bastille  prinse,  et  fut  vaillanment  combatu 
main  à  main. 

Et  entrèrent  dedens  icelle  bastille  lesdits 
François  de  grant  prouesse.  Et  y  ot  mors  des- 
dits Angloiz  bien  trois  cens,  et  tous  ceulx  qui 
estoient  de  la  langue  françoise  furent  penduz  par 
le  commandement  et  ordonnance  de  Monsei- 
gneur le  Daulphin ,  avec  certains  Angloiz  qui 
leur  avoient  dit  injures  devant  l'assault  ;  et  tout 
le  demourant  fut  prisonnier. 

Et  print  ledit  Bourgois  prisonnier  ledit  Messire 
Guillaume  Poiton,  capitaine  de  ladite  bastille. 
Et  pareillement  furent  prins  ledit  Messire  Jehan 
de  Rippellay  et  le  bastard  de  Tallebot  ;  et  audit 
assault  furent  faiz  chevalliers  Monseigneur  le 
conte  de  Saint-Pol,  Hector  d'Estouteville ,  filz 
de  Monseigneur  de  Torcy,  Charles  de  Flavy, 
Regnault  de  Flavy,  Jehan  de  Cosecques  '  et 
plussieurs  autres. 

Et  tantost  après  ladite  bastille  ainssi  prinse  se 

1 .  Consecques  ou  Fonsèque. 


4-2  Jean  Chartier.       [Août  1443 

retrait  mondit  seigneur  le  Daulphin  avecques  sa 
compaignie  en  la  ville  de  Dieppe.  Et  fist  abattre 
ladite  bastille  et  mettre  toutes  les  bombardes  et 
autres  artilleries  dedans  ladite  ville.  De  laquelle 
victoire  il  rendit  grâces  à  Dieu ,  disant  icelle 
estre  venue  de  la  vertu  divine,  et  non  pas  de  soy, 
et  se  rendit  moult  tenu  à  Dieu  d'avoir  eu  si  belle 
victoire  et  entreprinse  à  son  joyeulx  '  conmen- 
cement.  Dieu  doint  qu'il  puisse  persévérer  de 
bien  en  mieulx.  Et  de  fait  se  départit,  et  laissa 
pour  capitaine  Charles  Des  Marestz  avecques  la 
garnison  qui  y  estoit  par  avant  le  siège  mis  par 
lesdits  Angloiz ,  en  rémunérant  très-grandement 
les  habitans  pour  leurs  dommaiges  et  pertes 
qu'ilz  povoient  avoir  euez  et  soustenues  pour 
raison  dudit  siège.  Durant  lequel  temps  ilz  eu- 
rent maintes  nécessitez ,  et  plus  eussent  eu  se 
n'eust  esté  Guillaume  de  Coitivy,  frère  de  l'a- 
miral, lequel  amena  de  Bretaigne,  par  l'or- 
donnance du  roy,  plussieurs  navires  chargées 
de  vivres,  tant  de  vins,  chars,  blez  comme  au- 
trement, dont  et  desquelz  les  souldoiers,  bour- 
gois,  manans  et  habitans  d'icelle  ville  ont  été 
repeuz  et  réfectionnez,  et  tant  que,  Dieumercy, 
ilz  ont  bien  gardé  la  ville  au  prouffit  du  roy  et 
de  son  royaulme  et  à  leur  honneur. 

1.  Godefroy  :  Premier. 


luin  1444]     Chron.  de  Charles  VII.  45 

Chapitre  158. 

Trêves  données  et  publiées  entre  les  roys  de  France 
et  d'Angleterre. 

L*an  mil  quatre  cent  quarante-quatre  ' ,  le  pre- 
mier jour  de  juing,  furent  trêves  faictes  et 
données  entre  les  roys  de  France  et  d'Angleterre, 
et  icelles  publiées  à  Paris  et  ailleurs  es  bonnes 
villes ,  durant  dudit  jour  jucques  à  vingt-deux 
moys  ensuivant  includz;  pendant  lequel  temps 
toutes  marchandises  se  dévoient  courir  paisible- 
ment, tant  par  mer  que  par  terre,  et  aussi  dé- 
voient faillir  le  premier  jour  d'avril  1446. 

Chapitre  159. 

Comment  le  roy  de  Cécllle  ala  mccîre  le  siège  devant 

la  ville  de  Mes  en  Loarraine,  avec  granî 

compaignie  et  sescours  du  roy 

de  France. 

Lesdictes  trêves  données  entre  les  deux  roys 
comme  dit  est,  supplia  au  roy  de  France  le 
roy  de  Sécille  qu'il  lui  pleust  donner  confort, 
secours  et  aide  à  conquérer  la  ville  de  Metz  en 
Lorraine  et  autres  certaines  places  adjacentes 
estans  ouditpays,  lesquelles  lui  estoient  rebelles 
et  désobéissans,  combien  qu'elles  soient  de  son 
propre  domaine,  comme  il  disoit.  Pourquoy  le 
roy  de  France,  en  faveur  d'icelui  de  Sécille,  à 

).  Pâques,  le  12  avril. 


44  Jean  Chartier.  [Sept. 

tout  grant  armée  de  princes,  barons,  chevaliers, 
escuiers  et  gens  de  guerre  tant  de  trait  comme 
autrement ,  print  le  chemin  pour  aller  droit  à 
Nancy,  auquel  lieu  il  arriva  au  commencement 
du  moys  de  septembre  oudit  an. 

Et  estoient  en  sa  compaignie  Monseigneur  le 
Daulphin  son  aisné  filz,  ledit  roy  de  Sécille,le 
conte  du  Maine ,  le  conte  de  Dunoiz  et  de  Lon- 
gueville  et  plussieurs  autres.  Et  tantost  envoya 
partie  de  ses  gens  d'armes  devant  ladite  ville  de 
Metz ,  pour  sommer  les  habitans  d'icelle  de  la 
lui  rendre ,  ou  autrement  le  siège  seroit  mis  de- 
vant eulx.  Et  pour  ce  qu'ilz  se  monstroient  re- 
belles ,  disans  non  es^^re  au  roy  de  Sécille  ne  à 
autre  estre  en  riens  tenus ,  furent  assiégez  ' . 

Et  ce  pendant  que  le  siège  se  tint ,  vint  ung 
grant  seigneur  nommé  Monseigneur  Bourga  Le 
Moyne^,  lequel  l'empereur  l'avoit  envoyé  de- 
vers Monseigneur  le  Dauphin  pour  le  conduire 
es  pays  de  Basle ,  Montbelliart,  Colombarraî, 
Salestat4,  Sabourg  s ,  et  Haguerre^  estans  en  pays 
de  Nausay7,  affm  de  subjuguer  les  Suisses  et  les 
Allemans  qui  disoient  riens  tenir  dudit  empe- 
reur. Et  est  vray  que  mondit  seigneur  le  Daul- 
phin avoit  grand  compaignie  de  seigneurs  nobles 
et  cappitaines.  Et  entre  les  autres  estoient  Joua- 


!.  Voyez,  sur  cette  campagne,  le  Siège  de  Metz ,  en  1444, 
par  M.  Huguenin  et  de  Saulcy.  Metz,  i8}j  ;  in-S. 
1.  Alias  :  Burgrave  (Godefroy). 

3.  Ou  Colmar. 

4.  Selestath  (Schlestadt). 

5.  Strasbourg. 

6.  Haguenau. 

7.  Alsace. 


1444]     Chronique  de  Charles  VII.  45 

chin  Rouault,  Mathieu  ou  Mathurinde  Lescouet 
et  Oliviet  de  Brouc  ' .  Se  partit  et  fut  jusques 
k  Basie ,  et  trouva  environ  à  une  lieue  dudit 
Basle  bien  huit  cens  Suisses,  lesquelz  se  bou- 
tèrent en  une  maladrerie ,  et  après  dedens  le 
jardin  d'icelle,  pour  cuider  résister  audit  Daul- 
phin.  Maiz  il  estoit  à  trop  grant  puissance. 
Néantmoins  ilz  se  defFendirent  moult  vaillam- 
ment, veu  le  petit  nombre  qu'ilz  estoient,  et 
tellement  qu'ilz  tuèrent  ledit  chevalier  de  l'em- 
pereur, nommé  Bourga,  et  plussieurs  autres, 
lequel  conduisoit  ladite  armée,  combien  qu'ilz 
furent  après  destruitz,  mors  et  prins  la  plus 
grant  partie. 

Et  de  là  s'en  alla  ledit  seigneur  devant  la  ville 
de  Saincte  Ypolite  pour  la  cuider  prendre  d'as- 
sault.  Et  combien  qu'ilz  ne  le  peurent  avoir, 
lui  firent  obéissance ,  et  mesmement  ceulx  du 
Vaudulièvre,  et  commencèrent  ceulx  de  l'ost  de 
mondit  seigneur  le  Daulphin  à  piller  le  pays  et 
faire  grans  et  innormes  maulx.  Pourquoy  les 
Suisses  et  les  Allemans  s'asemblèreut  par  trop- 
peaulx  et  tuèrent  grant  quantité  dudit  ost.  Adonc 
mondit  seigneur  le  Daulphin,  voyant  que  c'estoit 
ung  merveilleux  pays,  et  que  iceïlui  qui  le  devoit 
conduire  et  qui  savoit  les  destours  dudit  pays  es- 
toit  mort ,  s'en  retourna  devers  le  roy  à  Nancy. 

Auquel  lieu  estoient  la  royne  de  France  et 
celle  de  Sécille,  madame  la  Daulphine  et  la  fille 
dudit  roy  de  Sécille,  nommée  Marguerite.  Pour 
laquelle  avoir  en  mariage ,  le  roy  d'Angleterre 
envoya  en  ambaxade  le  conte  de  Sufïord ,  la- 

j.  Ou  de  Bront. 


46  Jean  Chartier.      [Sept.  1444 

quelle  lui  fut  accordée,  et  puis  s'en  retourna. 
Après  le  département  duquel  Monseigneur  le 
Daulphin ,  les  Allemans  se  boutèrent  dedans  la- 
dite ville  de  Saint-Ypolite,  et  en  contempt  '  de 
l'obéissance  qu'ilz  avoient  faicte  audit  Daulphin, 
boutèrent  le  feu,  et  ardirent  toute  icelle  ville,  et 
pareillement  ladite  ville  du  Vaudulièvre. 

Et  le  siège  de  ladite  ville  de  Metz  se  tint  par 
l'espace  de  sept  moys  ou  environ ,  par  lequel 
temps  furent  faictes  plussieurs  saillies  par  les 
gens  de  ladite  ville  de  Metz,  et  aussi  vaillanment 
reboutez  par  les  assaillans. 

Durant  aussi  ledit  siège  furent  prins  par  les 
gens  du  roy  parmi  plussieurs  petites  forteresse*, 
entre  lesquelles  ung  gentilhomme  nommé  Guil- 
laume Chanu,  cappitainede  Harfleur,  en  tenoit 
une.  Il  y  avoit  aussi  deux  ou  trois  chasteaulx 
tenus  et  occupez  par  les  gens  du  duc  de  Bour- 
gongne,  ausquelz  ne  fut  aucune  chose  demandé, 
pour  ce  que  ledit  roy  de  Sécille  les  avoit  mis  en 
gaige  pour  partie  de  sa  rançon  dont  il  estoit  en- 
cores  tenu  et  redevable  au  duc  de  Bourgongne. 

Et  à  la  garde  principalle  de  laditte  ville  de 
Metz  y  avoit  ung  moult  cruel  homme  nommé 
Jehan  Vytout  ',  gouverneur,  et  chevauchoit  tous- 
jours  ung  petit  courtin,  à  la  queue  duquel  pen- 
doit  une  sonnette  qui  faisoit  grant  noise  ;  et  le 
faisoit  affm  que  chacun  le  congneust  quant  il 
alloit  parmy  la  ville.  Ledit  gouverneur  estoit  si 
cruel  que  quant  il  savoit  aucunes  femmes  qui 
yssoient  dehors  pour  aller  racheter  leurs  maris 
qui  estoient  prins  de  gens  du  roy,  au  revenir  il 

1.  Au  mépris. 

2.  Voyez ,  sur  ce  personnage,  le  Siège  de  Metz,  déjà  cité. 


144^]    Chronique  de  Charles  VII.  47 

les  faisoit  noyer  pource  qu'elles  leur  avoient 
porté  aucunes  finances ,  et  mesmement  les  gens 
du  roy  qui  estoient  prins  par  iceulx  de  ladite 
ville  faisoit  mourir  et  ne  voulloit  souffrir  que 
aucun  fust  prins  à  rançon  ;  et  n'est  point  à  doub- 
ler que  c'il  eust  peu  tenir  le  roy  à  son  advan- 
taige ,  il  lui  en  eust  voullentiers  autant  fait.  Maiz 
le  doulx!»roy  et  begnin  prince  ne  désiroit  pas  sa 
mort  ne  de  ses  complices.  Car  pour  sauver  le 
sang  humain,  il  leur  bailla  gracieuse  composicion, 
et  telle  que,  parmy  certain  présent  qu'ilz  luy  firent 
de  vaisselle  dorée ,  qu'ilz  luy  donnèrent ,  avec 
deux  cens  mille  escuz,  qu'ilz  paièrent  pour  le 
deffrayement  dudit  siège,  ilz  demourèrent  en  leurs 
franchises  et  libertez,  comme  ilz  estoient  par 
avant ,  sans  riens  sur  eulx  innover  ne  chose  nou- 
velle réclamer.  Et  ne  fut  pas  le  debbat  dudit  roy 
de  Sécille  ne  d'eux  déterminé  de  tous  pointz  ne 
meiné  à  fin  pour  celle  heure  ' .  Et  par  ce  moyen 
s'en  partit  le  roy  et  sa  compaignie ,  et  s'en  vint 
à  Challons,  où  il  demoura  pour  certain  temps. 

Chapitre  160. 

De  la  prolongacion  des  îresves  faictes  entre  le  roy 
de  France  et  d'Angleterre. 

En  Pan  mil  quatre  cents  quarante-cinq  2  con- 
tinuèrent lestresves  sus  mentionnées  d'entre 
les  roys  de  France  et  d'Angleterre. 

1 .  Le  différend  entre  le  roi  de  Sicile  et  les  Messins  ne 
fut  point  vidé  ni  mené  à  fin  pour  le  moment. 

2.  Pâques  le  28  mars. 


48  Jean  Chartier.  [i44<^ 

L'an  mil  quatre  cents  quarante-six',  le  pre- 
mier jour  d'avril ,  faillirent  les  trêves  d'entre  le 
roy  de  France  et  ledit  d'Angleterre,  et,  ledit 
jour,  ralonguées  ^  soubz  umbre  de  venir  à  aulcun 
bon  appoinctement  et  traictié;  c'est  assavoir 
depuis  icellui  jour  jusques  à  ung  an  includ ,  qui 
estoit  le  premier  jour  d'avril  mil  quatre  cens 
quarante  sept.  ^ 

Chapitre   161. 
[Autre]  Prolongacion  de  trêves. 

L'an  mil  quatre  cens  quarante  sept?,  le  pre- 
mier jour  d'avril ,  faillirent  les  trêves  entre 
les  roys  de  France  et  d'Angleterre,  lesquelles 
furent  prolonguées ,  et  ralonguées  soubz  espé- 
rance d'aucun  bon  traictié  et  adcord  entre  les- 
dites  parties,  jucques  audit  jour  fini  de  deux 
années,  qui  sera  l'an  mil  quatre  cens  quarante 
neuf,  et  dudit  premier  jour  de  juing  oudit  an  et 
prouchain  en  suivant  que  lesdites  trêves  faul- 
dront  entre  icelles  parties. 

Chapitre   162. 

Comment  le  roy  a  moult  grandement  et  en  grant 

dilligence  péné  pour  mettre  paix  et  union 

en  saincte  Eglise. 


E 


n  ce  mesme  an  mil  quatre  cens  quarante  sept , 
après   ce  que   grans  divisions  et  différen- 


j.  Pâques,  le  27  avril. 

2.  Rallongèes;  prorogées. 

3.  Pâques,  le  9  avril. 


Nov.  1447]  Chronique  de  Charles  VII.      49 

ces '  ouïrent  esté  entre  le  pappe  Eugène  d'une  part, 
le  concile  de  Basle  d'autre  part,  et  que  on  es- 
toit  à  tant  venu  que  le  pappe  disoit  que  audit 
lieu  de  Basle  n'y  avoit  plus  de  concilie ,  et  qu'il 
avoit  transféré  à  Ferrare,  et  depuis  à  Flourence 
et  après  à  Romme;  et  au  contraire  disoient  ceulx 
qui  estoient  à  Basle  encores  assemblez  qu'il 
n'avoit  peu  transférer,  ne  ne  povoit,  icellui  con- 
cilie, sans,  sur  ce,  avoir  leur  consentement.  Et 
avoient  procédé  contre  lui,  si  comme  ilz  di- 
soient, par  auctorité  de  concile  général,  à  le  sus- 
pendre de  l'administracion  papalle ,  et  depuis  à 
le  desposer  et  après  à  eslever  en  pape  Mon- 
seigneur Amé ,  duc  de  Savoye,  qui  s'estoit  re- 
trait à  Ripaille  et  menoit  vie  aucunement  soli- 
taire. Lequel  ilz  appelloient  pape  Félix  le  Quint, 
et  se  faisoient  sentences,  censures  et  procès, 
tant  du  costé  dudit  Félix  ;  qui  estoit  grant  playe 
mise  en  saincte  Eglise. 

Lesquelz  difFérens  venus  à  la  cognoessance 
du  roy  de  France,  lui,  désirant  tousjours  bonne 
union  et  paix  en  saincte  Eglise,  portoit  divi- 
sion moult  desplaisanment ,  et  pour  ce  envoya 
plussieurs  ambaxadeurs  par  diverses  foys  à 
Basle ,  à  Romme  et  en  Savoye ,  pour  icelles  dif- 
férences appaisier.  Pareillement  aussi  Monsei- 
gneur Loys,  duc  de  Savoye,  filz  du  duc  Amé, 
qui  depuis  estoit  appelle  pappe  Félix  en  son 
obéissance,  envoya  par  plussieurs  foiz  devers  le 
roy,  qui  pour  lors  estoit  en  sa  cité  de  Tours , 
afnn  de  trouver  appaisement  ésdites  matières. 

Lequel  roy,  en  moys  de  novembre,  oudit  an 

I.  Différends. 
Jean  Chartiir.  II.  4 


jo  Jean  Chartier.  [Noy. 

mil  quatre  cens  quarante  sept,  voyant  que  on 
ne  venoit  point  à  conclusion  de  paix,  délibéra, 
pour  y  pourveoir,  de  assembler  son  conseil ,  et 
de  faire  ses  certains  advisemens  tendans  en  effect 
à  ce  que  tous  les  procès ,  censeures  et  sentences 
fâictes  d'un  costé  et  d'autres  fussent  réputées 
pour  non  advenues ,  et  que  tensissent  et  recon- 
gnissent  ung  chacun  en  droit  soy  le  pape  Eu- 
gène pour  vray  pappe,  ainssi  comme  on  faisoit 
devant  les  procès  encommencez ,  et  que  Mon- 
seigneur Amé  de  Savoye,  appelle,  comme  dit 
est,  pape  Félix  dans  les  Estats  de  son  obédiance, 
demourast  en  estât  et  dignité  honnourablement 
en  saincte  église.  Et  ceulx  qui  avoient  esté  avec 
lui  et  au  concilie  de  Basle  fussent  recommandez 
en  dignitez,  honneurs  et  dégrez  ecclesiasticques, 
à  ce  que ,  tout  appaisié ,  on  peult  venir  à  bon 
acord  à  célébrer  ung  concilie  général,  affm  de 
traicter  ce  qu'il  seroit  possible  au  salut  et  utilité 
de  l'Église  universal. 

Car  durant  lesdits  différences  sembloit  au  roy 
c'om  ne  povoit  pas  parvenir  à  la  célébracion  du 
concilie  universal ,  ne  que  les  questions  esmeues 
au  fait  de  l'Église  ne  se  povoient  pas  terminer 
par  deccision  et  jugement,  tant  pour  les  grani 
difficultez  c'om  ytrouvoit,  comme  pour  ce  que 
on  ne  povoit  venir  à  assembler  l'Église  en  con- 
corde devant  ladite  passification.  Sy  envoya  le 
roy  lesdits  avisemens ,  faiz  tant  par  lui  que  par 
son  conseil ,  au  pape  Eugène ,  par  l'archevesque 
d'Aiz  en  Prouvence,  qui  lors  estoit  venu  de  par 
lui  devers  le  roy  pour  aucunes  matières.  Et 
d'autre  costé,  envoya  en  Savoye  et  à  Basle 
iceulx  advisemens  par  Maistre-  Hélye  de  Pompe- 


1447]      Chronique  de  Charles  VII.  $i 

(Jour,  archediacre  de  Carcassonne ,  qui  depuis 
fut  évesque  de  Lect',  en  Languedoc. 

Or,  advint  que  ce  pendant  et  en  temps ,  par 
avant  que  le  roy  eust  les  responces  des  parties , 
le  pape  Eugène  alla  de  vie  à  trespas ,  c'est  assa- 
voir en  moys  de  février  ensuivant.  Et  le  trouva 
ledit  archevesque  d'Aiz  mort  avant  qu'il  vensist 
à  Romme.  Et  tantost  après  fut  esleu  Messire 
Thonmas  de  Sarrasonne^,  cardinal  de  Boullon- 
gne,  en  pappe,  et  appelle  pape  Nicollas  le  Quint. 
A  laquelle  eslection  furent  gardées  toutes  sol- 
lempnitez  en  tel  cas  acoustumés.  Pourquoy 
Monseigneur  Loys,  duc  de  Savoye,  envoya 
devers  le  roy,  qui  se  tenoit  adonc  à  Bourges  et 
es  lieux  d'environ,  en  lui  requérant  très-instan- 
ment  qu'il  ne  vousist  faire  obéissance  au  pape 
Nicollas,  que  premièrement  et  avant  toute  œu- 
vre concilie  général  fust  assemblé  3. 

Chapitre  163. 

Comment  le  roy  receulî  les  bulles  du  pappe 
Nicollas. 

En  en  temps  receult  le  roy  les  bulles  de  l'es- 
leccion  du  pappe  Nicollas,  et  eue  délibéra- 
cion  en  son  grant  conseil ,  conclud  de  obbéir  à 
lui ,  ainssi  comme  il  faisoit  par  avant  au  pappe 

!.  Alet.  Voyez  ci-après ,  page  308,  note. 

2.  Thomas  de  Sarzane. 

3,  Ms.  9676,  2,  a.  «  Qu'il  voulust  différer  de  faire  ren- 
dre et  faire  obéissance  à  ce  pape  Nicolas ,  de  nouveau  esleu, 
comme  dit  est,  jusques  ad  ce  que,  premièrement  et  avant 
toute  œuvre  faicte ,  un  concile  général  fvst  tenu  et  assemblé 
«ur  ce  sujet.»  (Godefroy.) 


52  Jean  Chartier.      [Juillet-nov. 

Eugène.  ¥a  néantmoins  qu'il  poursuivroit  pour 
la  passificacion  de  l'Église  ainssi  qu'il  avoit  en- 
commencé.  Si  conclud  en  oultre  d'envoier  ses 
embassadeurs  à  Lyon,  et  fist  dire  à  ceulx  qui 
estoicnl  venus  de  Savoye  qu'ilz  lui  dissent  qu'il 
envoyast  audit  lieu  de  Lyon  de  ses  gens  et 
aussi  affin  que  ensemble  et  en  congrégacion  con- 
venable on  peust  là  traictier  de  ladite  passifi- 
cacion. Depuis,  en  moys  de  juillet  ensuivant, 
en  poursuivant  ladite  conclusion ,  le  roy  envoya 
ses  embassadeurs  audit  lieu  de  Lyon,  c'est  as- 
savoir, Messire  Jacques  Juvenel  des  Ursins,  ar- 
chevesque  de  Rains,  l'évesque  de  Clèremont,  le 
marcschal  de  la  P'aiecte ,  Maistre  Hélye  de  Pom- 
pedour',  archediacre  de  Carcassonne  et  Maistre 
Thonmas  de  Courcelle,  maistre  en  théologie». 
Aussi  y  allèrent  l'archevesque  de  Trêves,  en 
Allemaigne,  et  les  embassadeurs  de  l'arche- 
vesque de  Coullongne  et  du  duc  de  Saxongne', 
électeur  de  l'empire ,  qui  en  ce  temps  estoient 
venus  devers  le  roy  pour  icelles  mesmes  ma- 
tières de  la  paix  de  l'Église.  Vindrent  aussi  à 
Lyon  le  cardinal  d'Arles,  le  prévost  de  Monjeu 
et  plussieurs  autres,  tant  de  par  Monseigneur 
de  Savoye  comme  de  par  ceulx  qui  estoient  à 
Rasle.  Ausquelz  il  sembla,  après  plussieurs  col- 
lacions  4,  que,  pour  avoir  conclusion  es  matières, 
il  estoit  besoing  que  les  embassadeurs  du  roy 
allassent  à  Genève,  où  estoit  Monseigneur  Amé, 

1.  Prélat  très-accrédité  auprès  de  Charles  VII,  et  fort  en 
faveur  sous  son  règne. 

2.  L'un  des  juges  de  !a  Pucelle. 
j.  Saxe. 

4.  Conférences. 


1447]    Chronique  de  Charles  VIL  55 

nommé  pappe  Félix,  comme  en  ville  de  sonob- 
béissance  et  où  il  estoit  reconnu ,  pour  parler  à 
lui  personnellement,  et  que  il  seroit  bien  content 
qu'ilz  y  allassent. 

Si  fut  conclud  qu'ils  yroient.  Et  cependant 
vint  Monseigneur  le  conte  de  Dunois ,  envoyé 
de  par  le  roy,  à  Lyon,  qui  amena  les  embas- 
sadeurs  du  roy  d'Angleterre ,  c'est  assavoir  : 
Tévesque  de  Norbby',  le  grant  prieur  d'Angle- 
terre, de  l'ordre  de  Saint-Jehan,  et  Maistre 
Vincent  Clément,  maistre  en  théologie,  qui  tous 
ensamble,  en  moysde  novembre  ensuivant,  s'en 
allèrent  audit  lieu  de  Genève.  Et  avec  eulx  l'ar- 
chevesque  d'Ambrunet  le  seigneur  de  Malicorne, 
ambassadeur  de  Monseigneur  le  Daulphin,  l'é- 
vesque  de  Marceille,  embassadeur  du  roy  de 
Sécille,  qui  tous  estoient  venus  à  Lyon  pour 
estre  avec  les  embaxadeurs  du  roy  en  la  pour- 
suicte  de  ladit  passificacion.  Ensamble  aussi 
avecques  eulx  audit  lieu  de  Genève ,  les  embaxa- 
deurs du  duc  de  Saxonne  ^.  Car  l'archevesque  de 
Trêves  s'en  estoit  retourné  en  son  pays ,  et  celui 
de  l'archevesque  de  Coulongne  s'en  estoit  allé 
devers  Romme.  Quant  les  dessusdits  embaxa- 
deurs furent  tous  arrivez  à  Genève ,  ilz  ouïrent 
plussieurs  devis,  entretiens  et  conclusions  avec 
ie  seigneur  nommé  en  les  terres  de  son  obbéis- 
sance  pappe  Féhx ,  ses  cardmaulx  et  autres 
conseillers.  Et  fmablement  furent  faiz  certains 
articles ,  moiennant  lesquelz  il  estoit  content  de 
accepter  ladicte  passificacion  que  poursuivoient 

1.  Norwkh. 

2.  Saxe. 


54  Jkan  Chartier.  [^447 

lesdits  ambaxadeurs ,  ou  cas  que  le  pappe  Ni- 
collas  se  vouldroit  consentir  en  iceulx  articles. 
Et  sur  ce  retournèrent  devers  le  ro)r  lesdits 
ambaxadeurs  en  la  cité  de  Tours,  et  lui  appor- 
tèrent lesdits  articles  et  tout  ce  qu'ilz  avoient 
fait ,  et  lors  il  sembla  au  roy  qu'il  y  avoit  boa 
commencement  pour  parvenir  à  la  passificacion 
de  l'Église ,  et  conclud  d'envoyer  son  embaxa- 
deurs  devers  le  pappe  Nicollas,  pour  poursuivre 
qu'il  se  vousist  condessendre  en  iceulx  que  la- 
dite paccifficacion  se  peust  ensuir. 

Chapitre  164. 

Comment  le  roy  de  France  envoya  son  ambaxade 

devers  le  pape  Nicolas,  pour  poursuir 

ladite  pacificacion   dont  dessus 

a  esté  parlé. 

n  moys  d'avril  ensuivant,  qui  fut  l'an  mit 
quatre  cens  quarante  huit  ',  se  partirent  pour 
aller  devers  le  pappe  Nicollas  les  embassadeurs 
du  roy  de  France,  c'est  assavoir,  l'archevesque  de 
Rains,  Maistre  Hélye  Pompedour,  évesque  d'A- 
lect^Maistre  Guy  Bernard^,  archidiacre  deTours, 
Thonmas  de  Courcelles^,  maistre  en  théologie, 
lesquelz  furent  longuement  en  chemin ,  en  acten- 
dant  les  autres  embassadeurs  que  le  roy  avoit 
aussi  ordonné  d'aller  avecques  eulx,  c'est  assa- 
voir Messire  Taneguy  DuchasteauJ,  prévost  de- 

1.  Pâques,  le  24  mars. 

2.  Alet. 

3-4.  Woyei  ces  noms  dans  la  Biographie  Didot. 
j.  Ou  Duchatel. 


E 


1448]      Chronique  de  Charles  VII.  $5 

Paris,  et  sire  Jacques  Ceur,  argentier  et  con- 
seillier  du  roy,  iesqueiz  s'en  allèrent  à  Romme, 
par  mer,  es  gallées  •  dudit  argentier,  et  sembla- 
blementtous  ceulx  de  l'embassade,  en  la  cité  de 
Soutre^,  pour  de  là  s'en  aller  à  Romme. 

Et  arivèrent  le  dixiesme  ?  jour  de  juillet  en 
moult  grant  et  honnourable  appareil ,  et  n'y  avoit 
homme  qui  oncques  eust  veu  entrer  embassade 
si  honnourablement  ne  en  si  grant  magnificence, 
ne  qui  eust  ouy  parler  de  pareille;  qui  redonde 
au  roy  et  à  son  royaulme  à  grant  honneur.  Es- 
toient  aussi  avec  les  embassadeurs  du  roy 
ceulx  du  roy  de  Sécille,  c'est  assavoir  les  éves- 
ques  de  Thoulon  et  de  Marceille.  Et  pour  Mon- 
seigneur le  Daulphin  estoient  embassadeurs  l'ar- 
cevesque  d'Anbrun,  l'évesque  dt*  Saint-Pol ,  le 
seigneur  de  Malicorne,  chevalier,  et  le  doyen  de 
Gravelle.  Et  avant  que  l'embassade  du  roy  arri- 
vast  à  Romme,  les  ambassadeurs  du  roy  d'An- 
gleterre ,  c'est  assavoir  le  grant  prieur  de  l'ordre 
Saint-Jehan,  et  maistre  Vincent  Clément,  mais- 
tre  en  théologie,  y  estoient  venus  longe  temps 
devant  et  avoient  exhibé  au  pape  les  articles 
pourparlées  à  Genève  donc  dessus  est  faicte 
mencion.  Ausquelz  le  pappe  avoit  dit  que  lesdits 
articles  n'estoient  pas  dignes  de  responce,  et  que 
pour  rien  ne  s'i  consentiroit. 

Puis  s'en  estoient  partis  iceulx  embassadeurs 
d'Angleterre,  et  vindrent  en  la  cité  de  Viterbe, 
et  là  trouvèrent  mondit  seigneur  de  Rains,  et  les 

i.  Dans  les,  ou  sur  les  galères  appartenant  à  Jacques 
Cœur. 

2.  Ou  Sentie. 

3.  Alias  :  Oîx-neufiesme. 


56  Jean  Chartier.  [Juillet 

autres  ambassadeurs  estans  en  sa  compaignie. 
Et  leur  dirent  iceulx  d'Angleterre  qu'ilz  se  ten- 
droient  par  certaine  espace  de  temps  oudit  lieu 
de  Viterbe,  affm  que,  se  on  leur  signiffioit  estre 
expédiant  que  ilz  retournassent  à  Romme,  ilz  y 
retourneroient  ;  comme  depuis  firent  par  les  nou- 
velles qu'ilz  ouïrent  par  les  ambassadeurs  du  roy 
de  France. 

Chapitre  165. 

Comment  les  amhaxadeurs  du  roy  de  France, 
du  roy  de  Cécille  et   de  Monseigneur  le 
Daulphin  proposèrent  devant  le  pappe 
Nicolas  les  articles  de  la  pacifica- 
tion dont  dessus  a  esté  parlé. 

Le  douziesme  jour  de  juillet  oudit  an ,  furent 
les  ambassadeurs  du  roy  de  France,  ceux 
du  roy  de  Sécille  et  de  Monseigneur  le  Daulphin 
assemblez  pour  exposer  au  pappe  ce  dont  ilz 
estoient  chargés;  et  proposa  moult  solempnelle- 
ment  ledit  archevesque  de  Rains.  Et  après,  exi- 
bèrent,  de  par  leurs  princes,  obaissance  solemp- 
nelle  au  pappe,  et  exposèrent  en  général  le  fait 
de  la  pacifficacion  de  l'Église  pour  laquelle  ilz 
estoient  venus ,  en  réservant  d*en  parler  plus 
plainement  et  plus  particullièrement  en  après  :  et 
le  pappe  leur  fist  moult  grande  et  solempnelle 
responce,  et  tant  que  ce  jour  là  et  depuis  par  tout 
le  temps  qu'ilz  furent  à  Romme  les  traicta  moult 
honnourablement,  et  plus  que  on  n'avoit  onc- 
ques  maiz  veu  traictier  quelque  ambassade. 

Et  tellement  que  depuis  ouïrent  lesdits  am- 
bassadeurs plussieurs  collations  avec  le  pappe  et 


1448]       Chronique  de  Charles  VII.  57 

les  cardinaulx  sur  les  articles  de  la  pacifficacion 
de  l'Église  dessus  touchée,  et  en  aucuns  le  pappe 
se  condessendit  et  es  autres  non. 

Et  quant  ilz  ouïrent  ce  qu'ilz  peurent  obtenir 
du  bon  plaisir  du  pape,  ilz  se  partirent  et  s^en 
vindrent  en  la  cité  de  Lozenne  '  où  estoit  le  sei- 
gneur nommé  pappe  Félix,  en  son  obbaissance. 
Auquel  ilz  exposèrent  ce  qu'ilz  avoient  fait  à 
Romme  et  ce  qu'ilz  avoient  peu  obtenir  du  pape 
Nicollas ,  en  le  persuadant  qu'il  vousist  donner 
paix  à  l'Eglise ,  en  retranchant  ^  au  droit  qu'il 
prétendoit  à  avoir  au  papat. 

Ausquelz  fut  respondu  par  ledit  seigneur 
nommé  Félix  que,  eue  délibéracion  avec  Mon- 
seigneur le  duc  de  Savoye,  son  filz,  qui  lors  vint 
à  Losenne ,  et  avec  autres  notables  de  son  con- 
seil, il  adviseroit  qu'il  auroit  à  faire.  Et  sur  ce 
conclud  d'envoyer  devers  le  roy  sur  ces  ma- 
tières avant  qu'il  feist  rien  oultre,  et  requist  les- 
dits  ambassadeurs  du  roy  qu'ilz  voulsissent 
actendre  en  la  cité  de  Genève  ceulx  qu'il  envoye- 
roit  devers  le  roy  de  France.  A  quoy  pour  le  bien 
de  la  paix  lesdits  ambassadeurs  se  condessen- 
dirent.  Et  là  firent  aussi  venir,  à  l'instance  dudit 
seigneur  et  autres  seigneurs  de  son  obbéissance, 
Monseigneur  le  doyen  de  Toilette 3,  ambassa- 
deur du  pape  Nicollas,  qui  se  tenoit  à  Lyon, 
en  actendant  responce  des  matières,  et  qui  por- 
toit  les  bulles  concédées  par  le  pappe  Nicollas , 
pour  les  exhiber  oix  cas  que  ledit  seigneur  accep- 
îeroit  le  traicté  de  la  paix. 

1 .  Lausanne. 

2.  Renonçant. 

3.  Tc!ède. 


^8  Jean  Chartier.  [Mars 

Ce  pendant  et  à  grant  dilligence  allèrent  de- 
vers le  roy  pour  et  en  nom  dudit  seigneur  et  de 
Monseigneur  de  Savoye,  son  filz ,  certains  am- 
bassadeurs, c'est  assavoir  le  cardinal  d'Arle,  le 
mareschal  de  Savoye,  le  prévost  de  Monjeu  et 
plussieurs  autres ,  tendans  à  ceste  fm  que  le  roy 
s'employast  à  ce  que  le  pape  se  vousist  plus 
plainement  condessendre  aux  articles  qui  lui 
avoient  esté  portées  que  il  n'avoit  fait.  Sur  quoy 
le  roy  assembla  son  grant  conseil.  Et  après,  par 
meure  délibéracion  d'icellui ,  envoya  en  Savoye, 
avec  lesdits  ambassadeurs,  une  autre  ambassade 
de  par  lui,  c'est  assavoir,  Monseigneur  le  conte 
de  Dunois,  Messire Jehan  le  Boursier',  cheval- 
lier, pour  labourer  encores  en  ladite  paix,  avec 
l'archevesque  de  Rains  et  ses  autres  ambassa- 
deurs qui  estoient  demourez  à  Genève. 

Chapitre  i66. 

Comment)  au  moyen  desdits  ambaxadeurSy  icellu) 

duc  nommé  en  son  obéissance  pape  Félix 

céda^  totallement  au  droit  qu'il  pré- 

tendoit  au  pappatj  et  depuis  fut 

ordonné  légat  perpétuel 

en  Savoye. 

Ou  dit  an,  en  moys  de  mars  5,  se  partirent  les 
dessus  dits  ambassadeurs,  et  s'en  retournè- 
rent à  Losenne  devers  le  seigneur  nommé  pape 
Félix,  en  son  obéissance  comme  dit  est,  avecques 

1.  L'un  des  conseillers  du  roi  pour  les  finances. 

2.  Renonça. 

}.  Pâques,  le  13  avril. 


1448-9]  Chronique  de  Charles  VII.         59 

lequel  eurent  plussieurs  conclusions  tendans  à 
bonne  union  parvenir.  Et  finablement ,  après 
plussieurs  réplicques,  fut  appoincté  que  Parce- 
vesque  de  Rains,  qui  lors  estoit  promeu  en  pa- 
triarche d'Antioche  etevesque  de  Poictiers,  avec 
lui  Tévesque  de  Lect  '  et  Messire  Jehan  le  Bour- 
cier,  yroient  encores  à  Romme  pour  avoir  cer- 
taines lettres  dont  la  fourme  fut  entre  eulx  et 
d'un  commun  adcord  advisée  et  concertée,  et 
aussi  pour  poursuivre  plus  plaine  promission  et 
plus  ample  provision  sur  les  articles  autrefîoiz 
pourparlées.  Et  après  plussieurs  persuasions  et 
remonstrances,  lesdites  lettres  dont  dessus  est 
faicte  mencion  ayant  été  obtenues  du  pape  Ni- 
collas ,  et  les  ambassadeurs  retournez  audit  lieu 
de  Losenne ,  icellui  seigneur  qui  se  faisoit  nom- 
mer en  son  obbéissance  pappe  Félix  le  Quint 
renonça  totalement  au  droit  qu'il  prétendoit  au 
pappat,  et  fut  ordonné  léguât  perpétuel  au  pays 
de  Savoye.  Ceulx  aussi  qui  estoient  assemblez 
avec  lui  audit  lieu  de  Lozenne,  et  que  disoient 
faire  concilie  général  par  la  tranlaction  du  con- 
cilie de  Basle,  desclairèrent  obbaissance  estre 
faicte  au  pape  NicoUas  et  lui  obbéir  comme  saint 
père  de  Romme.  Et  puis  firent  désolucion  ^  de 
leur  congrégacion  qu'ilz  tenoient  pour  concilie. 
Lesquelles  choses  faictes,  se  départirent  les 
ambassadeurs  du  roy  et  des  autres  princes  des- 
susdits. Et  le  patriarche  d'Antioche  ^  l'évesque 
de  Lect  et  Messire  Jehan  le  Bourssier  prindrent 
leur  chemin  pour  aller  à  Romme  avec  les  am- 

1.  Met. 

2.  Dissolution. 

3.  Jacques  Juvénal  des  Ursins,  archevêque  de  Reims. 


6o  Jean  Chartier.  [Mars 

bassadeurs  du  pappe  dessus  nommez,  affm  de 
confirmacion  de  l'appoinctement  fait  à  Lausenne  ; 
et  Monseigneur  le  conte  de  Dunois,  MaistreGuy 
Bernard,  arcediacre  de  Tours  et  Maistre  Thon- 
mas  de  Courcelles  s'en  retournèrent  devers  le 
roy,  et  lui  portèrent  les  lectres  et  bulles  des 
choses  dessus  dictes  faictes  audit  Lozenne. 

Et  ainssi  se  départit  toute  la  'compaignie  et 
s'en  alla  chacun  où  il  avoit  affaire.  Et  ainssi  fut 
sanée  la  grosse  playe  qui  estoit  en  saincte  Église, 
par  l'union  qui  a  esté  mise  en  icelle  par  le 
moyen,  pourchas  et  excessive  dilligence  que  le 
très-chrestien  roy  de  France  a  fait  en  ceste  partie. 
A  laquelle  conduire  et  mener  à  fin  a  grandement 
travaillé  et  despendu  grans  trésors  du  sien, 
parquoy  est  digne  de  grant  louenge  et  de  remu- 
néracion  céleste.  Dieu  doint  que  ainssi  soit-il  ! 

Chapitre   167. 

Comment  la  ville  et  chasîeau  de  Fougières  furent 

prins  par  les  adhérens  aux  AngloiZj  les 

trêves  durant  entre  les  roys  de  France 

et  d'Angleterre. 

En  ce  mesme  an,  veille  de  Notre-Dame  de 
mars,  fut  la  ville  et  chasteau  de  Fougières, 
situez  en  la  duchié  de  Bretaigne,  à  l'entrée  de 
Normendie,  qui  estoit  très-riche,  bien  peupplée 
de  notables  gens  et  de  moult  grant  renommée  de 
toute  ancienneté,  prinse  et  pillée  en  enfraignant 
les  trêves  et  durant  icelles  entre  les  roys  de 
France  et  d'Angleterre.  C'est  assavoir,  par  Mes- 
sire  François  de  Surienne  PArragonnoiz,  de  l'or- 


1448-9]  Chronique  de  Charles  VII.         6t 

dre  de  la  jairlière  dudit  roy  d'Angleterre,  et 
grant  capitaine  es  marches  de  France  obéissans 
ausdits  Angloiz,  accompaignié  de  six  à  sept  cens 
combatans ,  tant  de  la  langue  de  France  comme 
dudit  Angleterre.  Et  tellement  qu'ilz  tuèrent  en 
icelle  ville  aucunes  gens ,  les  autres  prindrent 
prissonniers  ,  viollèrent  églises  et  femmes ,  ravi- 
rent tous  les  biens  qui  y  estoient  et  firent  tous 
les  maulx  dont  ilz  se  peurent  adviser.  Et  non 
contens  encore  de  ladite  prinse,  allèrent  courir 
en  la  duché  de  Bretaigne,  prendre  prisonniers, 
appatissier  '  le  pays ,  tuèrent  gens  et  génér^Ue- 
ment  firent  tous  exploitz  acoustumés  au  fait  de 
guerre. 

Laquelle  prinse  et  autres  choses  dessusdites 
venues  à  la  congnoessance  de  Monseigneur 
François,  duc  de  Bretaigne,  comme  fort  indigné 
et  soy  sentant  d'icelle  prinse  fort  grevé ,  envoya 
devers  le  roy  de  France,  à  Chinon,  l'évesque  de 
Règnes  ^,  le  sire  de  Karmène  ?  et  le  sire  de  Guy- 
mené4,  son  chancellier,  et  autres,  lui  remonstrer 
comme  soubz  la  trêve  en  laquelle  il  avoit  esté 
compris',  soy  confiant  et  asseurant  en  icelle,  les 
Angloiz  avoient  prins  les  chasteau  et  ville  de 
Fougière,en  lui  requérant,  comme  son  très-hum- 
ble parent  et  serviteur,  qu'il  lui  pleust  aider,  se- 
courir et  conforter,  en  soy  desclairant  en  la 
guerre  contre  iceulx  Angloiz.  Car  de  sa  part  il 
estoit  ainssi  prest  de  le  faire  sans  y  riens  espar- 

1 .  Mettre  à  appâtis  :  contribution  de  guerre ,  ou  rançon 
imposée  de  vive  force. 

2.  Rennes. 

j.  /!/.  Charmène  et  Quenemène. 
4.  Guéménée. 


62  Jean  Ckartier.  ['449 

gner.  A  quoy  le  roy  lui  respondit  qu'il  ne  l'a- 
bandonneroit  point  et  qu'il  feroit  de  sa  cause  la 
sienne,  comm.e  bien  raison  estoit.  Maiz  pour 
mieulx  mettre  Dieu  de  sa  part  et  le  tort  à  ses 
ennemys,  il  envoya  premièrement  sommer  le  roy 
d^Angleterre  de  réparer  ledit  excepz ,  et  le  duc 
de  Sombrecet,  son  lieutenant  et  gouverneur 
pour  lui  de  çà  la  mer,  es  pays  obéissans  à  lui,  et 
lequel  a  plein  povoir  de  faire  remparer  toutes 
choses  qui  se  feroient  contre  et  en  préjudice  de 
la  trêve,  et  seroit  bien  joyeulx  que  icellui  roy 
d'Angleterre  et  le  duc  de  Sombrecet  feissent 
réparacion  dudit  cas  advenu,  pour  évitter  tous 
inconvéniens  qui  à  l'occision  de  ce  pourroient 
advenir  tant  par  guerre  que  autrement. 

Et  pour  ce  faire  envoya  devers  ledit  roy 
d'Angleterre  son  varlettrenchant,  nommé  Jehan 
Havart,  et  Maistre  Guillaume  Cousinot',  l'un 
des  maistres  des  requestes  de  son  hostel,  et 
devers  ledit  duc  de  Sombrecet  Pierre  de  Fon- 
taines, son  escuier  d'escuyerie,  lesquelz  rapor- 
tèrent  responce  tant  dudit  duc  de  Sombrecet,  que 
ilz  désadvouoient  ledit  Messire  François  de  Su- 
rienne  de  ce  qu'il  avoit  fait ,  jasoit  ce  que  ladite 
prinse  avoit  esté  faicte  par  le  conmandement, 
exortacion  et  ordonnance  d'iceulx  roy  et  Som- 
brecet. Le  duc  de  Bretaigne  pareillement,  qui 
avoit  grand  intérest  en  la  prinse ,  envoya  som- 
mer ledit  duc  par  son  hérault  roy  d'armes  de 
faire  rendre  et  remparer  ladite  ville  de  Fou- 
gières  et  restituer  les  deniers ,  biens ,  meubles , 


1 .  Cousinot  de  Montreuil ,  auteur  de  la  chronique  possé- 
dée par  Le  Féron. 


1449]      Chronique  de  Charles  VII.        65 

comme  joyaulx  et  autres  marchandises ,  qui  de- 
dens  avoient  esté  prinses,  estimées  à  la  valleur 
de  saize  mille'  escuz.  Auquel  futrespondu  qu'il 
n'advouoit  en  riens  ladite  prinse. 

Après  le  département  desquelz  ambassadeurs 
et  hérault,  ledit  duc  de  Sombrecet,  considé- 
rant la  faulte  qui  avoit  esté  faicte  en  ceste  par- 
tie par  ledit  de  Surienne,  envoya  devers  le  roy 
ses  ambassadeurs  pour  plus  plainement  le  excu- 
ser dudit  fait  de  Fougières ,  c'est  assavoir  Mes- 
sire  Jehan  Haneford, chevalier  angloiz,  et  Maistre 
Jehan  Lenffant ,  en  désadvouant  tousjours  ledit 
Messire  François,  et  disant  icelle  prinse  estre  à 
lui  moult  desplaisant.  Qui  sont  et  estoient  pa- 
rolles  frivolles  ;  et  quant  de  faire  offre  aucune 
de  réparer  le  cas  torcionnairement  advenu ,  ne 
parlèrent  en  rien  ,  ne  donnèrent  certaineté,  maiz 
seullement  requéroient  au  surplus ,  pour  leur 
advantaige ,  que  tout  demourast  en  seureté , 
tant  d'un  costé  que  d'autre. 

A  quoy  leur  fut  respondu  par  le  roy  que  se* 
ledit  duc  de  Sombreset  estoit  desplaisant  de  la- 
dite prinse,  qu'il  feist  son  devoir,  comme  celui 
qui  en  avoit  le  povoir,  que  restitucion  fust 
faicte  de  ladite  place,  avec  réparacion  des  biens 
qui  dedens  avoient  esté  prins  furtivement  et 
contre  raison  ;  et  que ,  par  ce  moien  ,  la  trêve 
leurseroit  entretenue.  Et  au  contraire,  pareille- 


1.  La  meilleure  part  des  manuscrits  porte  :  seize  mille,  et 
ce  nombre  a  été  reproduit  par  tous  les  imprimés.  On  trouve 
toutefois  les  variantes  qui  suivent  :  Mss.  8350  et  S.  Germ. 
fr.,  n"  IJ40  :  quinze  cens  mille  escus.  Ms.  S.  Germ.  fr., 
n«  IJ59  :  seize  cens  escus. 

2.  Si. 


64  Jean  Chartier.  [^449 

ment,  se  ainssi  ne  le  faisoient,  fussent  sceurs  et 
certains  qu'il  soustiendroit  son  beau  nepveu  de 
Bretaigne. 

Et  quant  de  leur  bailler  des  placessceurté , 
estans  es  mains  d'iceulx  Angloiz,  il  n'en  baille- 
roit  point  ;  disant  que  son  beau  nepveu  de  Bre- 
taigne avoit  de  grans  seigneurs  de  son  royaulme 
ses  parens,  et  y  avoit  plussieurs  chiefs  de  guerre 
et  cappitaines  en  icellui  rovaulme  de  lanacionde 
Bretaigne ,  qui  estoient  fort  indignez  de  ladite 
prinse  de  Fougières.  Et  estoit  à  croire  que  ilz 
mettroient  paine  de  se  revenger  et  reconquester 
sur  iceulx  Angloiz,  s'ilz  povoient,  et  pource 
gardassent  bien  leurs  places  si  bon  leursembloit, 
car  de  sa  part  mettroit  paine  à  bien  garder  les 
siennes. 

Laquelle  responce  ouye ,  supplièrent  au  roy 
les  dessusdits  Haneford  et  Lenffant  qu'il  lui 
pleust  envoyer  ses  ambassadeurs  à  Louviers, 
fondez  de  povoir  souffisant,  et  que  eulx  retour  - 
nez  à  Rouen ,  ilz  fairoient  '  bien  que  le  conte  de 
Sombrecet  conmettroit  de  ses  gens  pour  assem- 
bler avec  eulx,  affm  de  parvenir  à  quelque  bon 
appoinctement  et  acord. 

Laquelle  chose  par  le  roy,  désirant  tousjours 
la  doulce  voye  et  éviter  effusion  de  sangc  hu- 
main, leur  fut  adcordée,  et  furent  commis  de  sa 
part  le  sire  de  Culant  et  Maistre  Guillaume 
Cousinot,  maistre  des  requestes  de  son  hostel. 
Et  à  tant  se  départirent  lesdils  Angloiz ,  et  s'en 
retournèrent  devers  ledit  duc  de  Sombrecet ,  au- 


I.  Atias  :  Sça voient.  L'un  et  l'autre  offre  un  sens  admis- 
sible. 


1448-9]    Chronique  de  Charles  VII.       65 

quel  ilz  narrèrent  ce  qu'ilz  avoient  fait  avecques 
le  roy  de  France  et  l'appoinctement  qu'ilz  avoient 
prins.  Parquoy  en  briefve  espace  de  temps  il 
envoya  de  ses  gens  audit  lieu  de  Louviers,  pour 
convenir  avecques  les  ambassadeurs  dudit  roy 
de  France  sur  la  matière  dessusdite,  ainssi 
comme  promis  et  appoinctié  avoit  esté'. 

Chapitre  168. 

Du  discord  et  division  mea  en  royaulme 
d'Angleterre. 

En  ce  mesmes  temps  et  oudit  an ,  environ  la 
fin  de  karesme^,  commença  grant  commo- 
cion  de  peuple  en  la  ville  et  cité  de  Londres, 
duquel  peuple  estoit  ducteur  et  conduiseur  le 
maire  de  ladite  cité,  lesquelz,  par  Tinstigacion 
de  l'ennemyî,  esmeuz  de  leur  voullenté  desrai- 
sonnable, tuèrent  inhumainement  l'evesque  de 
Céleste 4,  garde  du  privé  seel  du  roy  d'Angle- 
terre ,  qui  estoit  simple,  bonne  personne  et  fondé 
en  science.  Et  avecques  ce,  prindrent  le  mar- 
quis de  SufïordJ,  qui  estoit  grant  seigneur,  et 
le  mirent  en  prison  en  la  grosse  tour  de  Londres. 
Cedit  maire  a  moult  grant  puissance  en  icelle 
ville ,  et  porte  l'en  l'espée  devant  luy  quant  il 
va  parmy  la  ville.  En  ce  temps  estoit  le  roy 

1.  Le  Ms.  9037,  7,  delà  Bibliothèque  impériale,  contient 
sur  ces  négociations  et  sur  toute  la  campagne  de  Normandie 
les  documents  originaux  les  plus  intéressans. 

2.  Pâques  le  ij  avril. 

3.  Le  diable. 

4.  Glocester. 

5.  Suffolk. 

Jean  Chartier.  11.  5 


66  Jean  Chartier.  [Avril 

d^Angleterre  à  trois  lieues  de  Londres ,  sur  la 
rivière  de  Tamise.  Lequel  fut  moult  esbahy  quant 
il  ouyt  ses  nouvelles,  et  incontinent  manda  le 
lieutenant  de  ladite  grosse  tour  qu'il  venist  de- 
vers lui.  A  quoy  il  obbaït  très  dilliganment 
comme  à  son  souverain  seigneur.  Et  après  qu'il 
ouyt  la  manière,  et  le  fait  tel  comme  il  estoit 
advenu  ouy  et  sceu  au  vray,  luy  fist  comman- 
dement que  sans  délay  aucun  qu'il  envoyast 
quérir  ledit  marquis  de  Sufford  et  amenast  sau- 
vement ,  ou  autrement  il  le  feroit  mourir  en  sa 
présence. 

Et  pource,  trouva  manière  de  Pamener  de- 
vers le  roy,  sans  le  sceu  dudit  maire  et  peuple. 
Et  après  que  ledit  roy  l'eut  ouy  parler,  le  fist 
monter  à  cheval ,  et  s'en  fuyt  droit  au  pays  du 
Nort ,  où  il  se  mist  en  mer  pour  venir  en  France. 
Et  fut  rencontré  de  certaines  gens  qui  estoient 
au  duc  de  Sombrecet,  lesquelz  le  prindrent  et 
lui  couppèrent  la  teste,  laquelle  ilz  envoyèrent, 
avecques  le  corps,  en  ladite  ville  de  Londres. 
Et  adonc  mandèrent  au  roy  lesdits  maire  et 
habitans  d'icelle  ville  qu'ilz  estoient  très  mal 
contens  de  ce  qu'il  avoit  fait  délivrer  ledit  mar- 
quis, en  lui  requérant  qu'il  leur  envoyast  au- 
cuns de  son  conseil  qui  avoient  pourchassé  ladite 
délivrance.  Lequel,  doubtant  fureur  de  peuple 
et  l'inconvénient  de  la  mort,  les  leur  envoya.  Et 
tantost  leur  firent  trancher  les  testes.  Et  ainssi 
ceulx  de  Londres,  après  certaine  espace  de 
temps,  furent  appaisez  devers  le  roy. 


1449]       Chronique  de  Charles  Vil.        67 

Chapitre  169. 

De  deux   hommes    et   une  femme   coquins  qui 

furent  pandus  à  Paris  par  jugement  de 

la  cour  de  parlement  sans 

appellacion. 

L'an  mille  quatre  cent  quarante  neuf,  le  sa- 
medy  dix-huictiesme  jour  d'avril,  furent 
jugez  et  condamnez  par  la  cour  de  parlement 
deux  coquins  et  une  femme  coquine  à  estre 
pendus  et  estranglez;  et  pour  ce  faire,  furent 
levées  deux  potences  de  bois,  pour  plus  mani- 
fester leur  cas,  qui  estoit  maulvaiz  et  dampnable, 
comme  d'avoir  crevé  les  deux  yeulx  à  ung  petit 
enfant  estant  lors  en  Taage  de  deux  ans  ou  en- 
viron, et  d'avoir  fait  ce  délict  avec  des  espin- 
gles,  qui  estoit  grant  tyrannye;  et  aussi  d'estre 
larrons  et  actaints  de  plusieurs  autres  maléfices 
par  eux  avérez  et  recognus.  L'une  desquelles 
potences  fut  dressée  hors  de  la  porte  Sainct- 
Jacques,  en  laquelle  fut  pendu  i'ung  desdits 
deux  hommes.  Et  l'autre  potence  fut  mise  et  si- 
tuée hors  de  la  porte  de  Sainct-Denys,  entre  la 
Chapelle  et  le  Molin-à-vent,  en  laquelle  fut 
pendu  l'autre  homme  ,  qui  estoit  joueur  de 
vielle,  et  avecques  luy  ladite  femme.  Et  com- 
bien '  qu'ils  fussent  mariez  tous  deux  2,  néant- 
moins  il  la  maintenoitJ. 
Or  est  vray  que  tous  les  troys  furent  livrez 

1.  Quoique,  encore  bien. 

2.  Chacun  de  leur  côté. 

3.  Il  l'entretenoit  ;  vivoit  en  concubinage  avec  elle. 


68  Jean  Chartier.  [Avril-mai 

au  bourreau  es  prisons  de  la  conciergerie  du 
palais  ;  et  y  estoient  à  cheval  pour  les  convoyer 
la  plus  grant  partie  des  huissiers  de  parlement , 
pour  ce  que  la  sentence  avoit  esté  donnée  sur 
les  dits  malfacteurs  par  la  dite  cour.  Et  est  as- 
savoir que  grant  multitude  de  peuple  y  affluet  de 
toutes  parts,  et  par  spécial  femmes  et  filles,  pour 
la  grande  nouveaulté  que  c'étoit  de  voir  pendre 
une  femme;  car  oncques  cela  ne  fut  veu  dedans 
ce  royaume  de  France.  Fut  ladite  femme  pen- 
due toute  deschevelée,  en  une  longue  robe 
ceinte  d'une  corde  les  deux  jambes  ensemble  au 
dessoubs  des  genoulx,  et  dient  qu'elle  requist 
aulcuns ainsi  estre  exécutée,  disant  la  coustume 
de  son  pais  estre  telle  en  tel  cas ,  et  les  autres 
disoient  que  ladite  sentence  fut  donnée  telle , 
afin  de  plus  longue  mémoire  aux  aultres  femmes, 
et  aussi  le  délict  estoit  si  énorme  qu'il  y  appar- 
tenoit  bien  plus  grande  punition  qu'elle  n'eust. 

Et  en  avoit  esté  pendus  ',  et  plusieurs  autres, 
tous  coquins  qui  encore  estoient  ou  Chastellet  de 
Paris,  qu'on  gardoit  pour  certaines  causes,  et  par 
espécial  jusques  à  ce  qu'on  eust  peu  prendre  cer- 
tains autres  coquins  qui  estoient  de  leur  bande  et 
ligue,  qui  hantoient  les  pardons  *  en  plusieurs  et 
divers  lieux  de  ce  royaume,  comme  à  la  dédi- 
casse  de  sainct  Denys ,  à  la  sainct  Mor,  à  la 
sainct  Fiacre,  à  la  samct  Mathurin,  et  ailleurs. 

Et  autrefois  se  tenoient  sur  les  grands  chemins 
es  bois ,  o\i  ils  faisoient  de  grans  maulx  et  mur- 

1 .  «  11  y  en  avoit  déjà  eu  divers  de  pendus ,  et  il  en  restoit 
encore  plusieurs  autres  qui  depuis  furent  pendus;  tous  co- 
quins, etc.  »  ^Godefroy.) 

2.  Assemblées,  fêtes  où  se  gagnoient  les  indulgences. 


A 


1449]     Chronique  de  Charles  VII.  69 

dres  aux  gens  passant,  soubs  ombre  de  demander 
l'aumosne  pour  l'honneur  de  Dieu;  aucuns  des- 
quels furent  prins  par  les  gens  et  officiers  du  roy 
peu  d'espace  de  temps  après. 

Chapitre    170. 

De  la  prinse  faicîe  par  les  Françoys  de  la  ville 
du  Ponî-de-V Arche  sur  les  Anglois. 

udit  an,  quinziesme  jour  du  mois  de  may, 
les  ambassadeurs  du  roy  et  ceulx  du  duc  de 
Sombrecet  estans  assemblez  en  la  ville  de  Lou- 
viers  pour  le  faict  de  la  prinse  de  la  ville  de 
Fougères  cy-devant  mentionnée ,  comme  il  avoit 
esté  appoincté  entre  lesdites  parties,  aulcunsdes 
gens  et  alliez  du  duc  de  Bretagne ,  c'est  assa- 
voir Messire  Jean  de  Bresay  ',  chevalier  et  cap- 
pitaine  de  Louviers ,  le  sire  de  Mauln^r,  Robert 
de  Flocques,  surnommé  Flocquet,  baillif  d'É- 
vreux,  et  Jacques  de  Clermont,  trouvèrent  fa- 
çon et  manière  de  prendre  le  chastel  et  ville  du 
Pont-de-1'Arche ,  estans  sur  la  rivière  de  Seine, 
à  quatre  lieues  de  Rouen. 

Pour  à  quoy  parvenir,  il  escheut  que  ung 
voicturier  de  Louviers  estoit  de  jour  en  jour 
et  souventes  fois  rançonné  par  les  dits  An- 
glois en  passant  parmy  ledit  Pont-de-l'Arche. 
Et  véoit  qu'il  y  avoit  petite  et  négligente  garde. 
Parquoy  se  transporta  devers  lesdits  cappitai- 
nes,  le  sire  de  Maulny,  Jacques  de  Clermont,  le 
bailly  d'Évreux,  auxquels  traicta  de  bailler  gens 

I.  Jean  de  Brezé,  frère  de  Pierre. 


70  Jean  Chartier.  [Mai  1 5 

avecques  luy,  et  leur  exposa  certain  moyen 
qu'il  leur  déclara  pour  prendre  ladite  place. 
Lequel  moyen  si  sembla  bon  et  possible  audit 
bailly,  et  fut  prins  jour  de  comparoir  en  l'ostel 
d'ung  tavernier  demeurant  es  faulxbourgs  dudit 
Pont-de-1'Arche.  Et  à  ce  jour  vindrent  plusieurs 
des  gens  d'icelluy  bailly  et  sire  de  Mauny,  les 
uns  après  les  autres,  afin  au'on  se  doutast  et 
s'apperceust  de  rien.  Entre  lesquels  en  y  avoit 
deux  habillés  en  guise  de  charpentiers ,  portans 
chacun  sa  coignée  sur  le  col.  Et  aussi  arriva 
tantost  ledict  voicturier  charroyant  aulcunes 
denrées. 

Et  amprès  que  chacun  fut  logié,  environ  la 
nuytenneté  ' ,  prindrent  icelluy  tavernier  et 
toutes  ses  gens,  et  les  sarrèrent  en  une  cham- 
bre ,  afin  que  leur  emprinse  ne  fust  descouverte. 
Et  depuis,  après  qu'il  fut  bien  tart,  se  décou- 
vrirent audit  tavernier.  Lequel  en  fut  moult 
joyeulx ,  comme  il  disoit ,  pource  que  aulcuns  de 
la  garnison  d'icelle  ville  l'avoient  frapé  de  nou- 
vel. En  celle  nuyt  vint  ledit  sire  de  Bresay  et 
certaine  quantité  de  gens  de  pied  avec  luy  se 
poser  en  embuscade  près  dudit  lieu ,  du  costé 
devers  le  pont  Sainct-Ouen.  Et  ledit  bailly  d'É- 
vreux  ,  quatre  ou  cinq  cens  combatans  avec  luy, 
à  cheval  au  plus  près  d'icelle  ville ,  dedans  le 
bois  du  costé  dudit  Louviers  ;  et  aussi  le  susdit 
Jacques  de  Clermont  et  ledit  voicturier,  ung 
peu  devant  le  jour,  ayant  sa  voiture  chargée, 
devant  icelluy  Pont-de-l'Arche ,  priant  grande- 
ment au  portier  qu'il  peust  passer,  pource  qu'il 

I .  La  nuit  faite. 


I449J   Chronique  de  Charles  VII.    71 

avoit  très-grant  haste ,  et  il  luy  payeroit  très- 
voulentiers  le  vin  '. 

En  la  compaignie  duquel  estoient  tant  seule- 
ment les  susdits  deux  charpentiers ,  pour  le  pas- 
sage desquels  respondit  ledit  voicturier.  Et  tan- 
tost  ledit  portier,  pour  convoitise  d'avoir  argent, 
print  ung  autre  Anglois  avec  luy  et  vindrent  le 
pont  avaller  ^.  Et  adonc  cherria  ledit  charretier  î  ; 
et  quant  il  fut  sur  le  susdit  premier  pont  atout  4 
sa  charette,  il  tira  de  sa  bource  deux  bretons  et 
une  placque  pourpaier  lesdits  Anglois,  et  laissa 
lors  cheoir  tout  de  gré  un  breton.  Pour  lequel 
lever  se  baissa  ledit  portier  anglois ,  et  en  soy 
baissant  ledit  voiturier  tira  sa  dague  et  le  tua.  Et 
pareillement  les  deux  charpentiers,  qui  jà  estoient 
sur  le  second  pont,  tuèrent  l'autre  Anglois. 
Adonc  saillirent  ceulx  de  l'ambusche ,  tant  de 
pié  que  de  cheval,  et  entrèrent  dedens  icelle 
ville,  en  criant  :  Sainct-Yves!  Bretaigne!  Et  es- 
toient encore  tous  les  Anglois  couchez  ,  qui  fu- 
rent tous  prins,  jusques  au  nombre  de  cent  à  six 
vingts.  Entre  lesquels  estoit  le  sire  de  Fauquen- 
berge,  chevalier  anglois,  bon  prisonnier,  pour 
vingt  mille  escus ,  lequel  estoit  venu  le  soir  pré- 
cèdent, et  fut  mené,  après  qu'il  fut  prins,  à 
Louviers,  pour  plus  grand  seurté.  Et  demourè- 
rent  aulcuns  desdits  conquesteurs  gardes  d'icelle 
place,  jusques  à  ce  que  aultrement  en  fust  or- 
donné. 

Laquelle  prinse  venue  à  la  cognoissance  des- 

1 .  A  boire. 

2 .  Se  porter  en  aval  du  pont. 
}.  Le  charretier  avança. 

4.  Avec. 


72  Jean  Chartier.  [Mai  1 5 

ditsAnglois,  furent  fort  troublez  et  courrousez, 
et  prindrent  la  chose  à  moult  desplaisance. 
Ainsi  venu  à  la  cognoissance  du  roy  de  France , 
désirant  le  bien  et  prouffit  de  son  beau  nepveu  de 
Bretaigne ,  après  plusieurs  journées  jà  tenues  et 
assemblées  audit  Louviers ,  fut  contant  que  tout 
fust  reparé,  tant  d'un  costé  que  d'autre,  c'est 
assavoir,  que  ledit  Fougères  seroit  rendu  à  iceluy 
duc,  avec  les  biens  qui  estoient  dedans,  estimez 
à  la  somme  de  seize  cent  mille  escus ,  comme 
dit  est,  et  icelle  ville  du  Pont-de-1'Arche  à 
iceulx  Anglois,  avec  ledit  seigneur  de  Faucquan- 
berge  qui  léans  avoit  esté  prins.  A  laquelle 
chose  lesdits  Anglois  ne  vouldrent  entendre  au- 
cunement; qui  estoit  aller  directement  contre 
raison,  si  comme  il  sembloit. 

Et  pource,  de  rechief,  présens  certains  no- 
taires apostolicques  et  impériaux,  firent  lesdits 
ambaxadeurs  du  roy  aucunes  protestactions  et 
requirent  lectres  et  instrumens  des  offres  par 
eux  faictes  ausdits  Anglois ,  en  remonstrant  com- 
ment Dieu  et  le  monde  pouvoient  assés  cognois- 
tre  et  appercevoir  que  le  roy  s'estoit  mis  gran- 
dement en  son  devoir,  et  que  par  sa  coulpe  '  la 
guerre  (si  elle  advenoit ,  ce  que  Dieu  ne  voulsit 
point!)  seroit  causée.  Et  ainsi  se  despartirent 
lesdits  Anglois;  et  s'en  alèrent  vers  ledit  duc  de 
Sombrecet ,  luy  narrer  et  faire  sçavoir  ce  qui 
avoit  esté  fait  et  pourparlé  entre  eulx  et  les  am- 
baxadeurs du  roy. 

Et  cependant,  pour  procéder  plus  seurement 
et  saigement ,  le  roy  envoya  devers  sondit  nep- 

I.  Faute  (culpa). 


1449]       Chronique  de  Charles  VII.         yj 

veu  de  Bretaigne ,  avec  grand  et  ample  povoir, 
Monseigneur  le  conte  de  Dunois  ,  le  seigneur  de 
Rays  et  de  Coitivy,  admirai  de  France ,  et  Ber- 
tram  de  Beauvau,  seigneur  de  Présigny,  les- 
quelz  firent  appoinctement  après  plusieurs  nar- 
racions  avec  le  duc  de  Bretaigne,  luy  estant  en 
sa  ville  de  Rennes ,  où  il  avoit  la  pluspart  de  ses 
parens,  prélas,  barons  et  chevaliers  de  son 
pais  :  Que  ledit  duc  promectoit  au  roy  de  le  ser- 
vir à  Rencontre  des  Anglois  de  sa  personne  et 
puissance  par  mer  et  par  terre;  ne  jamais  à 
iceulx  Anglois  ne  seroit  tractié  paix  ne  absti- 
nence de  guerre  que  ce  ne  fust  du  consente- 
ment, congié  et  bon  plaisir  du  roy. 

Et  de  ce  en  bailla  ses  lectres  patentes  signées 
de  sa  main ,  èsquelles  lettres  estoient  les  seaux 
et  seings  manuels  des  barons  de  sondit  pais.  Et 
en  outre  ledit  duc,  ses  parens  et  barons  pro- 
misdrent  leur  foy,  en  baillant  leurs  mains  à 
celle  de  mon  dit  seigneur  de  Dunois ,  de  faire 
tenir  de  point  en  point  sans  aller  à  l'encontre 
à  nul  jour  du  contenu  es  dites  lectres.  Et  là, 
de  la  part  du  roy,  leur  fut  par  lesdits  ambaxa- 
deurs  promis,  en  baillant  leurs  lectres,  qu'ils 
feroient  par  le  roy  ratiffier  ledit  appoinctement, 
ce  que  depuis  a  esté  fait  par  le  roy,  en  baillant 
ses  lectres  audit  duc ,  promectant  de  le  porter  et 
soustenir,  faire  de  sa  cause  la  sienne  propre,  ne 
fera  paix  ne  aultre  appoinctement  ausdits  An- 
glois sans  y  comprendre  et  ses  pais,  et  qu'il 
soit  restitué  premièrement  ce  que  les  Anglois 
tendroient  du  sien.  Et  en  cas  que  ladite  place  de 
Fougères  ne  luy  seroit  rendue ,  avec  les  biens  en 
icelle  prins ,  le  roy  se  déclairoit  à  la  guerre  ou- 


74  Jean  Chartier.  [Vers  mai 

verte  et  à  plain  contre  iceulx  Anglois ,  dedans 
la  fin  du  moys  de  juillet  prochain  ensuivant. 

Chapitre  171. 

Comment  les  Françoys  et  Bretons  prindrent  sur  les 

Anglois  les  villes  et  places  de  Gerberoy,  Conat\ 

Saint-Malgrin  ^  et  Conches,  à  plusieurs  foys. 

Oudit  an  ,  et  devant  les  trêves  dessus  dites,  fut 
prinse  la  place  de  Gerberoy,  en  Beauvoisin, 
d'eschelle,  par  le  sire  de  Mouy,  gouverneur  d'icel- 
luy  pais.  Et  là  furent  tuez  tous  les  Anglois  qui 
dedans  estoient,  nombres  trente  personnes ,  dont 
estoit  chef  et  cappitaine  ung  nommé  Jehan 
Harpe,  qui  ce  jour  estoit  allé  à  Gournay  ;  et  par 
ainsi  demeura  icelle  ville  en  la  main  du  roy  de 
France. 

Et  bien  peu  après  fut  prinse  la  ville  de  Con- 
ches  par  Robert  de  Flocques,  dit  Flocquet, 
bailly  d'Évreux. 

Et  peu  de  temps  après ,  un  gentil-homme 
nommé  Verdin ,  natif  du  pais  de  Gascongne,  à 
l'adveu  et  du  consentement  du  duc  de  Bretaigne, 
print  d'eschelles  les  villes  de  Cognât  et  de  Saint- 
Maulgrin ,  assises  au  pays  et  dessus  les  marches 
du  Bourdelois,  desquelles  estoit  garde  et  cap- 
pitaine pour  le  roy  d'Angleterre  ung  escuyer 
nommé  Modeth  de  Lauzac,  lequel  fut  prins  près 
dudit  Conat,  en  venant  de  Bourdeaux  ;  car  il 
cuidoit  que  ladite  place  fust  encores  en  l'obéis- 


1.  Cognac. 

2.  Sainî-Maigrin. 


1449]      Chronique  de  Charles  VII.         75 

sance  du  roy  d'Angleterre  et  en  sa  garde,  comme 
auparavant  estoit;  et  ainsi  apprit  que  les  bien 
veullans  et  alliez  d'iceluy  duc  de  Bretaigne  veil- 
lent et  travaillent  fort  pour  grever  ses  ennemis. 
Et  es  deux  places  furent  prins  plusieurs  prison- 
niers. Et  quand  les  Anglois  sceurent  les  nou- 
velles, l'arcevesques  de  Bourdeaux  et  ceulx  de 
la  ville ,  et  pareillement  le  duc  de  Sombrecet  et 
le  sire  deTalbot,  envoyèrent  un  poursuivant  de- 
vers le  roy,  estant  à  Chinon,  luy  requerre  qu'il 
leur  fist  rendre  lesdites  places  ainsi  prinses,  et 
qu'il  leur  donnast  sauf-conduit,  feignans  de  vou- 
loir venir  vers  luy  ;  dont  de  tout  on  ne  fist  rien, 
pour  certaines  causes  mouvans  le  roy  et  son 
conseil  ;  mais  qu'ils  rendissent  au  duc  de  Bre- 
taigne sa  ville  de  Fougères ,  et  puis  leur  feroit 
rendre  les  places  ainsi  prinses. 

Pareillement  envoyèrent  ledit  duc  de  Som- 
mercet  et  le  sire  de  Talbot  devers  le  roy,  en  ce 
lieu  de  Chinon ,  Maistre  Jean  Lenfant  et  un  autre 
d'Angleterre,  pour  requérir  qu'on  leur  redonnast 
lesdites  places  du  Pont-de-1'Arche  ,  de  Conches, 
de  Coignac,  de  Saint-Megrin  et  de  Gerbroy. 
Sur  quoy  le  roy  leur  respondit  tousjours  que 
s'ils  vouloient  rendre  Fougères  à  son  nepveu  de 
Bretaigne  et  restituer  les  biens  qui  avoient  esté 
prins  dedans ,  il  se  faisoit  fort  de  leur  faire  rendre 
les  places  qu'ils  demandoient  par  icelluy  duc  de 
Bretaigne  ou  par  ceux  qui,  par  son  congié ,  les 
avoient  prinses.  A  cela  respondirent  lesdits  am- 
baxadeurs  qu'ils  n'avoient  nulle  puissance  du 
fait  de  Fougères;  parquoy  s'en  retournèrent  à 
Rouen  devers  ledit  duc  de  Sombrecet ,  sans  autre 
chose  faire. 


76  Jean  Chartier.  [Vers  juin 

Chapitre    172. 

Comment  le  roy  de  France  se  desdaira  contraire 
à  la  guerre  contre  les  Anglois. 

Tant  tost  après  les  villes  ci  devant  nommées 
prinses  par  les  Françoys  et  Bretons  comme 
dit  est,  lesdits  ambaxadeurs  tant  d'une  part  que 
d'autre  pour  une  convencion  tenue  en  l'abbaye 
de  Bon-Port,  vers  Pont-de-1'Arche ,  oh  les  gens 
du  roy  derechef  firent  offre  audits  Anglois  que 
se  ils  voulloient  rendre  le  chastel  et  ville  de 
Fougères  dedens  ung  jour  qui  fut  nommé,  lequel 
estoit  convenable  et  raisonnable,  es  mains  de 
Monseigneur  le  duc  de  Bretaigne  soubz  l'obéis- 
sance du  roy,  et  les  biens  qui  avoient  esté  prins 
dedens,  estimez  comme  dit  est,  on  leur  rendroit 
Conat,  Sainct-Malgrin  ,  Gerberoye,  Conches  et 
le  Pont-de-1'Arche,  et  mesmement  la  personne 
du  seigneur  de  Facaberge,  chevalier  anglois, 
qui  avoit  esté  prins  dedens  ledit  Pont-de-1'Arche, 
et  que  tous  les  actemptas  ,  tant  d'ung  costé  que 
d'autre,  fussent  réparez  et  mis  au  néant.  Aux- 
quelles offres  lesdits  Anglois  ne  vouldrent  ac- 
quiesser  et  en  furent  refusans ,  quoy  que  très 
advantageuses  pour  eux,  et  convint  derechef  que 
les  ambaxadeurs  françoys  s'en  retournassent  de- 
vers le  roy  en  cest  estât  comme  devant. 

Lequel  roy,  oye  la  relacion  desdits  ambaxa- 
deurs ,  justifiée  et  approuvée  par  beaulx  instru- 
mens  apostolicques  ',  faisans  mencion  de  l'offre 

1.  C'est-à-dire  transcrite  et  légalisée  par  le  ministère  de 
notaires  apostoliques. 


1449]    Chronique  de  Charles  VII.  77 

et  du  devoir  en  quoy  il  s'estoit  mis  par  sesdits 
ambaxadeurs,  et  de  la  faulte  qui  procédoit  de 
la  part  desdits  Anglois,  et  pourroient  avoir  et 
recevoir  ses  subgectz,  ausquels  il  doit  garder 
leurs  droits  et  franchises,  et  les  préserver  de 
foules,  oppressions  et  exactions;  aussi  la  romp- 
ture  et  transgression  d'icelles  trefves  estre  pro- 
venue des  Anglois,  sans  rien  vouloir  réparer  des 
torts  et  dommages  faits  au  préjudice  d'icelles;  et 
mesmement  considéré  qu'ils  luy  vouloient  oster 
et  ravir  un  tel  subget  comme  est  le  duc  de  Bre- 
taigne  et  le  frustrer  de  son  pais  ;  étant  par  mure 
et  grande  delibéracion  et  advis  de  son  conseil, 
et  en  acquit  de  sa  conscience ,  le  roy  se  délibéra 
et  fut  délibéré,  —  après  les  prémonicions  et  offres 
ainsi  tant  de  fois  faites  et  réitérées  par  luy  aux 
Anglois,  ausquelles  ils  ne  voulurent  obtempérer 
ny  y  avoir  esgard,  ainçoys  les  refFusèrent,  jaçoit 
ce  qu'elles  feussent  si  justes  et  si  raisonnables 
que  faire  se  pouvoit,  et  plus  qu'il  ne  devoit, 
comme  il  appert  et  apparoistra ,  si  mestier  ' 
est,  —  de  leur  dénoncer  et  faire  guerre  et  re- 
couvrer sur  eux ,  par  toutes  voyes  licites  et  à 
luy  possibles ,  le  reste  de  ses  seigneuries  qu'ils 
avoient  occupé  indeuement,  et  usurpé  par 
long  espace  de  temps,  et  qu'ils  detenoient  en- 
core. 

Parquoy  luy  fut  conseillé  que  selon  Dieu, 
raison  et  conscience,  il  le  devoit  ainsi  faire;  et 
qu'autrement  faisant,  il  ne  s'acquitteroit  pas  de 
son  devoir.  En  exécutant  laquelle  chose ,  fut 
conclud  qu'il  envoyeroit  devers  le  duc  de  Bre- 

I.  Besoin. 


78  Jean  Chârtier.        [Vers  juillet 

taigne  pour  sur  tout  prendre  conclusion  et  ap  - 
poinctement. 

Chapitre  173. 

Des  armées  et  assemblées  que  firent  le  ro^  de 

France  fî  le  duc  de  Bretaigne  pour  tenir 

frontière  aux  Anglois ,  qui  pilloient 

le  royaume  de  Fiance  '. 

En  ce  mesmes  temps  et  durant  les  choses  des- 
susdites, le  roy,  deuement  informé  de  la 
guerre  que  les  Anglois  faisoient  dans  le  royaume 
d'Escousse ,  lequel  estoit  comprins  es  dites  trê- 
ves, et  aussi  de  la  guerre  qu'ils  faisoient  par 
mer  au  roy  d'Espaigne,  son  allié,  comprins  sem- 
blablement  es  mesmes  trêves ,  et  paraillement  à 
ses  subgects  de  la  Rochelle ,  de  Dieppe  et  d'ail- 
leurs ,  depuis  le  commencement  desdites  trêves, 
continuellement,  sans  rendre  ne  repparer  chose 
qu'ils  eussent  faite  contre  icelles  trêves,  ne  par 
raar  ne  par  terre,  combien  que  par  plusieurs  et 
diverses  fois,  et  mesmement  pour  ladite  ville  de 

I,  Il  existe  deux  relations  spéciales  de  la  campagne  de 
Normandie.  L'une  a  pour  auteur  Robert  Blonde),  et  est  inti- 
tulée Assertio  ou  reductio  Normania ,  Recouvrement  de  la 
Normandie  :  Ms.  latin  du  roi,  6198.  Voyez  Notice  sur  Robert 
Blondel,  Caen,  185 1;  in-4.  L'autre,  également  manuscrite, 
est  de  Gilles  le  Bouvier,  dit  Berry,  Hérault  d'armes  et  chro- 
niqueur de  Charles  VII.  Cette  dernière  est  en  françois  :  Re- 
couvrement de  la  Normandie^  Ms.  du  roi,  n"  9669,  2,  2. 
Une  troisième  source  d'information,  très-importante  sur 
cette  campagne,  est  la  chronique  de  Thomas  Basin,  évêque 
de  Lisieux,  tome  I.  Les  œuvres  historiques  de  Thomas  Basin 
ont  été  publiées  par  M.  J.  Quicherat  pour  la  Société  de  l'his- 
toire de  France.  Paris,  i8jj  et  années  suivantes,  }  vol. 
in-8  ;  la  4*  est  sous  presse  (avril  iBjS). 


1449]       Chronique  de  Charles  VII.        79 

Fougères,  il  avoît  fait  sommer  et  requérir  par 
ses  ambaxadeurs  et  ceulx  dudit  duc  de  Bretaigne 
le  roy  d'Angleterre  en  son  pais ,  et  ceulx  qui  de 
par  luy  avoient  le  gouvernement  en  Normandie, 
qu'ils  réparassent  ou  feissent  réparer  les  malé- 
nsses  et  dommaiges  par  eulx  ou  leurs  subgectz 
faitz  et  perpétrez  durant  lesdites  trêves. 

Desquelles  choses  accomplir  ils  auroient  tous- 
jours  esté  et  estoient  refusans.  Et  pour  ce,  déli- 
béra en  son  grand  conseil,  — voyant  ce  que  dk 
est ,  qu'il  s'estoit  mis  en  son  devoir  de  son  cousté 
d'entretenir  icelles  trêves,  —  leur  faire  guerre 
par  terre  et  par  mer. 

Car  tant  que  la  trêve  avoit  duré,  les  Anglois 
de  Mantes ,  de  Verneul  et  de  Longny  alloient  et 
couroient  sur  les  chemins  d'Orléans  et  de  Paris, 
pour  desrouber  et  coupper  les  gorges  aux  bonnes 
gens  et  marchands  qui  passoient  leur  chemin.  El 
semblablement  le  faisoient  les  Anglois  de  Neuf- 
chastel,  de  Gornay  et  de  Gerberoy,  sur  les  che- 
mins d'entre  Paris,  Abeville  et  Amiens.  Et  avec 
ce,  alloient  de  nuyt  par  le  plat  pais  prendre  et 
couper  les  gorges  aux  gentilshommes  en  leurs 
lits ,  qui  estoient  sujets  et  de  l'obéissance  du  roy, 
comme  le  seigneur  de  Maillebois ,  le  seigneur  âe 
Sainct-Remy,  Ohvier  de  Noirequerque  et  plu- 
sieurs autres.  Et  de  rechief  plusieurs  marchands, 
laboureux  et  aultres  gens  de  mestier  du  pais  de 
Normendie,  qui  s'estoient  retirez  en  l'obéissance 
du  roy,  pour  les  griefs  qu'ils  souffroient  durant 
ces  fausses  trêves  données,  se  pensans  depuis 
confier  en  icelles ,  estoient  restournez  en  leurs 
maisons  et  villaiges  pour  faire  leurs  labours  et 
marchandises.  Mais  iceulx  Anglois  les  vindrent 


8o  Jean  Chartier.  [Juillet 

tuer  plusieurs,  en  les  appellans  faulx,  traicîns, 
armignas. 

Et  estoient  les  beaulx  faits  et  exploitz  que 
firent  iceux  Anglois  durant  icelles  trêves ,  et  se 
nommoient  et  faisoient  nommer  ces  malfacteurs 
les  jaulx  vïsaiges ,  pour  ce  que ,  en  faisant  ces 
excès  et  violences,  ils  se  vestoient  et  desguisoient 
dissoluement  et  d'abiz  très  espouvantables ,  afin 
qu'on  ne  les  coneust.  Pour  toutes  lesquelles 
justes  et  pertinentes  raisons  que  dessus,  et  afm 
d'obvier  et  remédier  à  tant  de  maléfices,  et  pour 
subjuguer  et  dompter  lesdits  Anglois,  qui  ainsi 
piteusement  grevoient  le  povre  peuple  par  tant 
de  fraudes  et  trahisons ,  fist  le  roy  de  France 
d'une  part  une  grant  assemblée  de  gens  de 
guerre,  et  ledit  duc  de  Bretaigne  en  fist  pareil- 
lement une  aultre,  pour  résister  et  s'opposer  for- 
tement à  iceux  Anglois ,  et  les  forcer  partout  où 
ils  pourroient.  Et  est  vray  que  ceulx  de  ladite 
garnison  de  Fougères  Anglois  firent  une  saillie 
sur  les  gens  d'icelluy  duc  et  férirent  sur  eulx  ; 
mais  finalement  les  Bretons  les  reboutèrent  si 
asprement,  et  sur  eux  firent  si  vaillenment,  que 
d'iceulx  Anglois  y  demeurèrent,  que  mors  que 
prins,  jusques  au  nombre  de  cent  à  six  vingts. 

Chapitre    174. 

De  la  prinse  de  la  ville  et  chastel  de  Verneul 
ou  Perche,  par  Messire  Pierre  de  Bresay  '. 

En  ce  temps  mesmes  ung  musnier  de  la  ville 
de  Verneul  ou  Perche,  ou  dit  an,  qui  avoit 

1 .  Ou  Brézé.  Il  signoit  Brezsé. 


1449]  Chronique  de  Charles  VII.  81 
son  molin  contre  les  murs  d'icelle  ville ,  fut  batu 
d'ung  Anglois,  en  faisant  le  guet,  pour  ce  quMl 
dormoit.  Lequel,  en  despit  de  ce  ',  alla  devers  le 
bailly  d'Evreux ,  auquel  après  certaines  conve- 
nances faictes  entre  eulx,  ledit  musnier  promist 
bouter  les  Françoys  dedens  icelle  ville  et  l'en 
rendre  maistre  :  pourquoy  se  assemblèrent  ledit 
Messire  Pierre  de  Bresay,  seneschal  de  Poitou, 
le  susdit  bailly  d'Evreux,  Jacques  de  Clermont, 
et  autres ,  et  chevauchèrent  tant ,  et  si  deligem- 
ment,  que  tous  ensemble  se  trouvèrent  le  dix- 
neufiesme  de  juillet ,  au  point  du  jour,  près  des 
murs  de  ladite  ville. 

Ledit  musnier,  qui  faisoit  le  guet  ce  jour,  fist 
descendre  les  aultres  qui  estoient  avecques  luy 
au  guet  plus  matin  qu'ils  n'avoient  accoustumé, 
pource  qu'il  estoit  dimenche,  et  se  hastèrent 
d'aller  à  la  messe,  pour  desjuner.  Donc  les  Fran- 
çois ,  à  l'aide  que  leur  fist  ce  musnier,  dressè- 
rent leurs  eschelles  au  droit  dudit  molin ,  et  en- 
trèrent en  ladite  ville,  sans  ce  que  nul  s'en 
apperceut.  Et  estoient  en  icelle  garnison  environ 
SIX  vingts  Angloiz,  dont  les  aulcuns  furent  prins 
et  mors ,  et  les  autres  se  retrahirent  au  chastel  à 
grant  haste. 

Le  lendemain,  ce  mesme  musnier  osta  et  tollit 
une  partie  de  l'eau  des  fossez  d'iceluy  chastel, 
lequel  après  fut  assally  et  défendu  fort  vaillen- 
ment ,  mais  fmablement  fut  prins  d'assault  par 
lesdits  François.  Auquel  il  y  eut  beaucoup  de 
belles  armes  faites,  et  spécialement  par  ledit  se- 
neschal de  Bresay,  qui  y  acquit  fort  grant  hon- 

!.  Par  dépit  de  ce. 
Jean  Charticr.  U.  6 


82  Jean  Chartier.        [Juillet  20 

neur,  et  mesmement  tous  les  autresw  II  n'y  avoit 
point  aucune  grosse  artillerie  du  costé  des  as- 
saillans. 

Là  furent  de  rechef  plusieurs  Anglois  mors  et 
prins  ;  les  autres  s'enfuyrent  et  se  retrairent  dans 
la  grosse  tour,  ou  tour  grise,  à  grand  haste, 
pour  s'y  sauver.  Laquelle  tour  est  beaucoup 
forte  et  comme  imprenable ,  tant  qu'il  y  ait  de 
quoy  manger  dedens;  car  elle  est  haute  et 
grosse,  séparée  dudit  chastel,  très-bien  garnie 
et  environnée  de  fossez  d'eaue  tout  autour  ;  mais 
pou  y  avoit  de  vivres  dedens  icelle. 

Chapitre  175. 

Comment  Monseigneur  de  Danois  ',   institué  de 

nouvel  lieutenant  général  du  roy,  mist  le  siège 

devant  la  grosse  tour  de  Verneul. 

Le  vingtiesme  jour  de  juillet,  l'endemain  d'i- 
celle  prinse  de  Verneul,  arriva  Monseigneur 
le  conte  de  Dunois,  lors  nouvellement  institué 
et  fait  général  lieutenant  du  roy  en  ses  guerres, 
accompagné  du  sire  Charles  de  Culant ,  aussi  de 
nouvel  grantmaistre  d'hostel;  de  Messire  Florant 
d'Iliers,  et  de  plusieurs  autres  chevaliers  et  es- 
cuyers,  gens  d'armes  et  de  traict.  Lesquels  for- 
mèrent le  siège  de  tous  costez  devant  ladite  tour  ; 

I .  Ses  lettres  de  provision  (  17  juillet  )  en  qualité  de  com- 
missaire général  du  roi ,  et  la  spécification  de  ses  pou- 
voirs, ainsi  que  des  pouvoirs  des  autres  commissaires,  sub- 
sistent en  vidimus  original  sur  parchemin  ,  dans  Gaignières, 
t.  89(?,i,  f"  5.  — Voy.  Documents  relatifs  à  la  biographie  de 
Dunois,  dans  \e  Cabinet  historique,  revue  mensuelle,  1857, 
in-8,  p.  112  et  circa. 


1449]      Chronique  de  Charles  VII.  83 

et  incontinent  après  ledit  siège  mis,  leur  vint 
nouvelles  que  le  sire  de  Talbot  estoit  venu  jus- 
ques  à  Verneul ,  pour  aider  et  secourir  les  as- 
siégez qui  estoient  dedens  icelle  tour. 

Si  se  partirent  tous  dudit  siège,  réservé  le 
susdit  Florant  d'iUiers,  lequel  demoura  pour 
gouverner  ce  siège ,  et  garder  la  ville  à  tout  en- 
viron huit  cent  combatans.  Et  chevaucha  le  sei- 
gneur de  Dunois  avec  sa  compaignie ,  tant  qu'ils 
aconseurent  et  actingnèrent  '  ledit  Talbot  et  sa 
compaignie  près  de  Harcourt.  Lequel,  quand  il 
les  apperceut ,  se  fortifia  aussitost,  et  se  renferma 
de  hayes  et  ses  chariots  qu'il  avoit  admenez 
avec  luy,  plains  de  vivres ,  et  tellement  se  fortifia 
qu^on  ne  le  pouvoit  grever.  Et  quant  vint  sur  la 
nuyt,  se  trahit  hastivement  dedens  le  chastel  dujdit 
Harcourt.  Et  furent  lesdits  seigneurs  françois 
et  demourèrent  tout  ce  jour  en  bataille  devant 
ledit  Talbot  2,  cuidans  à  la  fm  de  le  combattre. 
Mais  il  ne  voulsist  oncques  saillir  hors  de  sadite 
fortificacion ,  qui  lui  fut  un  grant  déshonneur  aux 
François.  Et  furent  faits  chevaliers  :  le  sire  de 
Herbault;  le  sire  Jehan  de  Bar,  seigneur  de 
Baugy  5  ;  et  Jean  d'Oulon  4,  escuyer  d'escuyerie 
du  roy.  Et  ce  fait,  lesdits  Françoys,  voyans 
ledit  sire  de  Talbot  retrait  audit  chastel  du  lieu 
d'Harecourt,  s*en  vindrent  ce  soir-là  mesme 
loger  à  Évreux. 


1.  Rejoignirent  et  atteignirent. 

2.  Lesdits  seigneurs  françois  furent  et  demeurèrent  tout 
ce  jour,  etc. 

).  En  Berry. 

4.  Ou  d'Aulon.  Il  avoit  été  au  service  de  la  Pucelle. 


84  Jean  Chartier.         [Août  6-10 

Chapitre  176. 

De  la  prinsefaicte  par  les  Françoys  sur  les  Anglais 
du  chasteau  de  Nogent-Pré. 

Le  sixiesme  d'aoust  oudit  an,  le  roy  s'avança 
vers  la  ville  d'Amboise  pour  passer  la  rivière 
de  Loire ,  et  faire  entrer  ses  gens  de  guerre  dans 
son  pays  de  Normandie,  comme  aussi  pour  se- 
courir, conforter  et  aider  ceux  qui  tenoient  le 
susdit  siège  devant  cette  grosse  tour  de  Ver- 
neul.  Et  estoit  pour  lors  le  comte  de  Dunois» 
lieutenant  du  roy,  avec  toute  sa  compagnée,  au- 
dit lieu  d'Évreux,  où  il  séjourna  l'espace  de  deux 
jours. 

Le  vendredy,  huitiesme  jour  dudit  mois 
d'aoust,  Tan  dessus  dit,  les  contes  d'Eu  et  de 
Sainct-Paul ,  accompagnés  de  quatre  mille  che- 
vaux, ou  environ,  vindrent  courrir  devant  le 
chastel  de  Nogent-Pré.  Desquels  il  y  eut  trente , 
ou  environ,  des  plus  vaillans  de  l'avant-garde, 
qui  se  vindrent  fourrer  et  jetter  de  pleine  es- 
cousse  jusques  dedans  la  basse-court.  Et  gagnè- 
rent la  barrière  ;  et  pource  qu'ils  doubtoient  fort 
les  canons  et  autre  artillerie ,  se  retrahirent  et 
retardèrent  pour  actendre  leurs  gens.  Et  adonc 
les  Anglois  laissèrent  couler  la  harce  '  si  hasti- 
vement  qu'il  en  demoura  d'eux  iceulx  premiers 
dedens,  qui  par  ce  moyen  y  furent  prins  pri- 
sonniers. 

Pourquoy  incontinent  fut  icelle  place  assaillie 


I.  Herse. 


1449]      Chronique  de  Charles  VII.  85 

par  cette  compaignie ,  du  costé  des  prez ,  bien 
asprement  et  vaillanment,  là  où  il  y  eust  grande 
foison  de  tuez,  prins  et  navrez,  tant  d'une  part 
que  d'autre.  De  cette  place  estoit  garde  et  capi- 
taine pour  les  Anglois  un  nommé  Jean  le  Fevre , 
natif  d'amprès  Louviers ,  lequel  avoit  en  sa  com- 
paignie trente  compaignons,  ou  environ.  Et  le 
samedy  se  rendirent  environ  entre  onze  et  douze 
heures  ,  par  telle  composicion  qu'ils  s'en  dé- 
voient aller  tous  leurs  corps  et  biens  saufs ,  sans 
toutesfois  emporter  quelque  habillement  de 
guerre,  excepté  le  cappitaine,  qui  eut  liberté 
d^emporter  une  espée,  et  midrent  tous  leurs 
biens  de  ceste  heure  dedens  le  moustier  de 
Sainct -Pierre,  lesquels  depuis  vindrent  quérir  et 
emporter  où  bon  leur  semble. 

Chapitre  177. 

Comment  les  Françoys  prindrent  vaillenment  sur 
les  Anglois  la  ville  du  Ponteau-de-Mer  ' . 

Le  dimanche  ensuivant,  lesdits  contes,  voyans 
cette  place  n'estre  point  du  tout  tenable,  se 
deslogèrent ,  et  au  départir  boutèrent  leurs  gens 
le  feu  dedens,  tant  qu'elle  fut  toute  arse  et  dés- 
emparée. 

Ce  mesme  jour  de  vendredy,  huitiesme  du 
susdit  mois  d'aoust,  se  partirent  d'Évreux  Mon- 
seigneur de  Dunois,  le  grant  maistre  d'ostel  du 
roy,  les  sires  de  Blainville,  de  Bresay,  de  Maulny, 
le  bailly  d'Évreux ,  et  plusieurs  autres  chevaliers 

I.  Pont-Audemer. 


86  Jean  Chartier.         [Août  8-22 

et  escuyers,  et  aultres,  jusques  au  nombre  de 
deux  mille  cinq  cents  combatans  d'ung  costé. 
Et  d'autre  costé  partirent  et  passèrent  environ 
deux  jours  après  au  Pont-de-1'Arche  les  dessus 
dits  contes  d'Eu  et  de  Sainct-Pol ,  les  sires  de 
Saveuses ,  de  Rais ,  de  Mouy,  de  Rambures  et 
plusieurs  autres,  jusques  au  nombre  de  trois 
cents  lances,  et  de  quatorze  à  quinze  cents  ar- 
chiers.  Lesquelles  deux  armées  d'un  costé  et 
d'autre  chevauchoient  pour  eulx  assembler,  tant 
que  le  douziesme  jour  dudit  mois  ils  se  trouvè- 
rent tous  devant  la  ville  du  Ponteau-de-Mer; 
c'est  à  sçavoir,  ledit  seigneur  de  Dunois ,  lieute- 
nant général  du  roy,  comme  dit  est,  du  costé 
devers  Rouen,  et  lesdits  contes  d'Eu  et  de 
Sainct-Pol,  avec  toute  leur  compaignie,  du 
costé  de  devers  Honnefleu,  de  l'autre  costé  et 
au-delà  de  la  rivière  de  Ruille,  ou  Rille,  qui 
passe  à  rencontre  d'icelle  ville.  Et  là  chascun 
seigneur,  pourtant  que  à  luy  appartenoit,  mist 
ses  gens  en  ordonnance  pour  assaillir  ladite  ville. 
Et  premièrement,  du  costé  desdits  contes  de 
Sainct-Pol  et  d'Eu ,  fut  assailli  très-vigoreuse- 
ment  et  longuement,  tellement  qu'ils  emportèrent 
d'assaut  la  ville ,  jaçoit  que  les  Anglois  qui  es- 
toient  dedens  firent  bien  et  grandement  leur 
devoir  de  tascher  à  la  deffendre.  Et  du  costé  de 
Monseigneur  de  Dunoys  il  y  eust  de  moult  belles 
armes  faictes ,  outant  ou  plus  qu'il  n'y  en  eut  de 
l'autre  costé.  Par  où  ils  entrèrent  premièrement, 
et  entrèrent  dedens  icelle  d'assault  presque  aus» 
silost  d'un  costé  que  d'autre;  mesmement  à 
l'aide  du  feu  qui  y  fut  mis  par  le  moyen  de  fusées 
gectées  en  icelle  ville.  Et  est  chose  bien  à  noter 


1449]   Chronique  de  Charles  VU.    87 

en  cet  assaut  :  car  aulcuns  des  assaillans  se  bou- 
tèrent dedens  les  fossez  où  ils  estoient  en  l'eaue 
jusques  aux  esselles ,  qui  estoient  belle  hardiesse 
et  prouesse.  Ouquel  hassault  se  trahirent  les  An- 
glois  au  bout  de  la  ville,  en  une  forte  maison. 
Lesquels  estoient  au  nombre  de  quatre  cent  et 
vingts  Angloi? ,  dont  estoient  chefs  et  cappitai- 
nes,  un  nommé  Montfort ,  trésorier  de  Norman- 
die, et  Foulques  Ethon^  lesquels  se  rendirent  tous 
prisonniers  de  guerre  aux  susdits  contes  de  Du- 
nois  et  de  Sainct-Paul. 

A  icelle  besongne  furent  faits  chevaliers  les 
seigneurs  de  Rais  et  de  Mouy,  le  fils  du  Vi* 
desme  '  d'Amiens,  le  fils  du  sire  de  Rarabures, 
et  plusieurs  autres  du  pais  de  Picardie,  jusques  au 
nombre  de  vingt-deux.  De  cette  sorte  demoura 
ladite  place  en  l'obéissance  du  roy  de  France,  le 
gouvernement  de  laquelle  fut  commis  au  susdit 
le  sire  de  Mauny,  avec  bonne  garnison  sous  luy. 

Au  mesme  jour  arriva  le  roy  à  Vendosme;  le 
lundy  dix-septiesme  jour  d'aoust,  il  en  partit 
pour  aller  à  Chartres,  où  il  arriva  le  vingt- 
deuxiesme  jour  ensuivant. 

Chapitre  178. 

Comment  les  Anglais  furent  desconfitz  en  pais 

d'Escosse ,  plus  par  grâce  divine 

que  autrement. 

Le  douziesme  jour  d'aoust,  audit  an  mille 
quatre  cent  quarante-neuf,  y  eut  deux  gran- 
des journées  de  guerre  dans  le  royaume  d'Ecosse  ; 

I.  vidame. 


88  Jean  Chartier.  [Août  12 

lequel  esioit  compris  es  trêves  sus  mentionnées 
d'entre  les  roys  de  France  et  d'Angleterre. 

Et  pour  monstrer  évidemment  la  vertu  divine 
estre  contre  les  Anglois  et  comme  chose  méri- 
toire ,  est  vray  que  iceulx  Anglois  de  tout  temps 
ont  voulu  entreprandre  sur  leurs  voisins  chres- 
tiens,  tant  au  royaume  de  France  que  celuy 
d'Escosse,  et  es  seigneuries  d'Irlande ,  province 
de  Galles  et  ailleurs ,  par  voye  de  faits ,  violen- 
tement  et  sans  raison.  Et  n'ont  point  eu  devant 
les  yeulx  les  parolles  de  Jhésucrist,  disant  :  Red- 
dite  que  sunî  Cesaris  Cesari  et  que  sunt  Dei  Deo. 

Entre  tous  lesquelz  maulx  et  extorcions  par 
eulx  faiz  en  plusieurs  et  divers  lieux  et  contrées, 
ont  fait  une  entreprise  pour  aller  courir  au 
royaume  d'Escosse.  Et  pour  ce  faire  envoya  le 
conte  de  Salusbery,  Anglois ,  oudit  pais  d'Es- 
cosse, pour  faire  guerre  ausdits  Escossois,  deux 
seigneurs  de  grant  renom ,  natifs  du  pays  d'An- 
gleterre, c'est  assavoir  :  Messire  Thomas  de 
Harnitoune ,  ou  Harnutoune ,  chevalier,  et  le 
seigneur  du  Persy,  fils  du  comte  de  Montober- 
lant  ',  accompaignez  de  quinze  mille  Anglois,  au 
nombre  2  du  pais.  Lesquels  passèrent  une  rivière 
appellée  Sallonnoise,  ou  Sollananse,  pour  entrer 
audit  royaume  d'Escosse.  Auquel  ils  furent, 
par  l'espace  de  troys  jours  entiers  ,  jusques  à  six 
milles  avant  dans  ledit  pais ,  qui  vallent  troys 
lieues  ou  pays  de  France. 

Et  ce  venu  à  la  cognoissance  du  conte  de 
Duglas ,  Escossois ,  print  tant  tost  et  sans  délay 


!.  Northumberland. 
2.  Nord. 


1449]   Chronique  de  Charles  VII.    89 

en  sa  compaignie  le  nombre  de  six  mille  Escos- 
soys  bien  en  point ,  et  vint  assaillir  en  pleine 
heure  de  jour  et  en  plain  champ  les  susdits  An- 
glois.  En  icelle  bataille  fut  fortcombatu  d'une  part 
et  d'autre,  tellement  qu'il  y  en  eut  plusieurs 
mors,  tant  d'un  costé  que  d'autre,  et  plusieurs 
faits  prisonniers  des  Anglois,  et  finalement  la 
journée  leur  fut  contraire  et  demoura  le  champ 
de  bataille  aux  dits  Escossoys. 

En  laquelle  journée  furent  prins  lesdits  sei- 
gneurs de  Harnitonne,  ou  Harontoune,  et  de 
Persy.  Et  ceulx  qui  peurent  eschapper  allèrent 
porter  les  piteuses  nouvelles  à  ce  conte  de  Salus- 
bery,  desquelles  fut  moult  dolent  et  courroussé, 
et  non  sans  cause. 

Alors  ce  comte  de  Salusbery,  pensant  repren- 
dre sa  revanche,  fist  plus  grant  mandement  et  as- 
semblée que  paravant,  et  assembla  bien  soixante 
mille  Anglois  pour  aller  tout  destruire  ledit 
royaulme  d'Escosse.  Et  tant  tost  qu'ils  furent 
passés  la  rivière  dessusdite,  vint  ladite  descendue 
et  hostilité  à  la  cognoissance  dudit  conte  de  Du- 
glas  et  du  conte  d'Ormont  ou  d'Oremont,  son 
frère.  Eulx,  ayans  devant  les  yeulx  le  proverbe  de 
Chaton  '  qui  dit  :  Pugna  pro  paîriâ ,  et  voyans 
les  Anglois  importunément  et  sans  quelconque 
droit  venir  dans  leur  pais ,  ils  se  préparèrent  et 
misdrent  peine  de  résister  à  l'encontre  d'eux. 
Pour  ce,  tantost  et  sans  délay  firent  leurs  armées 
lesdits  contes  Duglas  et  d'Ormont.  En  laquelle 
incontinent  se  trouvèrent  bien  en  nombre  plus  de 
trente-deux  mille  Escossois,  bons  et  sobtils  gar- 

<    I.  Caton. 


90  Jean  Chartier.  [Août  12 

roieux,  lesquels  vindrent  ung  matin  effondrer' 
sur  les  logis  d'iceulx  Anglois  et  les  prindrent  et 
mirent  en  désarroy. 

Et  tellement  furent  assallis  qu'il  les  convint 
eulx  enfouyr,  et  grant  quantité  y  en  eust  de  mors, 
de  navrez  et  de  prins.  Et  furent  chassés  et  pour- 
suivis de  si  près  jusques  à  icelle  rivière,  qu'il  en 
y  eust  grant  foyson  de  noyez.  Èsquelles  deux 
journées  dessus  dictes,  d'iceulx  Anglois  furent 
que  mors  que  prins  de  vingt  à  vingt-quatre  mille 
au  dessusdit  nombre  dudit  pais,  Anglois.  Et  de- 
puis, iceulx  Escossois,  actribuans  icelle  victoire  à 
ta  grâce  divine,  et  non  pas  à  leur  puissance  hu- 
maine ,  et  afin  que  les  Anglois  ne  fussent  plus  si 
oultrageux  de  venir  ainsi  impunément  conquerrir 
ou  envahir  ce  qui  n'estoit  pas  leur,  et  en  tous- 
jours  poursuivant  lesdit  Angloys ,  passèrent  la 
susdite  rivière  et  entrèrent  ou  pays  d'Angle- 
terre, ouquel  desgastèrent  bien  et  ravagèrent 
vingt  lieues  de  long  et  six  lieues  de  large,  des 
lieues  de  France.  Et  ne  demoura  quasi  bourde  2, 
ne  maison,  par  où  ilz  passèrent,  que  tout  ne  fust 
ars  ou  au  moins  pour  la  plus  grande  partie,  jus- 
ques à  une  ville  et  forte  place  nommée  le  Neuf- 
Chastel  sur  Thim  ?.  A  icelle  chasse  de  guerre  fut 
mort  ung  chevaher  escossois  de  grant  auctorité 
nommé  Jehan  Wouales  de  Ramelles  ou  Ubo- 
nailles. 

Tout  cela  estant  fait  et  achevé  par  la  manière 
que  dessus  est  exprimée,  s'en  retournèrent  les 
Escoussoys  seurement  et  sauvementen  leur  pais. 

!.  Fondre. 

2.  Borde ,  culture. 

3.  Nin'castle-on-Tyne. 


1449]      Chronique  de  Charles  VII.  91 

Au  reste  les  susdites  batailles  furent  relatées  à 
Saint-Denis  en  France  par  trois  hommes  d'église 
presbstres  dudit  pais  d'Escosse ,  dont  l'ung  estoit 
chanoine  et  bien  notable  et  authentique  personne, 
comme  il  sembloit,  qui  les  affermèrent  par  leurs 
sermens  faitz  solemnellement  devant  les  précieux 
corps  saints  Denis  et  ses  compaignons  estre  vé- 
ritable ;  pareillement  les  certifièrent  ses  compa- 
gnons et  en  paroles  de  prestre,  estre  et  avoir  esté 
vrayes,  suivant  la  forme  et  manière  dessus  rap- 
portée ;  iceulx  prestres  examinez  et  interroguez 
par  le  croniqueur  de  France  en  la  présence  de 
plusieurs  des  religieux  d'icelle  église  et  autres 
gens  de  bien  ' . 

Chapitre  179. 

Comment  la  ville  de  Salnct-Jame  de  Buvron  fut 
rendue  par  composicion  au  roy  de  France. 

Le  susdit  douziesme  jour  du  mois  d^aoust  ou 
environ,  l'an  que  dessus  est  mis,  1449,  ar- 
riva à  Vendosme  le  roy,  grandement  accompagné 
de  gens  d'armes,  tant  seigneurs,  chevaliers,  es- 
cuyers  et  archers,  comme  autres  :  et  là  fut  jus- 
ques  au  lundy  ensuivant  dix-huitiesme  jour  dudit 
mois;  et  cependant  le  sire  de  Louhac  (Lohéac), 
le  mareschal  de  Bretaigne,  Messire  Geoffroy  de 
Couvren  et  Joachin  Rouault,  avec  plusieurs  au- 
tres, assallirent  la  ville  de  Sainct-James  de  Bu- 
vron si  durement ,  si  asprement  et  longuement , 
que  icellui  assault  dura  depuis  neuf  heures  de 
matin  jusques  presque  la  nuyt,  et  fut  fort  tiré 

I.  Voy.  notice  de  Jean  Chartier,  tome  i,  page  xj. 


93  Jean  Chartier.  [Août  22 

contre  icelle  ville ,  tant  de  grosses  pièces  d^artil- 
lerie  que  moyennes  et  menues.  Et  tout  icelluy 
jour  il  y  fut  fort  assailly,  et  aussi  bien  défendu. 
Toutesfois  ie  lendemain  se  rendirent  iceulx  An- 
glois  à  composicion,  qui  fut  telle  qu'ilz  s^en  allè- 
rent leurs  corps  et  leurs  biens  saufs.  Et  par  ainsy 
fut  réduite  cette  place ,  comme  beaucoup  d'au- 
tres, et  remise  en  l'obéissance  du  roy. 

Chapitre  180. 

Comment  les  Anglais  rendirent  et  misdrent  en 

robéissance  du  roy  la  grosse  tour 

de  Verneul. 

Le  vingt-deuxiesme  jour  du  mesme  mois,  au- 
dit an,  entra  le  roy  en  sa  cité  de  Chartres, 
et  le  lendemain  se  rendirent  ceulx  de  la  susdite 
grosse  tour  de  Verneul  tous  ses  prisonniers  de 
guerre,  qui  n'estoient  que  trente,  dont  la  pluspart 
estoient  François  régniez;  car  fort  peu  devant 
estoient  échappez  plusieurs  d'iceulx,  qui  avoient 
emporté  avec  eux  presque  tout  le  meilleur  de  ce 
qui  dedens  estoit ,  et  la  finance.  Ce  qui  arriva 
principalement  par  la  faute  et  négligence  de  ceux 
qui  faisoient  le  guet  de  nuyt.  Ledit  Messire  Flo- 
rent d'Illiers,  qui  conduisoit  lors  le  siège  devant 
icelle  importante  tour,  en  fut  fort  blasmez  ;  car 
peu  avant  le  roy  luy  avoit  mandé  et  recom- 
mandé exprès  par  ung  de  ses  héraults  qu'il  gar- 
dast  bien  ces  assiégez,  et  les  empeschast  surtout 
de  se  pouvoir  évader  de  cette  tour. 

Mais  ayant  sceu  au  vray  leur  départ,  il  fut 
content  de  faire  grâce,  et  accorder  bon  appoinc- 


1449]      Chronique  de  Charles  VII.  91 

tement  et  favorable  traitté  à  ceulx  qui  estoient 
demeurez,  et  cela  pour  certaines  considéracions 
et  raisons  qu'il  avoit  lors,  qui  le  portèrent  ex- 
traordinairement  àcela.  Parquoy  feirent  le  traitté 
pour  la  reddition  d'icelle  tour  les  sires  de  Près- 
signy  et  de  Baugy  ;  considéré  mesmement  que 
cette  place  estoit  comme  imprenable,  sinon  par 
défaut  de  vivres.  Et  ils  payèrent  seulement 
Quelque  gracieuse  et  modique  rançon.  Ainsi  se 
aépartirent  ces  assiégez  en  baillant  la  place  au 
roy,  dont  chacun  fut  bien  joyeulx. 

En  ce  mesme  temps,  ou  peu  après,  Joachin 
Rouault  print  Sainct-Guillaume-de-Mortaing; 
estant  assisté  d'une  partie  des  seigneurs  qui 
avoient  pris  Sainct-James  de  Buvron,  comme  il 
a  esté  remarqué  cy-devant  :  Tassault  de  icelle 
place  dura  depuis  dfix  heures  jusques  au  soir. 

Chapitre   181. 

Comment  ta  ville  de  Lisieux  fut  redduite 

amiablemeni  en  l'obéissance  du  roy 

de  France. 

En  ce  mesme  temps  le  conte  de  Dunois,  gé- 
néral lieutenant  du  roy,  comme  dit  est ,  le 
conte  Sainct-Pol ,  et  autres  qui  avoient  esté  à  la 
prinse  du  Ponteau-de-Mer,  se  partirent  tous  en- 
semble dudit  Ponteau,  et,  en  grande  et  belle  or- 
donnance et  nombreuse  suite  de  gens  de  guerre, 
chevauchèrent  jusques  devant  la  cité  de  Lisieux, 
pour  y  mettre  le  siège.  Mais  quand  ceulx  de  la- 
dite ville  aperceurent  si  grand  nombre  de  gens, 
considérans  que  ladite  ville  ne  pouvoit  pas  Ion- 


94  -Jean  Chartier.         [Août  26 

guemem  tenir,  ne  résister  à  telle  puissance  ;  dou- 
tant aussi  estre  prins  d'assault ,  et  par  ce  périe, 
pillée,  saccagée  et  destruite,  requirent  parla- 
menter  avec  iceulx  seigneurs  françoys  :  ce  qui 
leur  fut  accordé  et  octroyé.  Et  après  diverses 
paroles,  conférences  et  parlemens  faits  entre 
eux  sur  ce  subget,  ils  la  misdrent  en  l'obéissance 
du  roy  es  mains  de  son  lieutenant ,  et  par  le  bon 
advis,  conseil  et  persuasion  de  son  évesque,  qui 
en  ce  faict  se  gouverna  et  conduisit  fort  sage- 
ment et  honorablement  ■ .  Et  ne  fut  fait  ny  commis 
en  icelle  ville  aucun  dommaige,  mais  y  demeu- 
rèrent tous  et  chacun  en  droit  soy  maistres  et 
seigneurs  de  tous  leurs  biens  et  revenus  qu% 
possédoient  auparavant.  Et  rendirent,  outre  ce, 
plusieurs  menues  places  fortes  et  chastels  estans 
es  environs  de  Lisieux. 

Chapitre    182. 

Comment  la  ville  de  Mantes  fut  réduite  en  l'obéis- 
sance du  roy,  moyennant  certain  appoinctement. 

e  vingt-sixiesme  jour  du  mois  d'aoust  oudit 
'an,  le  lendemain  feste  de  M.  Sainct  Louis, 
se  partit  le  roy  de  Chartres  et  alla  ou  giste  en  fort 
belle  et  grande  compaignie  à  Chasteauneuf  en 
Thimerais,  d'où  il  envoya  dès  ce  jour  mesme 
sommer  ceux  de  Mantes  par  ung  de  ses  héraultz 
de  lui  rendre  sadite  ville,  laquelle  ils  détenoient 
et  occupoient  oultre  son  gré  et  volenté.  Et  ce- 
pendant que  ledit  hérault  estoit  ainsi  allé  faire 
sa  légacion,  lesdits  contes  de  Dunois,  d'Eu  et 

I.  Cet  évêque  étoit  Thomas  Bazin. 


L 


1449]      Chronique  de  Charles  VII.  95 

Sainct-Pol,  et  ceulx  de  leur  compaignie  dessus 
nommez ,  qui  estoient  au  nombre  de  cinq  à  six 
mille  combatans,  arrivèrent  ledit  jour  vingt- 
sixiesme  d'aoust  devant  icelle  ville  de  Mantes 
pour  sommer  les  gens  de  guerre,  manans  et 
habitans  d'icelle  ville  de  la  restituer  et  remectre 
en  l'obéissance  du  roy  de  France ,  auquel  elle 
appartenoit  de  son  propre  héritage  :  à  quoy  fu- 
rent auculnement  refFusans  lesdits  habitans,  pour 
l'amour  des  gens  de  guerre,  ayans  par  eux  bonne 
volonté  d'estre  soubs  le  roy  et  en  sa  subjection. 

Adonc  ledit  lieutenant  et  ceux  de  sa  compai- 
gnie se  préparèrent  d'assallir  icelle  ville  ;  et,  ce 
voyant,  les  habitans,  doubtans  fort  les  Anglois 
qui  dedens  estoient  en  garnison  jusques  au  nom- 
bre de  deux  cent  soixante  hommes  de  guerre, 
desquelz  estoit  cappitaine  en  icelle  ville  Messire 
Thomas  de  Oho  ou  Hoo,  chevalier  et  chancelier 
des  Anglois  en  France  es  lieux  de  leur  party, 
lequel  n'estoit  pas  pour  lors  en  ladite  ville ,  mais 
y  estoit  dedens  pour  luy  en  son  absence  son 
lieutenant,  nommé  Thomas  de  Saincte-Barbe, 
lequel  estoit  bailly  d'icelle ,  et  vouloit  à  toutes 
fins  tenir  et  deffendre  icelle  place  contre  toute 
icelle  compaignie  des  François  ;  parquoy  iceulx 
habitans,  voyans  en  cela  perdicion  totale  de  leur 
ville,  après  la  sommation  que  dessus  à  eulx 
faicte ,  firent  dire  à  ce  bailly  que  s'il  ne  prenoit 
composicion  avec  lesdits  seigneurs  de  France, 
que  certainement  ils  l'accepteroient  eulx-mesmes  ; 
ce  que  jamais  ils  n'eussent  ozé  dire  s'ils  ne  se 
fussent  sentus  les  plus  forts. 

Et,  de  fait,  pour  mieux  subjuguer  iceulx  An- 
glois, lesdits  habitans  gaignèrent  une  tour  et 


96  Jean  Chartier.  [Août  26 

portail,  appelle  la  Porte-au-Sainct,  avec  un  quar- 
tier d'icelle  ville ,  et  les  montées ,  afin  qu'ils  ne 
se  peussent  souslever  contre  eulx.  Adonc  sail- 
lirent aulcuns  d'icelle  ville ,  et  s'en  allèrent  de- 
vers le  susdit  lieutenant  et  les  aultres  seigneurs 
estans  en  sa  compaignie,  avec  lesquels  ils  firent 
l'appointement  qui  suit.  Depuis  lequel  arresté  se 
vouldrent  esmouvoir  à  l'encontre  les  Anglois.  Et, 
de  faict,  se  fussent  esmeus  se  n'eust  esté  la  sus- 
dite tour  et  lesdites  montées ,  dont  les  habitans 
s'estoient  de  bonne  heure  saisis,  et  qu'ils  tenoient 
et  occupoient  contre  eulx.  Pour  ce,  leur  furent 
envoyez ,  après  la  composicion  arrestée  entre 
iceulx  seigneurs  et  les  habitans,  environ  sur 
les  quatre  heures  après  none,  un  des  héraultz 
du  roy  avec  cinquante  hommes  d'armes,  qui 
vinrent  en  ladite  ville,  où  ils  furent  receus  par 
les  habitans  et  mis  en  garnison  èsdits  portail  et 
tour,  pour  les  deffendre  contre  les  Anglois,  se 
mestier  et  besoin  en  estoit  :  combien  que  d'ail- 
leurs le  susdit  bailly  et  lieutenant  anglois  avoit 
jà  accepté  pour  luy  et  ses  compaignons  le  traictié 
fait  et  passé  comme  cy-dessus  est  dit,  et  lequel 
cy-après  sera  plus  à  plein  couché. 

Furent  tous  les  gens  d'armes  du  roy  et  demou- 
rèrent  devant  icelle  ville  durant  toute  cette  jour- 
née, sçavoir  depuis  le  matin  jusques  au  soir,  que 
ledit  lieutenant  du  roy  y  entra  avec  certain  nom- 
bre de  gens  d'armes,  pour  préserver  et  garder 
les  habitans  de  pillerie  et  autres  oppressions,  que 
les  gens  de  guerre  ont  accoustumé  de  faire  en 
tel  cas. 

Et  pour  mieux  garder  et  entretenir  l'appoinc- 
tement  tel  qu'il  avoit  esté  fait  et  arresté  avec  les 


1449]      Chronique  de  Charles  VII.  97 

susdits  habitans  et  cappitaine,  pour  la  redicion 
d'icelle  ville  en  l'obéissance  du  roy,  furent  esta- 
blis  de  la  part  desdits  seigneurs  le  conte  de  Du- 
nois,  général  lieutenant,  comme  dit  est,  les 
contes  d'Eu  et  de  Sainct-Pol,  Messeigneurs  le 
seneschal  de  Poictou,  de  Culant,  grand-maistre 
d'ostel  de  la  maison  du  roy,  et  Maistre  Guil- 
laume Cousinot ,  bailly  de  Rouen  ,  d'une  part  : 
et  Thomas  de  Saincte-Barbe ,  escuyer  bailly  et 
lieutenant  du  cappitaine  dudit  lieu  de  Mantes ,  et 
le  maire  de  la  ville,  pour  et  au  nom  des  gens 
d'Eglise,  nobles,  officiers,  gens  de  guerre,  bour- 
geois, marchands,  et  aultres  habitans  d'icelle, 
d'autre  part.  Entre  lesquels  fut  convenu  et  ré- 
solu l'appoinctement  et  accord  dont  la  teneur 
s'ensuit  : 

Traité  de  la  ville  de  Mante. 

1°  Premièrement.  A  esté  appoincté  et  accordé 
que  tous  les  gens  de  guerre ,  ou  aultres  quelcon- 
ques ,  soient  hommes,  femmes  ou  enfans,  estans 
en  ladite  ville  ,  de  quelque  naccion ,  estât  ou  con- 
dition qu'ils  soient,  s'en  pourront  aller  où  bon 
leur  semblera  es  lieux  de  leur  party,  pourveu 
que  iceulx  gens  de  guerre  n'approcheront  d'une 
lieue  près  d'aulcun  ost  ou  siège  qui  seroit  tenu 
par  les  gens  de  l'obéyssance  du  roy  nostre  sire  ; 

2°  Item,  que  iceulx  gens  de  guerre,  et  autres 
dessusdits,  pourront  emporter  avec  euix  tous 
leurs  biens  meubles  quelz  qu'ils  soient,  par  eaue 
ou  par  terre,  ou  iceulx  biens  faire  emmener  et 
emporter  par  autres  personnes,  ainsi  que  bon 
leur  semblera,  par  une  ou  par  plusieurs  fois,  durant 

Jean  ChartUr.  II.  7 


98  Jean  Chartier.  [Août  26 

le  temps  du  sauf-conduit  et  de  la  seureté  qui  leur 
sera  pour  ce  faire  baillée,  dont  ci-après  est  faict 
mencion; 

30  Item,  que  ces  lettres  de  seureté,  qui  seront 
baillées  ausdits  gens  de  guerre  et  autres  dessus- 
dits pour  s'en  aller,  dureront  le  temps  et  terme 
de  huit  jours,  et,  pour  emporter  leurs  biens,  le 
temps  et  terme  de  quinze  jours; 

40  Item,  que  les  seuretez  dessus  dites  seront 
profitables  et  valables  pour  eulx  et  autres,  en  leur 
absence,  portans  lesdites  seuretez  le  temps  et 
terme  d'icelles  durant,  pour  faire  et  accomplir 
les  choses  dessus  dites  ; 

50  Item,  que  lesdits  gens  de  guerre  et  autres 
qui  s'en  voudront  en  aller  pourront,  le  temps  et 
terme  dessus  dit  durant,  vendre  et  aliéner,  si 
bon  leur  semble,  tous  leurs  biens  qu'ils  ont  en 
ladite  place,  et  en  disposer  à  leur  proufit  et  plai- 
sir, au  cas  qu'ils  ne  les  voulussent  emporter  ou 
faire  emporter. 

60  Item.  Et  quant  aux  gens  d'église,  nobles, 
officiers,  bourgeois,  manans  et  habitans  de  ladite 
ville  de  Mante,  est  appoincté  et  accordé  qu'ilz 
joyront  et  leur  demoureront,  c'est  à  sçavoir,  aux 
gens  d'église  leurs  bénéfices,  dont  et  desquels  de 
présent  ils  sont  possesseurs,  à  quelque  tiltre  que 
ce  soit ,  sauf  et  excepté  ceux  qui  regarderoient 
la  privation  des  personnes  qui  auroient  tenu  ou 
se  seroient  rendus  en  l'obéyssance  du  roy  de 
France,  ou  auroient  tenu  son  party. 

Et  quant  aux  autres,  et  aussi  à  iceulx  gens 
d'église,  leur  demourera  la  joyssance  de  tous  leurs 
héritages,  biens  et  possessions  quelconques  et 
immeubles,  quelque  part  qu'ils  soient  situez  et 


!449]   Chronique  de  Charles  VII.    99 

assis,  et  aussi  de  tous  leurs  meubles  estans  en 
ladite  ville. 

70  Item.  Et  auront  iceulx  gens  d'église,  no- 
bles, bourgeois,  officiers,  marchands,  manans  et 
habitans  de  ladite  ville,  de  quelque  estât,  nacion 
ou  condicion  qu'ils  soient,  et  du  ressort  et  chas- 
tellenie  d'icelle,  abolicion  généralle  de  tous  cas, 
crimes  et  offenses  qu'ils  pourront  avoir  dits, 
faits  ou  pourpensez  à  l'encontre  du  roy  nostre 
sire  et  de  sa  seigneurie  et  subgectz,  en  bonne 
forme  vallable,  tellement  qu'ils  en  devront  estre 
contens. 

Et  se  aulcuns  des  manans  ou  habitans  de  ladite 
ville  ou  chastellenie ,  de  quelque  estât ,  nacion , 
ou  condicion  qu'ilz  soient ,  estoient  absens,  les- 
quels veillent  retourner  d'aujourd'huy  au  vingt- 
quatriesme  jour  de  septembre  prochainement 
venant ,  le  pourrcnt  faire,  sans  aucune  repré- 
hension, ne  seront  tenus  de  prendre  aultre  seu- 
reté  ou  sauf  conduit,  fors  ces  présentes  lettres  ou 
vidimus  d'icelles,  et  joyront  de  tous  leurs  biens 
meubles  et  immeubles,  ainsi  que  les  autres  des- 
sus dits. 

8°  Item.  Est  entendu  que  ceulx  qui  s'en  vou- 
dront aller,  lesquels  peuvent  emporter  leurs 
biens  par  le  traicté  dessus  dit,  en  iceulx  biens 
sont  comprins  toutes  manières  de  meubles,  sauf 
canons,  coulevrines,  arbalestes  et  autre  sem- 
blable artillerie,  si  non  que  ce  soient  les  ars  •  et 
trousses  ^  aux  compaignons  î,  et  aux  arbales- 
triers  leurs  arbalestes. 

ï.  Arcs. 
2.  Carquois. 
].  Archers. 


100  Jean  Chartier.      [Août  26-27 

po  Item.  Et  parmi  ce  tr^icté  faisant,  lesdits 
bailly,  maire,  officiers,  manans  et  habitans  ren- 
dront et  délivreront  la  ville  de  Mantes  es  mains 
des  susnommez  seigneurs,  ou  à  leurs  commis  et 
députez  pour  et  au  nom  du  roy,  dedens  demain 
heure  de  douze  heures  de  jour. 

Et  pour  seureté  de  ce,  dès  le  jourd'huy,  ce  dit 
appoinctement  estant  signé,  seellé,  et  grossoyé, 
avec  troys  sauf-conduits  pour  la  seureté  de  ceulx 
qui  s'en  vouldront  aller,  bailleront  et  mettront 
es  mains  desdits  seigneurs,  ou  de  leurs  commis  et 
députez,  la  tour  et  le  portail  appelle  la  Porte-au- 
Sainct,  en  laquelle  lesdits  seigneurs  pourront 
faire  mectre  jusques  au  nombre  de  cinquante 
hommes  ou  au  dessoub. 

Et  aussi  est  promis,  par  cest  présent  traictié 
et  appoinctement,  aux  dessus  dits,  que,  jusques  à 
l'heure  limitée  de  la  réduction  et  reddicion  d'i- 
celle  ville  de  Mante,  nuls  autres  que  ceux  qui 
seront  dedens  ledit  portail  n'entreront  en  ladite 
ville,  sinon  du  consentement  des  dessusdits,  ny 
ne  leur  sera  fait  ou  porté  aucun  grief,  préjudice 
ou  dommaige,  en  aucune  manière  que  ce  soit. 

10°  Item.  Est  accordé  ausdits  gens  d'église, 
bourgeois,  marchands,  manans  et  habitans  de 
ladite  ville  de  Mante,  qu'ils  seront  maintenus  et 
gardez  en  leurs  franchises,  liberîez,  privilléges, 
prérogatives  et  prééminences,  ainsi  qu'ils  estoient 
avant  la  descente  du  roy  Henri  d'Angleterre, 
dernier  trespassé. 

Toutes  lesquelles  choses  dessus  dites  ont  par 
lesdites  parties  esté  accordées,  pour  tenir  et 
accomplir  le  tout  sans  fraude ,  barat  ou  malen- 
gin. Et   a  esté  de  plus  arresté  que   au  vidi- 


1449]  Chronique  de  Charles  VII.  loi 
mus  '  de  ces  présentes,  fait  soubs  le  seel  royal, 
soit  et  sera  adjoustée  foi  comme  à  ce  présent 
original. 

Fait  à  Sainct-Ladre,  près  ladite  ville  de  Mante, 
le  vingt-sixiesme  jour  d'aoust,  l'an  mille  quatre 
cent  quarante -neuf  dessus  dit.  Ainsi  signé  : 
Charles,  LouiSy  Jean,  Pierre  de  Bresay,  Culanî , 
Guillaume  Cousinoî.  Outre  lesquels  seings  manuels 
a  ung  chacun  mis  son  seel  et  scellé  ledit  ap- 
poinctement  de  son  seau,  en  double  queue,  avec 
cire  vermeille,  pour  plus  grande  seureté. 

Outre  ce,  ont  promis  les  seigneurs  dessus  dits 
de  faire  ratifier,  approuver  et  confirmer  par  le 
roy  l'appoinctement  que  dit  est  :  ce  qui  depuis 
a  esté  fait. 

Et  par  ainsi  demeura  ladite  ville  de  Mante  en 
l'obéissance  du  roy,  et  y  fut  mis  et  resta  pour 
la  garde  d'icelle  Pierre  de  Bresay.  Après  quoy 
en  partirent  les  susdits  seigneurs  pour  autre  ex- 
pédicion. 

Chapitre  183. 

Comment  les  Françoys  prindrent  subtilement 
le  chasteau  de  Longny. 

Le  vingt-septiesme  jour  dudit  mois  d'aoust 
oudit  an,  entra  le  roy  en  sa  ville  de  Verneul, 
nouvellement  reconquise,  comme  dit  a  esté,  en 
moult  grant  estât  et  appareil ,  estant  noblement 
accompaigné.  Lequel  fut  aussi  receu  honnora- 
blement  et  à  grant  joye  par  ceulx  de  ladite  ville. 
Lesquelz  furent  aux  champs  au  devant  de  luy, 

1 .  Copie  légalisée. 


102        Jean  Chartier.    [Août  27 

portans  les  clefs  d'icelle  en  grandes  processions, 
faisans  ce  jour  les  feux  parmy  ladite  ville  et 
criant  Noël,  de  la  grant  joye  qu'ilz  en  avoient, 
et  là  se  tint  certaine  espace  de  temps. 

Audit  lieu  de  Verneul  vinrent  par  devers  luy 
Pévesque  de  Lisieux  et  celuy  d'Avranches  luy 
faire  hommaige. 

Cependant  fut  faicte  une  entreprise  par  le  se- 
neschal  de  Poictou  ',  d'aller  prendre  le  chastel 
de  Loigny  ou  Longny,  que  tenoit  et  occupoit 
ung  escuyer  de  Normandie  nommé  le  sire  de 
Saincte-Marie  ^,  cappitaine  dudit  chastel,  soubs 
le  sus  mentionné  François  de  Surienne ,  dit  l'A- 
ragonnois ,  seigneur  de  ladite  place ,  qui  avoit 
marié  sa  fille  audit  escuyer.  Et  combien  que  le 
susdit  séneschal  n'y  fust  point  en  personne, 
néantmoins  il  avoit  fait  un  appoinctement  et 
traiclié  avec  ledit  cappitaine ,  qui  avoit  en  sa 
compaignie  deux  cents  combatans  logez  en  la 
basse- cour.  Et  est  vray  que  les  Françoys  com- 
parans  devant  ladite  place  se  furent  bouter  de- 
dens  icelle  par  le  costé  du  dongon  ,  moyennant 
l'ayde  et  intelligence  dudit  cappitaine  3,  sans  le 
sceu  desdits  gens  de  guerre  ,  qui  y  avoient  esté 
envoyez  par  le  susdit  François  de  Surienne,  pour 
la  garde  dudit  chastel  et  de  sa  femme,  qui  estoit 
dedens. 

Lesquels  gens  de  guerre ,  quant  ils  apperceu- 

1.  Pierre  de  Brezé. 

2.  Richard  aux-Epaules,  seigneur  de  Sainte-Marie.  Voy. 
Biographie  Didot,  au  mot  Aux-Épaules. 

3.  Voir,  sur  les  conditions  de  cette  capitulation,  mon 
Mémoire  sur  Robert  Blonde!.  Caen,  185 1,  in-4,  p.  57-J8. 
(  Extrait  des  Mémoires  de  la  Société  des  antiquaires  de  Nor- 
mandie, t.  19.  ) 


1449]   Chronique  de  Charles  VII.    105 

rent  iceulx  François,  se  Guidèrent  mectre  en 
résistance  et  deffense.  Mais  pource  qu'ilz  estoient 
trop  foiblesàleur  advis,  ils  s'en  déportèrent,  et 
furent  prins  en  icelle  basse-court  à  tous  les  che- 
vaulx  et  autres  biens  par  ainsi.  Et  demourèrent 
prisonniers  à  la  voulenté  et  bon  plaisir  du  roy 
tous  ceux  qui  y  estoient,  excepté  la  femme  du 
susdit  Françoys  de  Surienne ,  laquelle  s'en  alla 
à  tous  ses  biens,  très-mal  contente  de  son  dit 
gendre.  Et  ainsi  demoura  ladite  place  en  l'obéis- 
sance du  roy,  et  le  susiit  seigneur  de  Saincte- 
Marie  pour  cappitaine  et  garde  d'iceluy  chastel, 
ainsi  qu'auparavant  avoit  esté. 

Chapitre  184. 

De  la  prinse  faicte  par  les  Françoys  des  ville 
et  chastel  de  Vernon  et  de  Vernonnet. 

Ce  dit  vingt-septiesme  jour  dudit  mois  d^aoust 
fut  envoyé  devant  Vernon  le  poursuivant  de 
Robert  de  Flocques ,  dit  Floquet ,  bailly  d^É- 
vreux ,  et  cappitaine  de  certain  nombre  de  gens 
de  guerre,  «nommer  les  Anglois  et  aultres  habi- 
tans  de  ladite  ville  de  Vernon,  pour  icelle  ren- 
dre et  mectre  en  l'obéissance  du  roy,  en  luy 
baillant  les  clefs  des  portes  d'icelle  ville.  A  quoy 
fut  respondu  par  Jean  d'Ormont,  escuyer,  fils 
du  conte  d'Ormont,  en  Irlande,  cappitaine  et 
gouverneur  du  lieu ,  que  très-voulentiers  le  fe- 
roit.  Et  pour  ce ,  en  signe  de  dérision  et  de 
mocquerie,  ala  cheux  les  serrusiers  '  amasser 

j.  Serruriers. 


104  Jean  Chartier.         [Août  28- 

toutes  les  vielles  clefs  qu'il  peut  trouver,  dont 
et  desquelles  il  envoya  faire  présent  à  ce  pour- 
suivant. Lequel  respondit  qu'elles  estoient  bien 
vielles  et  trop  gastées  pour  servir  à  la  fermeture 
d'une  telle  ville.  Et  estant  départi  pour  venir 
faire  sa  relacion  aux  gens  du  roy,  il  le  rapporta 
ainsi  au  conte  de  Dunois,  général  lieutenant 
du  roy,  lequel  n'estoit  gueres  loing  de  ladite 
ville. 

Et  le  lendemain,  vingt-huictiesme  jour  dudit 
mois  d'aoust ,  au  matin ,  vindrent  ce  lieutenant 
et  les  contes  d'Eu  et  de  Sainct-Pol,  ayans  avec 
eulx  Monseigneur  le  séneschal  de  Poictou,  et 
plusieurs  aultres  cappitaines,  à  grant  nombre  de 
gens  de  guerre,  pour  mectre  le  siège  devant 
ficelle  ville.  Et  ils  arrivèrent  du  costé  devers 
Rouen  ;  et  devant  le  chastel  de  Vernonnet  vin- 
drent de  surcroit  Monseigneur  de  Mouy,  Guil- 
laume Chenu,  ou  Chanu ,  et  plusieurs  aultres 
cappitaines,  avec  grant  nombre  de  francs-ar- 
chiers,  mis  et  instituez  de  nouvel  en  France, 
qui  emportèrent  et  gaignèrent  de  prime  face 
une  petite  hile  ',  en  laquelle  firent  poser  et  as- 
sortir plusieurs  pièces  d'artillerie,  combien  qu'ils 
ne  gectoirent  point.  Mais  fut  escarmoché  seule- 
ment de  traict.  Et  tellement  que  le  pont  fut  gai- 
gné  sur  les  Anglois.  Et  y  fut  le  lieutenant  du 
cappitaine  d'icelle  ville  percé  d'une  flesche  les 
deux  joues  de  part  en  part,  qui  fort  esbaïst  ceulx 
dededens. 

Pourquoy,  eulx  considérans  la  grant  puissance 
qui  estoit  devant  eulx  et  les  conquestes  antécé- 

I.  Ue. 


1449]      Chronique  de  Charles  VII.         loç 

dentés ,  et  tout  bien  entendu  et  advisé ,  requirent 
iceulx  habitans  et  Anglois  audit  conte  de  Da- 
nois, général  lieutenant,  comme  dit  est,  seureté 
pour  quatre  ou  six  personnes ,  afin  d'aller  à  luy 
parler  touchant  le  faict  de  ladicte  sommation  à 
eulx  faite,  ce  qui  leur  fut  accordé  voulentiers. 
Cette  requeste  estant  donc  venue  au  conte  de 
Dunois ,  il  la  leur  accorda  libéralement.  Et  pour 
ce ,  par  ordonnance  du  cappitaine  et  habitans 
d'icelle  ville,  furent  esleuz  et  envoyez,  c'est  à 
sçavoir,  Jean  Habaron,  Anglois,  mareschal  des 
gens  de  guerre  d'icelle  ville  ;  Maistre  Guillaume 
Daguenet,  advocat  du  roy,  plus  extrême  et  inté- 
ressé en  la  querelle  des  Anglois  que  nul  autre  ; 
Regnaud  de  Bourderache ,  ou  Bourdeaux ,  et 
certains  aultres.  Et  fut  ordonné  ledit  Daguenet 
pour  porter  la  parole.  Lequel ,  salutacion  prinse 
au  susdit  lieutenant ,  luy  proposa  les  paroles  qui 
s'ensuivent,  ou  en  substance  :  «Monseigneur, 
vous  nous  avez  envoyé  sommer  de  par  vostre 
roy  luy  rendre  ceste  ville  de  Vernon;  dites- 
nous  qui  vous  meut  à  ce,  ne  que  vous  nous 
demandez.  » 

Adonc,  le  dit  Monseigneur  de  Dunois,  pour  le 
roy,  comme  froid  et  attrempé  seigneur,  leur 
commença  à  dire  et  à  exposer  en  beaulx  et 
haults  termes ,  comme  ung  des  beaux  parleurs 
françoys  qui  soit  en  la  langue  de  France ,  que 
ladite  ville  et  le  chastel,  tant  dedens  comme  de 
dehors,  compétoient  et  appartenoient  au  roy, 
son  souverain  seigneur  et  le  leur,  par  raison  de 
son  droict,  demaine  et  héritage,  lesquelz  avoient 
esté  soubstrais  à  feu  de  bonne  mémoire  son  père 
avecques  aultre  grant  partie  de  son  dit  royaulme, 


io6  Jean  Chartier.         [Août  28 

€t  plus  par  force  et  violence  que  par  raison, 
justice,  ou  autrement.  Et  leur  récita  en  beau 
stille  et  aussi  prudemment  qu'eust  quasi  sceu 
faire  un  docteur  en  théologie  le  faict  et  Testât 
de  la  guerre  qui  avoit  esté  entre  le  roy  de  France 
et  celuy  d'Angleterre ,  dont  estoient  dérivez  et 
provenus  maulx  innombrables  ,  et  tant  de  grans 
inconvéniens  ,  que  ce  seroit  chose  bien  longue 
que  de  les  vouloir  réciter.  Pour  laquelle  guerre 
pacifier  et  terminer,  le  roy,  meu  de  grant  charité, 
paciemment  avoit  voulu  ,  consentu  et  accordé 
certaines  trêves,  pour,  durant  icelles,  trouver 
aucune  bonne  expédition  et  manière  d'appoinc- 
tement,  et  que,  ce  nonobstant,  les  Anglois, 
de  leur  voulenté  désordonnée,  avoient  prins 
d'amblée  la  ville  de  Fougères,  appartenant  au 
duc  de  Bretaigne ,  lequel  est  parent  et  subject 
du  roy,  et  estoit  nommé  et  comprins  es  dites 
trêves. 

Ensuite  il  leur  fut  par  luy  récité  et  raconté 
toutes  les  altercacions ,  difîérens,  plaintes  et  re- 
monstrances  qui ,  sur  cette  matière ,  avoient  esté 
faites,  et  s'estoient  ensuivies  en  la  forme  et  ma- 
nière cy- dessus  déclarée.  Et  en  leur  continuant 
les  raisons  de  l'entreprinse  de  ce  siège,  leur  dit  : 
«  Ce  considéré ,  le  roy,  par  meure  délibéracion 
de  ses  prochains  parens  et  aultres  seigneurs, 
chevaliers,  cappitaines,  conseillers  et  bien  veul- 
lans,  voyant  l'infidélité  d'iceulx  Anglois,  a  mis 
sus  son  armée  pour  conquérir  ce  que  luy  appar- 
tient de  son  droict,  demaine  et  héritage,  et  à 
ce  faire  m'a  commis  son  lieutenant.  Pourquoy. 
vous  ay  envoyé  sommer,  et  encores  de  rechef 
vous  somme,  de  merendre  ladite  place  pour  le  roy, 


1449]     Chronique  de  Charles  VII.         107 

afin  que  se  par  défault  de  obéir  il  vous  en  vient 
aulcun  inconvénient  par  rébellion  ou  désobéis- 
sance, que  vous  ne  actribuyés  pas  la  faulte  au 
roy,  vostre  souverain  seigneur  et  le  myen ,  ne 
à  moy,  lequel,  de  sa  bénigne  grâce,  m'a  cy 
constitué  son  lieutenant  en  cette  partie.  « 

Après  lequel  propos  finy,  se  retrahirent  à  part 
lesdits  Anglois  et  habitans  pour  parler  ensemble 
de  la  matière,  et  sçavoir  qu'ils  avoient  à  faire. 
En  traitant  de  laquelle  vindrent  en  grant  dis- 
cord  et  controversion  :  car  d'ung  costé  les  habi- 
tans, considérans  et  recognoissans  le  roy  de 
France  estre  leur  souverain  et  naturel  seigneur, 
et  tout  ce  que  par  ledit  lieutenant  leur  avoit  esté 
exposé,  fondé  en  raison  et  équité,  estre  bien 
vray,  se  vouloient  très-voulentiers  rendre  à  luy  ; 
mais  d'aultre  part  les  Angloys  de  la  garnison, 
non. 

Toutesfois,  après  plusieurs  parolles  et  alter- 
cacions  eues  entre  eulx,  fut  dit,  conclu  et  or- 
donné par  iceulx  habitans  qu'ils  se  rendroient, 
voulussent  les  Angloys  ou  non,  et  tascheroient 
d^obtenir  et  faire  quelque  bon  traictié  pour  eux, 
ûuquel  seroient  les  Anglois  adjoints,  se  bon  leur 
sembloit.  Et  adonc  iceulx  Anglois,  voyans  non 
pouvoir  résister  à  l'intencion  et  résolution  d'i- 
ceulx  habitans,  requirent  avoir  lectres  seellées 
du  sceau  d'icelle  ville  faisant  mencion  que  la- 
dite reddition  n'estoit  point  de  leur  consente- 
ment et  volonté ,  mais  qu'ils  estoient  contraints 
de  l'accepter  et  y  condescendre;  ce  qui  leur  fut 
accordé. 

Et  ainsi  retournèrent  devers  Monseigneur  de 
Dunois,  avecques  lequel  ils  firent  et  arrestèrent 


io8  Jean  Chartier.         [Août  27 

un  traictié  et  appoinctement,  par  le  conseil  des 
seigneurs  estans  en  sa  compaignie  '. 

En  faisant  lequel  traictié  et  appoinctement,  les 
Angloys  vuydèrent  leurs  mains  du  chastel  de 
Vernonnet ,  assis  dehors  ladite  ville ,  duquel  es- 
toit  cappitaine  ung  Anglois  nommé  Standit,  ou 
Standie  2,  et  fut  mis  en  la  garde  du  conte  d'Eu 
pour  le  roy,  en  donnant  par  les  Françoys  trois 
escuyers  en  ostage ,  c'est  à  sçavoir  ung  nommé 
Jehan  de  Puysieux,  ou  Pauseux  ,  ung  aultre 
nommé  Ravequin  Retono  3 ,  serviteur  dudit 
conte  d'Eu,  et  un  escuyer  nommé  Corguilleroy, 
ou  Corguilleret-^,  lesquels  trois  furent  baillez  es 
mains  des  Anglois.  Et  réciproquement  iceulx 
cappitaines  et  habitans  de  ladite  ville  baillèrent 
pour  ostaige  es  mains  des  François  les  susdits 
Mareschal ,  Daguenet  et  de  Bourdeaux ,  pour 
rendre  ladite  ville  au  roy,  ou  à  son  lieutenant,  le 
samedy  prochain  ensuivant ,  heure  de  midy,  au 
cas  qu'ils  ne  fussent  secouruz  ;  et  se  secourus 
estoient  dans  ledit  jour,  tout  se  devoit  réparer, 
tant  d'une  part  que  d'autre,  et  l'appoinctement 
estre  déclaré  nul  et  comme  non  fait. 

Auquel  jour  ne  comparurent  aulcuns  pour  les 
secourir,  car  ils  n'ozoient  partir  ny  désemparer 
la  ville  de  Rouen,  de  paour  d'aulcune  commo- 
cion  en  icelle.  Donc  à  ce  jour  assigné  toute  l'ar- 

1.  Ms.de  Rouen  :  «  Un  traictié  et  appoinctement...  en  la 
manière  et  par  la  forme  qui  s'en  suit.»  Suit  une  page  et 
demie  en  blanc.  Après  ce  blanc,  le  texte  reprend  :  o  En  fai- 
sant, etc.»  Nous  ne  connoissons  nulle  part  le  texte  de  ce 
traité. 

2.  Standish  ? 

j.  Ms.  de  Rouen  :  Regnequant  Retour. 
4.  Cœur  guilleret. 


1449.]     Chronique  de  Charles  VII.         109 

mée  des  Françoys  comparut  en  bataille  et  belle 
ordonnance ,  lesquels  se  présentèrent  entre  Ver- 
non  et  ung  village  nommé  Longueville.  Et  adonc 
^e  partirent  tous  les  Angloys  estans  en  ladite 
ville  de  Vernon ,  estimez  à  six  vingts  hommes  de 
guerre,  lesquels  firent  grant  diligence  dès  le 
lundy  et  le  vendredy  pour  emporter  toutes  leurs 
bagues,  ainsi  que  portoit  le  traictié,  par  eaue 
ou  par  terre ,  où  bon  leur  sembleroit,  à  Rouen 
ou  ailleurs. 

Et  le  samedy  après  midy  print  la  possession 
d'icelle  ville  mon  dit  seigneur  le  conte  de  Dunois, 
en  déposant  tous  officiers  jusqu'à  ce  que  le  roy 
y  eust  aultrement  pourveu.  Et  laissa  pour  garde 
et  cappitaine,  tant  de  la  ville  que  du  chastel , 
ung  chevalier  nommé  Messire  Renaud,  ou  Ri- 
gault,  de  Fontaines,  soubz  lequel  demourèrent 
les  habitans  et  ceulx  des  villages  circonvoisins 
qui  s'estoient  réfugiez  dedens  ladite  ville ,  sans 
ce  qu'ils  eussent  ou  endurassent  aulcun  dom- 
mage ou  empeschement  sur  leurs  corps  ne  en 
leurs  biens.  Et  depuis  a  le  roy  donné  cette  ville 
et  ce  chastel  avecques  les  appartenances  audit 
conte  de  Dunois  ' ,  pour  les  très-grands  et  recom- 
mandables  services  qu'il  luy  avoit  faits  ,  et  avoit 
encor  ferme  espérance  qu'il  luy  feroit  en  la 
conqueste  de  son  pais  de  Normandie  et  ailleurs 
en  ses  affaires  et  nécessitez. 

1.  Le  château  de  Vernon  fut  donné  successivement  par  le 
roi  à  Dunois,  puis  bientôt  à  Agnès  SoreL  Celle-ci  en  jouit 
quelques  mois  et  mourut  dame  de  Vernon  en  février  1450. 
-(Voy.  Bibliothèque  de  l'École  des  Chartes,  3'  série,  t.  i, 
P-  3'4) 


MO  Jean  Chartier.  [Août 

Chapitre  i8$. 

Comment  le  roy  partit  dudit  Verneul  et   vint 

es  villes  d'Évreux  et  de  Louviers ,  es  quelles 

il  fut  receu  moult  honnorablement 

par  les  habitans 

d'icelles. 

Environ  sur  la  fin  dudit  moys  d'aoust  oudit  an 
quatorze  cent  quarante  neuf,  partit  le  roy 
de  sa  ville  de  Verneul  et  vint  entrer,  estant 
grandement  et  notablement  accompaigné  et  en 
grant  appareil,  en  sa  cité  d'Évreux,  oij  il  fut  re- 
ceu très-sumptueusement  et  magnifiquement  par 
les  habitans  de  ladite  ville,  qui  vinrent  au  de- 
vant de  luy  en  faisant  les  feux,  criant  Noel^  et 
leurs  rues  estans  tendues  comme  à  Verneul.  Il 
coucha  en  icelle  une  nuyt  seulement,  et  le  len- 
demain se  partit  pour  aller  en  sa  ville  de  Lou- 
viers, où  il  fut  semblablement  receu  à  grant  joye. 
Et  avoit  lors  en  sa  compagnie  Monseigneur  le 
conte  du  Maine,  frère  du  roy  de  Cécille  et  de 
la  royne  de  France;  Monseigneur  le  conte  de 
Clermont,  ai-né  fils  du  duc  de  Bourbon;  Mon- 
seigneur le  viconte  de  Longmaigne  ',  ainsné  fils 
du  conte  d'Armaignac;  Monseigneur  le  conte  de 
Castres,  fils  du  conte  de  la  Marche;  Monseigneur 
le  casdet  d'Albret;  Jehan,  Monseigneur  de  Lor- 
raine; Monseigneur  le  Montgascon,  nommé  Jean; 
Monseigneur  de  Traisnel;  Juvenal  des  Ursins, 
chancelier  de  France;  Monseigneur  de  Culant, 

1.  Lomagne, 


1449]     Chronique  de  Charles  VU.         iii 

grant  maistre  d'ostel  du  roy;  Monseigneur  le 
conte  de  Tanquerville  ;  Monseigneur  de  la 
Fayète,  mareschal  de  France;  Monseigneur  de 
Gaucourt;  Monseigneur  de  Blainville,  Monsei- 
gneur de  Pressigny,  ou  Précigny;  le  conte  de 
Dampmartin ,  grant  panetier  de  France  ;  Mon- 
seigneur Loys  Rochète,  maistre  d'ostel;  Mon- 
seigneur de  Malicorne;  Messire  Jean  du  Sin- 
gne  ',  Monseigneur  de  Monsteil  2,  Monseigneur 
de  Baugy  >,  général  de  France  ;  Monseigneur  de 
Pruilly  4,  Monseigneur  de  Ham,  en  Champagne; 
Messire  Téaulde  5  de  Valpergne,  ou  Valperge; 
Monseigneur  de  la  Boissière,  ou  Bessière  ;  Mes- 
sire Denis  de  Chailly,  bailly  de  Meaux  ;  Monsei- 
gneur de  Che peaux,  ou  Sepeaux;  Monseigneur 
du  Mostet,  ou  de  Moustet;  Monseigneur  de 
Graville;  Messire  Jean  de  Cortenay,  ou  Courte- 
nay  ;  Monseigneur  de  Sainct-Brisson  ;  Messire 
Jean  de  Chalon,  comte  de  Tonnerre;  Messire 
Robinet  d'Estampes,  et  plusieurs  autres  sei- 
gneurs chevaliers  et  escuyers  en  grand  et  exces- 
sif nombre. 

Et  avec  ce,  avoit  pour  la  garde  de  son  corps 
deux  cent  lances ,  et  les  archers  dedens  ladite 
ville  de  Louviers,  sans  en  ce  comprendre  qua- 
tre armées  qui  estoient  sur  les  champs;  c'est  à 
sçavoir,  l'armée  du  duc  de  Bretaigne ,  l'armée 
du  conte  de  Dunois,  lieutenant  général  du  roy; 
l'armée  des  contes  d'Eu  et  de  Sainct-Pol ,  et 

1.  Du  Cygne. 

2.  Antoine  d'Aubusson,  seigneur  de  Monteil. 

3.  Jean  de  Bar,  trésorier. 

4.  Pierre  Frotier. 

j.  Théodore  de  Valperga,  ou  Valpergue. 


112  Jean  Chartier.        [Août  27-28 

celle  du  duc  d'Alençon.  Et  faisoit  le  roy  grant 
diligence ,  et  avoit  grant  soin  de  pourvoir  toutes 
lesdites  armées  de  ce  qui  leur  estoit  mestier, 
tant  argent ,  bombardes ,  artillerie ,  comme  au- 
tres choses.  Et  vendent  à  celle  heure  gens  de 
toutes  parts ,  portant  les  ungs  nouvelles  au  roy 
et  les  aultres  aux  susdites  armées. 

Chapitre  186. 

De  la  reddicion  du  chastel  de  Dangu  au  roy 
de  France. 

Ledit  jour  de  samedy  ',  oudit  an,  Guillaume 
Chenu,  ou  Chanu,  cappitaine  de  Pontoise, 
avec  certain  nombre  de  gens  de  guerre,  alla 
courir  devant  le  chastel  de  Dangu,  et  là  somma, 
au  nom  du  roy,  devant  le  portail  dudit  chastel, 
le  cappitaine ,  nommé  Portingal ,  qui  dedens  es- 
toit  pour  les  Anglois,  de  rendre  ladite  place  en 
l'obéissance  du  roy.  A  quoy  ce  cappitaine,  oyant 
nouvelles  de  jour  en  jour  comment  tout  le  pays 
se  rendoit  au  roy  et  la  recognoissance  que  fai- 
soient  tous  les  habitans  d'iceluy  pays  au  roy 
comme  à  leur  souverain  seigneur,  désirant  à  leur 
exemple  et  voulant  aussi  luy  obéir,  et  sçachant 
de  vray  luy  estre  impossible  de  résister  au  roy, 
ni  à  sa  puissance ,  fit  composicion  avec  ledit 
Chenu  parmy  rendant  ladite  place,  c'est  à  sça- 
voir,  que  ledit  cappitaine  et  ses  compaignons 
gens  de  guerre  s'en  iroient  francs  et  quictes  tous 
leurs  biens  où  bon  leur  sembleroit. 

Et  ainsi  s'en  départirent,  en  mectant  ladite 

].  27  août. 


1449]     Chronique  de  Charles  VII.        ii^ 

place  es  mains  dudit  Chenu  pour  le  roy.  Lequel 
Chenu  leur  promit  qu'il  ne  feroit  ou  pourchasse- 
roit  aucun  dommage  es  corps  ne  es  biens  à  au- 
cuns de  tous  les  gens  retirez  dans  ce  lieu.  Et 
pource  que  lesdits  Angloys  ne  pouvoient  pas 
tien  emporter  leurs  biens ,  ils  en  vendirent  et 
débitèrent  partie  sur  le  lieu ,  à  qui  les  voulut 
acheter,  selon  qu'il  leur  estoit  permis.  Et  par- 
tant demoura  ce  chastel  en  l'obéissance  du  roy, 
lequel  y  commit  et  ordonna  un  cappitaine  pour 
la  garde  d'iceluy. 

Chapitre   187. 

De  la  reddicùon  de  la  ville  et  chasîeau  de  Gournay. 

Le  dimenche  ensuivant  se  partit  Messire  Jehan 
de  Luxembourg,  conte  de  Sainct-Pol ,  du- 
dit Vernon ,  afin  de  mectre  le  siège  devant 
Gournay.  Mais  aussi-tost  qu'il  fut  arrivé  devant, 
vindrent  aulcuns  des  bourgois  de  ladite  ville  de 
Gournay,  dont  estoit  garde  ou  gouverneur  Guil- 
laume Hape  ,  ou  Hepe ,  soubz  Guillaume  Cou- 
ronon  (Courain  ou  Couran),  Anglois,  afin  de 
bailler  et  délivrer  audit  conte  ladite  place,  et 
pour  ce  que  ledit  lieutenant  doubtait  fort  qu'on 
ne  l'assiégeast,  et  que  ledit  conte  de  Luxembourg 
ne  vint  mectre  le  siège  devant  eulx ,  sçachant 
aussi  le  démené  de  la  guerre ,  et  comment  leurs 
voisins  s'estoient  gouvernez  en  tels  cas,  et  con- 
sidérant aussi  les  paroles  du  saige ,  qui  dit  : 

Belle  doctrine  prend  en  liiy^ 
Qui  se  chastie  par  autruy. 

Jean  Chartier.  H.  S 


114  Jean  Chartier.  [Août  28 

Et  voyant  ledit  conte  estre  là  arrivé,  vint  in- 
continent le  susdit  Messire  Guillaume  Hape,  et 
avec  luy  l'un  des  habitans  d'icelle  ville,  nommé 
Pillavonne,  ou  Raoulet  Pillavoine,  avecques 
aultres ,  pour  entretenir  le  traictié  et  accord  fait 
avec  le  susdit  conte  de  Sainct-Pol  ;  lequel  traic- 
tié avoit  esté  fait  au  lieu  de  Longueville ,  et  fut 
l'appoinctement  tel  que  ladite  ville  et  place  luy 
seroit  rendue,  c'est  à  sçavoir  la  ville  et  le  chas- 
tel  ;  et  par  ainsi  s'en  dévoient  aller  ledit  cappi- 
taine,  et  autres  gens  de  guerre  qui  là  estoient, 
où  bon  leur  sembleroit ,  et  emporter  avec  eux 
toutes  leurs  bagues  ;  et  qui  voudroit  demeurer 
en  faisant  le  serment,  faire  le  pouvoit.  Combien 
que  Monseigneur  de  Mouy  et  Guillaume  de 
Chanu ,  ou  Chenu ,  ignorans  l'entreprinse  dudit 
conte  de  Sainct-Pol,  laborèrent  fort  et  inces- 
samment et  se  mirent  en  peine  pour  cuider 
prendre  ladite  ville  d'emblée.  Mais  ce  que  des- 
sus estant  venu  à  leur  congnoissance ,  ils  se  dé- 
portèrent de  l'entreprinse  pour  l'honneur  d'ice- 
îuy  conte ,  et  pour  luy  céder. 

Ainsi  ladite  ville  et  le  chastel  estoient  batus 
de  deux  verges  ;  et  estoient  dedens  icelle  ville  et 
chastel,  d'Anglois,  jusques  au  nombre  de  quatre 
vingts  ou  environ.  Laquelle  ville  et  chastel  le 
roy  donna  audit  conte  de  Sainct-Pol,  sa  vie  du- 
rant seuiemeiiî,  avec  toutes  les  appartenances. 
Pour  la  garde  de  laquelle  ville  et  chastel  fut 
commis  par  ce  conte  Georges  De  la  Croix ,  sei- 
gneur de  Baissel ,  ou  Blaiseut.  Pendant  que  ces 
appoinctemens  se  faisoient ,  Monseigneur  le 
conte  d'Eu  s'estoit  retrait  à  Andely-sur-Seine  , 
ayant  avec  luy  Monseigneur  de  Culant ,  grand 


1449]  Chronique  de  Charles  VII.  1 1  ^ 
maistre;  Poton ,  grant  escuyer  d'escuyerie ,  et 
Monseigneur  d'Orval,  fils  de  Monseigneur  d'Al- 
bret.  Quant  audit  conte  de  Sainct-Pol ,  il  s'en  re- 
tourna loger  au  Pont-de-Sainct-Pierre ,  où  il  sé- 
journa trois  jours.  Avecques  lequel  allèrent  ledit 
conte  d'Eu  et  le  mareschal  de  Jalongnes.  Et 
ledit  seigneur  de  Culant ,  Poton  et  le  seigneur 
d'Orval  allèrent  mectre  le  siège  devant  Harcourt, 
et  repassèrent  la  Seine  pour  ce  faire. 

Chapitre   i88. 

Comment  les  François  asseigèrent  le   chasteau 

de  Harcourt ,  qui  fut  redduit 

en  Vohéissance  du  roy. 

Depuis,  et  sans  intervalle,  alla  aussi  Monsei- 
gneur de  Dunois ,  avec  sa  compaignie,  de- 
vant le  chasteau  de  Harcourt,  qui  est  bel  et 
fort,  duquel  estoit  cappitaine  Richard  Flonquenal 
ou  Frogneral  ',  chevalier  anglois ,  lequel  avoit 
avecques  luy  sept  ou  huit  vingts  hommes  de 
guerre  ou  environ.  Et  furent  asseigez  par  ledit 
conte  de  Dunois  l'espace  de  quinze  jours,  en 
escarmochant  tousjours  les  Anglois,  et  firent  les 
Françoys  de  grandes  approuches,  devant  les- 
quelles fut  tué  d'ung  canon  ung  vaillant  homme 
d'armes ,  François  de  nation  ,  de  la  garnison  de 
Louviers.  Et  pareillement  ung  Anglois  y"  fut  tué 
d'une  coulevrine  sur  le  portail  de  la  basse-court. 
Et  estoit  lors  le  susdit  Frogneval  fort  désho- 
noré,, et  pendu  parles  pieds  en  peinture  à  la  porte 

j.  Rich.  Frognall  ? 


ii6  Jean  Chartier.        [Août  29-Sept.  5 

dudit  Louviers,  pour  ce  qu'il  avoit  faussé  son 
serment,  etportoit  les  armes  contre  les  Françoys, 
contre  sa  parolle.  Or  les  François  qui  tenoient 
ledit  siège ,  voyans  la  grande  résistance  de  ceulx 
de  dedens,  firent  assortir  et  gecter  canons  de- 
vant ,  tellement  que  du  premier  coup  ils  percè- 
rent tout  oultre  les  murs  de  la  basse-court.  Et 
lors  lesdits  Anglois,  doubtans  fort  l'effet  desdits 
canons,  voyans  aussi  l'ordonnance  dudit  siège, 
composèrent  de  rendre  le  siège  au  cas  qu'ils  ne 
seroient  les  plus  forts  aux  champs  à  ung  jour 
dit,  et  que  ils  sortiroient  de  la  place.  Ce  qui  ar- 
riva un  vendredy,  et  de  ce  baillèrent  ostaige; 
auquel  jour  ne  se  trouvant  point,  et  ne  paroissant 
personne  en  campagne  pour  les  secourir,  ils  ren- 
dirent ledit  chastel  le  i  $e  jour  de  septembre, 
dans  lequel  ils  avoient  soustenu  quinze  jours  de 
siège  ;  puis  s'en  allèrent  tous  leurs  corps  et  biens 
saufs  ;  et  par  ainsi  demeura  cette  place  en  l'o- 
béissance et  sujecion  du  roy. 

Chapitre  189. 

Comment  la  ville  de  la  Roche-Guyon  fut  aussi 
redduite  en  l'obéissance  du  roy  de  France. 

Le  lundy  ensuivant,  vingt-neufiesme  jour  du- 
dit mois  d'aoust,  se  partirent  tous  les  sei- 
gneurs qui  avoient  esté  à  la  prinse  de  Vernon , 
et  tirèrent  tous  pour  aller  vers  le  roy  à  Louviers, 
pour  conclure  et  adviser  ensemble  comment  on 
procéderoit  oultre  ou  fait  de  la  conqueste. 

Pendant  qu'ils  furent  ensemble,  Monseigneur 
deJalongnes,  mareschal  de  France,  et  Monsei- 


t449]       Chronique  de  Charles  VII.       117 

gneur  de  la  Roche-Guyon,  ayans  grant  compai- 
gnie  de  gens  de  guerre,  advisèrent  voye  et  ma- 
nière de  conquérir  et  réduire  le  chastel  de  la 
Roche-Guyon;  et  pour  ce  faire  envoyèrent  trente 
compaignons  ou  environ,  par  eaue,  bien  abiilés 
de  trait  et  de  canons,  lesquels  vindrent  devant 
ladite  place,  faignans  y  vouloir  mectre  le  siège 
devant.  Ils  faisoient  une  si  grande  huée  et  bruit 
que  quant  ils  eussent  esté  deux  cents,  ils  n'en 
auroient  pu  faire  davantage.  Et  séjournèrent  de- 
vant ledit  lundy ,  le  mardy,  et  le  mercredy, 
tousjours  escarmochant;  et  combien  qu'ils  tus- 
sent dedens  ladite  place  cinquante-six  hommes 
Anglois,  ou  au  dessus  (autres  disoient  seulement 
quarante-cinq),  néantmoins  ils  ne  conquestèrent 
riens  sur  lesdits  Françoys. 

Or,  le  jeudy  troisiesme  jour  de  septembre, 
vindrent  lesdits  seigneurs  de  Jalongnes  et  de  la 
Roche-Guyon  devant  ladite  place.  Ce  que  voyant 
Jehan  Houel,  Anglois,  cappitaine  dudit  lieu,  et 
que  telle  compaignie  venoit  l'assallir,  à  laquelle 
luy  estoit  fort  im.possible  de  résister,  considérans 
aussi  aucunement  le  bon  droit  qu'avoit  le  roy 
en  reconquérant  son  royaume,  et  mesmement 
voyant  le  seigneur  de  ladite  place  y  estre  en 
personne  avec  les  aultres,  il  traicta  avec  lesdits 
seigneurs  en  la  manière  qui  s'ensuit  :  c'est  àsça- 
voir  que,  s'ils  n'estoient  secourus  du  roy  d'An- 
gleterre ou  de  son  lieutenant  dedens  le  terme 
de  quinze  jours  prochainement  ensuivans,  en  ce 
cas  ilrendroit  ladite  place  ;  et  aussi  s'en  dévoient 
aller  luy  et  ses  compaignons  de  guerre  en  leur 
party  où  bon  leur  sembleroit,  et  emporter  avec- 
ques  eulx  tous  leurs  biens  meubles  quelconques, 


ii8  Jean  Chartier.  [Sept.  21 

sans  en  ce  comprendre  canons  et  coulevrines. 
Lequel  projet  de  traictié  il  fit  sçavoir  au  duc  de 
Sombrecet,  gouverneur  de  Normendie  pour  le 
roy  d^Angleterre,  qui  estoit  lors  à  Rouen.  En 
suite  de  quoy  celuy  qui  avoit  porté  lesdites  nou- 
velles à  ce  duc  de  Sombrecet  trouva  moyen, 
avec  vingt-quatre  autres  Anglois,  de  eulx  venir 
bouter  dedens  ladite  place ,  où  ils  avoient  ma- 
chiné et  résolu  de  tuer  ledit  Jehan  Houel,  gou- 
verneur. 

Lequel  messager,  tant  tost  qu'il  fut  de  retour 
audit  lieu  de  la  Roche-Guyon,  cuida  actraire 
aulcuns  de  la  garnison  pour  bouter  dedens 
lesdits  vingt-quatre  Anglois ,  afm  de  pouvoir  exé- 
cuter son  maudit  et  dampnable  propos  et  entre- 
prinse;  mais  tout  cela  estant  venu  à  la  congnois- 
sance  dudit  Houel  par  certaines  congectures, 
envoya  hastivement  en  advertir  et  quérir  ledit 
sieur  de  la  Roche-Guyon,  lequel  s'estoit  retraict 
en  actendant  le  susdit  quinziesme  jour  qui  estoit 
prins  par  appoinctement,  comme  dessus  est 
dit;  auquel,  de  celle  heure,  délivra  et  bailla  ladite 
place. 

Et  après  se  partirent  iceulx  Anglois  de  la  gar- 
nison et  s'en  allèrent  avec  bon  sauf  conduit  en 
toute  seureté,  après  avoir  disposé  de  leurs  biens, 
où  bon  leur  sembla,  ainsi  que  par  le  susdit 
traictié  et  appoinctement  fait  avecques  eulx  avoit 
esté  accordé.  Et  y  demoura  ledit  Jehan  Houel, 
qui  print  lors  le  party  des  François ,  en  leur 
faisant  le  serment  parmy  qu'il  devoit  joyr  des 
terres  que  sa  femme  possédoit  estans  en  l'o- 
béissance du  roy,  car  icelle  estoit  natifve  de 
France  ;  et  ordonna  ledit  seigneur  de  la  Roche- 


1449]      Chronique  de  Charles  VII.         119 

Guyon  '  le  mesme  dessus  dit  gouverneur  pour 
la  garde  de  son  chastel,  lequel  par  ainsi  demoura 
sous  l'aulhorité  et  la  sujétion  du  roy. 

Chapitre  190. 

De  la  prinse  faicte  par  les  Françoys  du  Neufchastel 
de  Ntcourt. 

Environ  la  my-septembre,  il  fut  advisé  et  con- 
clu à  Louviers  que,  veu  la  grande  seigneurie 
et  chevalerie  de  François  qui  estoit  alors  assem- 
blée, il  estoit  expédient,  pour  faciliter  et  abbréger 
la  conqueste  sus  mentionnée,  de  séparer  et  mectre 
en  deux  parties  ladite  armée  :  c'est  à  sçavoir,  que 
Charles  d'Artois,  conte  d'Eu,  Jehan  de  Luxem- 
bourg, conte  de  Sainct-Pol,  et  Jehan  de  Sa- 
veuse ,  lesquels  avoient  en  leur  compaignie  de 
trois  à  quatre  mille  combatans,  yroient  mectre 
le  siège  devant  le  Neufchastel  de  Nicourt,  du- 
quel estoit  cappitaine  Adam  Heton  '  ou  Hilleton, 
Anglois.  Et  pour  ce  partirent  pour  aller  mectre 
ledit  siège,  et  y  arrivèrent  le  mardy  vingt-uniesme 
jour  de  septembre,  et  le  jeudy  ensuivant  fut  icelle 
ville  prise  d'assault;  mais  le  chastel  demoura 
encores  quelque  temps  asseigé ,  lequel  enfin  se 
rendit  au  bout  de  quinze  jours  ensuivant  par 
composicion,  c'est  à  sçavoir,  que,  en  laissant  la- 
dite place,  ledit  cappitaine  et  les  sept  vingts  An- 
glois ses  compaignons  se  debvoyent  aller  es  lieux 

t.  Ce  seigneur  étoit  le  fils  de  Perrette  de  la  Roche-Guyon, 
femme  d'un  grand  caractère,  et  qui  mérite  un  rang  hono- 
rable dans  cette  histoire. 

2.  Eton  se  prononce  Itonne. 


120  Jean  Chartier.  [Sept.   18 

de  leur  party,  où  bon  leur  sembleroit,  et  em- 
porter avecques  eulx  tous  leurs  biens  meubles. 
Et  oultre  plus  leur  fut  accordé  par  cet  appoinc- 
tement  que  qui  voudroit  demourer,  en  faisant 
le  serment  au  roy,  il  le  pouvoit  faire.  Et  ainsi 
la  place  fut  désemparée  par  les  Anglois  et  mise 
en  l'obéissance  du  roy. 

Pour  l'autre  armée,  commandée  par  Monsei- 
gneur le  conte  de  Dunois,  lieutenant  général  du 
roy,  comme  dit  est  (avec  lequel  estoient  Mon- 
seigneur le  conte  de  Clermont,  et  celuy  de  Ne- 
vers;  les  seigneurs  d'Orval ,  et  de  Jalongnes, 
mareschal  de  France;  Charles  de  Culant,  grand 
maistre  d'ostel  ;  Messire  Pierre  de  Bresay,  se- 
neschal  de  Poitou;  le  seigneur  de  Blainville, 
maistre  des  arbalestriers ,  le  sire  de  Bueil ,  le  sire 
de  Gaucourt,  et  les  baillifs  de  Berry  et  d'É- 
vreux,  avec  trois  à  quatre  mille  gens  de  guerre, 
bons  combatans  et  gens  d'élite),  après  leur  dé- 
partement dudit  Louviers,  alla  mectre  le  siège 
devant  Chambrois,  ou  Chambrais,  en  Nor- 
mendie,  le  dix-huitiesme  jour  de  septembre; 
duquel  estoit  cappitaine  Guillaume  Harniton  ' , 
Anglois ,  accompaigné  de  deux  cents  hommes 
de  guerre.  Devant  lequel  chastel  lesdits  sei- 
gneurs françois  et  leurs  gens  furent  par  l'es- 
pace de  huit  jours  ou  environ,  après  quoy  se 
rendirent  ceulx  de  dedens  par  semblable  com- 
posicion  qu'avoient  fait  ceulx  de  Neufchastel  des- 
susdit. Et  fit  cette  fois  ladite  composicion  le 
susdit  conte  de  Clermont,  avec  iceluy  cappi- 
taine, et  ses  gens  au  nombre  de  deux-cents  hom- 

I.  Alias  Eraiton;  al.  Crinçon. 


1449]      Chronique  de  Charles  VII.       121 

mes  de  guerre  estans  en  garnison  dans  ladite 
place,  laquelle  de  cette  sorte  fut  acquise  et  de- 
meura en  suite  en  la  main  et  l'obéissance  du  roy. 

Chapitre   191. 

De  la  prinsefdicte  par  les  François  du  chasîel 
d'Essay  et  de  l'abbaye  de  Fécamp. 

En  ce  temps  les  Anglois  de  la  garnison  de  la 
ville  et  chastel  d'Essay  allèrent  pescher  ung 
étang  assez  loin  de  ladite  ville  ;  laquelle  chose 
estant  venue  à  la  cognoissance  du  duc  d'Alen- 
çon,  incontinent  il  monta  à  cheval,  etprintgens 
avecques  luy  suffisamment  pour  y  aller  le  plus 
secrètement  que  faire  se  pourroit  ;  et  tellement 
et  si  cautement  y  besoigna,  qu^ils  furent  tous 
prins  oudit  estang  ;  après  quoy,  incontinent  et 
au  plustost ,  il  les  admena  devant  ladite  ville 
d'Essay,  laquelle ,  avec  le  chastel ,  ils  luy  firent 
rendre  ,  les  menaçant  qu'aultrement  il  feroit 
trancher  les  testes  à  tous  ses  prisonniers. 

Peu  de  temps  après,  ceulx  de  la  garnison  de 
Dieppe  pour  le  roy  sceurent  qu'il  y  avoit  peu 
d'Anglois  en  l'abbaye  de  Fescamp ,  qui  est  ung 
port  de  mer  dans  le  pais  de  Caux,  et  y  allèrent 
secrètement,  et  la  prindrent  d'emblée.  Et  incon- 
tinant  après  y  arriva  une  nef  qui  venoit  d'An- 
gleterre ,  en  laquelle  y  avoit  quatre-vingt-dix- 
sept  Anglois,  gens  de  guerre,  qui  venoient  pour 
entrer  et  estre  en  garnison  en  ladite  abbaye,  cui- 
dans  qu'elle  fust  encore  en  leur  obéissance  ; 
mais  les  François  tout  de  gré  les  laissèrent  vo- 
lentiers  descendre  à  terre  sans  leur  riens  dire , 


122  Jean  Chartier.  [Sept. 

lesquels ,  par  ce  moyen ,  furent  tous  prins ,  et 
demourèrent  prisonniers  des  Françoys.  Et  par 
ce  moyen  fut  icelle  ville  redduite  en  l'obéissance 
du  roy  de  France. 

Chapitre  192. 

Comment  le  duc  de  Breîaigne  vint  descendre 

en  la  basse  Normendie^  et  là  conquist 

la  cité  de  Costances^  Saint  Lô, 

Thorigny  et  plusieurs  aultres 

places ,    lesquelles    il 

mist  en  r obéissance 

du    roy   de 

France. 

En  ce  mesme  temps,  et  oudit  an  mille  quatre 
cent  quarante  neuf,  Monseigneur  Fran- 
çois, duc  de  Bretaigne,  et  Monseigneur  Artus, 
comte  de  Richemont  et  connestable  de  France, 
son  oncle,  ayans  en  leur  compaignie  Mon- 
seigneur Jacques  de  Luxembourg,  Monseigneur 
le  conte  de  Laval,  Monseigneur  le  conte  de 
Lohéac,  mareschal  de  France,  Monseigneur  de 
Rais  et  de  Coitivy,  admirai  de  France,  Monsei- 
gneur d'Estouteville,  Monseigneur  de  Bricquebec, 
son  fils,  Monseigneur  de  Boussac,  Monseigneur 
de  Malestroit,  Monseigneur  de  la  Hunaudaye, 
le  seigneur  d'Orval,  Joachim  Rouault,  Messire 
Geoffroy  de  Couvran,  Olivier  de  Bron  et  Guil- 
laume de  Rosniniven  ou  Rosenvinem,  avec  Mon- 
seigneur de  Montauban,  mareschal  de  Bretaigne 
et  plusieurs  aultres  seigneurs,  chevaliers  et  es- 
cuyers  du  pais  de  Bretaigne,  jusques  au  nombre 


1449]      Chronique  DE  Charles  VII.         i2j 

de  six  mille  combatans  et  mille  à  douze  cents 
lances,  en  y  comprenant  trois  cent  lances  et  les 
archiers  des  gens  du  roy,  dont  estoient  conduc- 
teurs ledit  sire  de  Lohéac,  sire  Geoffroy  de  Cou- 
vran  et  Joachim  Rouault,  partirent  de  la  duché 
de  Bretaigne  et  entrèrent  en  basse  Normendie, 
pour  réduire  et  mectre  en  l'obéissance  du  roi  le- 
dit pais,  que  les  Anglois,  anciens  ennemis  du 
royaume,  avoient  usurpé  et  detenoient  contre 
raison  trente  deux  ans  y  avoit,  ou  environ.  Et 
vindrent  au  giste  au  Mont-Saint-Michel  lesdits 
princes  et  seigneurs,  et  leurs  gens  logèrent  dans 
les  paroisses  des  Pas-Ardemon,  haut  et  bas  Cour- 
tils,  Sainct-Georges  en  Gaine,  Pont-Blanc  et  là 
es  environs. 

Au  partir  de  Bretaigne,  le  susdit  duc  laissa  son 
frère  Pierre  de  Bretaigne  sur  les  marches  de  Fou- 
gères et  d'Avranches,  pour  la  garde  du  pais,  a 
tout  trois  cent  lances.  Le  lendemain,  le  duc  et 
le  connestable  dressèrent  et  firent  leur  avant- 
garde,  laquelle  ils  envoyèrent  devant  Coustances. 
En  laquelle  avant-garde  estoient  Jacques  Mon- 
seigneur de  Luxembourg,  lieutenant  connestable, 
les  susdits  mareschal  et  admirai  de  France,  d'Es- 
louteville  et  de  Briquebec,  de  Boussac,  Joachim 
de  Couvran,  de  Bron  et  Rosenivinin,  faisans  en- 
semble quatre  à  cinq  cent  lances,  que  ce  dit  jour 
allèrent  coucher  devant  ladite  ville  de  Coustances, 
et  mesdits  seigneurs  le  duc  et  connestable  ayans 
en  leur  compaignie  le  conte  de  Laval  (estant  le 
surplus  desdits  seigneurs  demeuré  pour  le  corps 
de  bataille)  estoient  ensemble  faisans  quelque 
cinq  à  six  cent  lances,  qui  demeurèrent  icelle 
nuit  à  Grantville  et  es  environs. 


Ï24  Jean  Chartier.       [Sept.   17-18 

Le  lendemain  au  matin,  le  duc  et  le  connes- 
table,  avec  la  susdite  bataille,  allèrent  audit  lieu 
de  Coustances,  où  ils  arrivèrent  devers  l'ostel- 
Dieu.  Depuis,  le  reste  de  leur  armée  arriva  de- 
vant cette  ville,  laquelle  ne  soustint  le  siège 
qu'ung  ou  deux  jours;  d'où  sortirent  et  s'en  al- 
lèrent les  Anglois  leurs  biens  saufs.  Et  les  bour- 
geois, manans  et  habitants  demourèrent  en  la 
possession  de  leurs  biens  meubles  et  héritages. 
Et  estoit  cappitaine  dedans  icelle  place  ung  es- 
cuyer  nommé  Estienne  de  Montrefort  ou  de  Mont- 
fort,  lequel  avoit  en  sa  compaignie  grand  nombre 
d'Anglois;  mais  voyant  une  telle  quantité  de 
gens  devant  eulx,  ne  firent  aucune  résistance, 
et  se  rendirent  ainsi  sans  coup  férir.  Et  par 
ainsi  demeura  icelle  ville  en  l'obéissance  du  roy 
de  France. 

Tantost  après  alla  le  duc  de  Bretaigne  avec 
sa  compaignie  mectre  le  siège  devant  la  ville  de 
Sainct-Lô,  et  y  envoya  premièrement  sa  dite 
avant  garde,  qui  se  logea  d'un  costé.  Le  lende- 
main y  arrivèrent  ledit  duc  et  le  connestable  de 
France,  d'autre  costé.  Dans  lequel  lieu  estoient 
deux  cent  combatans,  dont  estoit  cappitaine 
messire  Guillaume  Poictou.  Et  combien  qu'ils 
fussent  dedens  assez  belle  compaignie,  néant- 
moins  ne  firent-ils  aucune  résistance,  mais  prin- 
drent  composicion  avecques  le  duc,  suivant  la- 
quelle ils  s'en  dévoient  aller  franchement  et  seu- 
rement  en  leur  party  où  bon  leur  sembleroit ,  et 
emporter  avec  eux  tous  leurs  biens. 

Et  ainsi  partirent  de  ce  lieu  le  dix-septiesme 
jour  de  septembre,  et  demoura  de  la  sorte  cette 
place  en  l'obéissance  du  roy ,  pour  laquelle  gar- 


1449]  Chronique  de  Charles  VII.  12^' 
der  y  ordonna  le  duc  suffisante  garnison  ;  puis 
lesdits  seigneurs  et  connestable  estans  audit 
Sainct-Lô,  furent  pareillement  gaygnées  et  red- 
duites  par  leurs  gens,  outre  icelle  ville,  les  places 
qui  s'ensuivent,  c'est  à  sçavoir  :  le  Hommel, 
Neufville,  les  chastels  de  Torigny,  de  Hauville, 
de  Beneville,  Beusseville,  Hambie ',  la  Motte- 
l'Evesque,  la  Haye  du  Puis,  Chantelou,  Laune  2, 
et  plusieurs  autres  petites  places  aux  environs 
dudit  Sainct-Lô,  en  chacune  desquelles  fut  mis 
garnison  pour  le  roy, 

Dudit  lieu  de  Sainct-Lô,  le  duc  et  le  connes- 
table envoyèrent  leur  avant-garde  devant  la  ville 
deCarentan,  et  le  lendemain  y  arrivèrent  lesdits 
seigneurs  avec  leur  bataille.  Ceux  de  dedens  ne 
tindrent  cette  place  que  trois  jours  de  guerre, 
d'oij  s'en  allèrent  les  Anglois,  ayans  pour  toutes 
conditions  seulement  un  baston  blanc  en  leur 
main.  Quant  aux  bourgeois,  manans  et  habitans, 
ils  demourèrent  en  la  gracieuse  mercy  desdits 
seigneurs  le  duc  et  le  connestable,  lesquels 
après  leur  firent  grâce,  et  les  restituèrent  en 
leurs  biens,  meubles  et  héritages.  De  là,  le  con- 
nestable de  France,  le  siège  estant  encore  de- 
vant ledit  Carentan,  alla  devant  le  pont  d'One, 
lequel  fut  prins  d'assault,  et  sans  perdre  temps 
toute  la  susdite  avant-garde  alla  courir  jusques 
au  clos  de  Constantin,  et  se  rendit  à  eux  la  place, 
laquelle  fut  baillée  en  garde  à  Joachim  Rouaut. 

Du  lieu  de  Carentan  lesdits  seigneurs  s'en  re- 
tournèrent à  Coustances.  De  là  ils  envoyèrent 


1 .  Ou  Hambie. 

2.  Ou  l'Aune. 


126  Jean  Chartier.       [Sept.   19-fin 

au  mois  d'octobre  les  susdits  seigneurs  de  Bri- 
quebec,  et  Malestroit,  de  Boussac,  de  Dernal, 
et  de  la  Hunaudaye,  et  Jamet  du  Tillay,  bailly 
de  Vermandois,  devant  Gauray.  Le  lendemain  y 
arriva  le  connestable ,  et  demoura  le  duc  iceluy 
jour  audit  lieu  de  Coustances.  Dès  avant  la  ve- 
nue du  connestable  avoit  esté  prins  le  boulevart 
dudit  Gauray.  Le  lendemain  messire  Geoffroy  de 
Couvren,  qui  faisoit  le  guet,  ruina  la  place,  et  fit 
approches  telles,  que  iceluy  jour  ledit  Gauray  fut 
assailly  bien  vaillamment,  tellement  que  les  An- 
glois,  qui  estoient  cinq  à  six  vingts  combatans 
dedens,  demandèrent  à  parler  pour  leur  compo- 
sicion,  lesquels,  moyennant  icelle ,  eurent  per- 
mission de  s'en  aller  eux  et  leurs  biens  saufs. 

Chapitre  193. 

De  la  prinse  d^Alençon  faicte  par  les  François 
sur  les  Anglois. 

Durant  ces  choses  dessus  dites,  le  duc  d'Alen- 
çon  ala  au  point  du  jour  devant  la  ville  d'A- 
lençon ,  par  l'intelligence  et  le  consentement  des 
bourgeois  et  habitans  d'icelle  ville.  Et  par  le 
moyen  d'iceux  ce  duc  la  print,  et  entra  dedens 
sa  ville ,  d'oia  se  retirèrent  les  Anglois  dedens  le 
chastel,  qui  fut  incontinent  asseigé  par  ce  duc, 
lequel  avoit  en  sa  compaignie  quelques  huit 
vingts  lances,  et  des  archers  autant  ou  environ. 
Et  estoit  cappitaine  de  ladite  place  ung  Anglois 
nommé  Nicolas  Morin ,  lequel  avoit  en  sa  com- 
paignie plusieurs  souldoyers ,  qui  eurent  tous  le 
cœur  failly;  car  ils  firent  petite  résistance,  et  se 


1449]      Chronique  de  Charles  VII.        127 

rendirent  audit  duc  d'Alençon,  auquel  compétoit 
et  appartenoit  icelle  ville  comme  son  propre 
héritage;  à  l'aide  duquel  duc  vint  Louis  de 
Beaumont,  gouverneur  du  Mans,  à  tout  bien 
soixante  lances  et  des  archers.  Le  roy  pour  lors 
estoit  encore  à  Louviers. 

Chapitre   194. 

Comment  la  ville  et  chastel  de  Mauléon,  du  pais 
de  Guyenne,  furent  prins  par  les  Françoys. 

En  ce  mesme  temps,  environ  la  fin  du  moys 
de  septembre,  le  conte  de  Foix,  accompai- 
gné  des  contes  de  Comminges  et  d'Estrac,  du 
viconte  de  Lautrac  son  frère,  et  de  plusieurs 
autres  barons,  seigneurs,  chevaliers  et  escuyers 
des  pais  de  Foix,  de  Comminge,  d^Estrac,  de 
Bigorre,  et  de  Béarn,  jusques  au  nombre  de  cinq 
à  six  cents  lances  et  dix  milles  arbalestriers, 
partit  de  son  pais  de  Bierne  (Bearn)  et  chevau- 
cha, ainsi  que  dit  est  accompagné,  parmy  le  pays 
des  Basques,  tant  qu'il  vint  jusques  à  la  ville  de 
Mauléon  de  Sole,  devant  laquelle  il  mist  le  siège. 
Et  tost  après  ce  siège  mis ,  ceulx  de  ladite  ville, 
doubtans  d'estre  forcez  et  emportez  d'assault , 
mesmement  veu  et  considéré  la  grant  compai- 
gnie  des  gens  de  guerre  qui  estoient  devant  eulx, 
pour  éviter  tous  inconvéniens  qui  à  l'occasion 
du  siège  leur  pourroient  advenir,  se  rendirent 
par  composicion,  àsçavoir  qu'ils  n'endommage- 
roient  lesdits  habitans  en  corps  ne  en  biens. 

Icelle  composicion  venue  à  la  cognoissance 
d'iceulx  Anglois  qui  là  estoient  en  garnison,  se 


128  Jean  Chartier.        [Sept.,  fin 

retrahirent  dans  le  chastel ,  qui  est  le  plus  fort 
lieu  de  la  duché  de  Guyenne,  car  il  est  extrê- 
mement haut  et  assis  sur  une  très-dure  roche. 
Or,  le  conte  de  Foix,  sçachant  qu'il  y  avoit  peu 
de  gens  et  de  vivres  dedens  iceluy  chastel ,  y 
mit  le  siège  de  tous  costez.  Sur  quoy  le  roy  de 
Navarre,  ces  nouvelles  estant  venues  à  sa  cog- 
noissance,  eut  dessein  d'y  obvier,  tant  pour 
bailler  secours  ausdits  assiégez  que  pour  faire 
lever  ce  siège.  A  ce  subget  il  fit  son  mandement 
de  toutes  parts,  puis  chevaucha,  accompaigné 
de  six  mille  combatans  Arragonnois,  Gascons, 
Anglois  et  Navarrois ,  avec  lesquels  il  vint  jus- 
ques  à  deux  lieues  près  du  dit  siège,  le  cuydant 
faire  lever.  Mais  quand  il  sceut  la  grant  puis- 
sance et  les  fortifications  des  assiégeans,  il  fit 
reculer  ses  gens  et  retraire.  Puis  envoya  ses 
messagiers  devers  le  susdit  conte  de  Foix,  luy 
faire  sçavoir  qu'il  desiroit  fort  de  parler  à  luy. 
Pourquoy  il  luy  envoya  demander  seureté  de 
venir  devers  luy  à  toute  telle  compaignie  que  bon 
luy  sembleroit. 

Ce  qui  estant  ainsi  arresté ,  ce  roy  de  Na- 
varre vint  à  petite  compaignie  jusques  à  un  quart 
de  lieue  près  dudit  siège  en  toute  seureté,  où  se 
trouva  aussi  ledit  conte  de  Foix,  auquel,  après 
la  salutacion  faite,  il  dit  :  Que,  veu  qu'il  avoii 
espousé  sa  fille  et  en  avoit  belle  lignée ,  et  aussi 
attendu  l'affinité  qui,  par  ce  moyen  ,  devoit  estre 
entre  eulx,  et  veu  que  par  ce  mariage  ce  devoit 
estre  tout  ung  d'eulx  deux,  il  s'esbahissoit  com- 
ment il  avoit  voulu  asseiger  cette  place ,  qui  es- 
toit  sous  sa  sauve-garde;  et  mesmement  veu  que 
son  connestable  en  estoit  cappitaine  pour  le  roy 


1449]    Chronique  de  Charles  VII.         129 

d'Angleterre ,  de  par  luy,  auquel  il  avoit  promis 
la  faire  garder  seurement  encontre  tous. 

Le  conte  de  Foix,  son  gendre,  très-gracieu- 
sement, et  en  luy  portant  tout  honneur,  luy  res- 
pondit  qu'il  estoit  lieutenant  général  du  roy  de 
France  es  parties  d'entre  Gironde'  et  les  Monts- 
Pyrénées  2,  son  parent  et  son  subject  ;  c^ue  par 
son  commandement  et  ordonnance  il  avoit  prins 
ladite  ville,  et  mis  le  siège  devant  ledit  chastel; 
et  pour  ce,  pour  son  honneur  garder,  et  ad  ce 
que ,  au  temps  advenir,  il  ne  luy  fust  riens  im- 
pugné  à  crime  ou  reproche,  ne  à  ceulx  Je  son 
Iignaige,  jamais  pour  homme  ne  lèveroit  ce 
siège,  et  ne  se  desplaceroit  de  devant  cette  place 
ny  luy  ny  son  ost,  s'il  n'y  estoit  combatu,  forcé 
et  vaincu,  et  le  plus  foible,  jusques  à  ce  que 
ledit  chastel  fust  rendu  et  réduit  en  l'obéissance 
du  roy  ;  mais  en  toutes  autres  choses  à  luy  pos- 
sibles luy  ayderoit,  le  conforteroit ,  et  le  servi- 
roit  comme  père  de  sa  femme,  réservé  toutefois 
contre  le  roy  de  France ,  ses  subgects  et  alliez , 
en  tant  qui  touche  le  faict  de  sa  couronne. 

Et  ainsi,  sans  autre  chose  pouvoir  faire,  s'en 
retourna  ledit  roy  de  Navarre  et  son  ost  en  son 
pais.  Adonc  quand  ceulx  du  chastel  cognurent 
qu'ils  ne  pouvoient  plus  estre  en  rien  secourus, 
considérans  aussi  la  nécessité  qu'ils  avoient  de 
vivres,  ils  rendirent  lesdits  chastel  et  ville  audit 
conte  de  Foix  par  composicion ,  lesquels  par  ce 
moyen  demourèrent  en  l'obéissance  du  roy.  Pour 
la  garde  dudit  chastel  ce  conte  y  ordonna  suffi- 
sante garnison  au  nom  du  roy. 

j.  Ms  de  Rouen  :  Gueronne, 
2.  Ms.  de  Rouen  ;  Espireulx,' 

Jean  Chartier.  II.  9 


1^0  Jean  Chartier.       [Sept.-Oct. 

Tost  après  lesdites  choses,  le  sire  de  Lusse 
(ou  Lucé),  tenant  le  party  des  Anglois,  accom- 
paigné  de  six  cents  combatans,  portans  tous  la 
croix  rouge,  lequel  estoit  homme  du  roy,  à  cause 
de  ladite  ville  et  chastel  de  Mauléon  à  luy  com- 
pétant  et  appartenant ,  vint  faire  hommai^e  au 
roy  en  la  main  dudit  conte  de  Foix,  son  lieute- 
nant général,  comme  dit  est,  es  marches  et  pais 
dessus  dit.  Lequel  sire  de  Lucé,  incontinent 
après  le  serment  par  luy  et  ses  gens  fait,  s'en  re- 
tourna avec  sa  compaignie  en  sa  maison  portans 
tous  la  croix  blanche,  au  lieu  que  du  temps  de 
la  Ligue  ils  portoient  l'escharpe  blanche  et  rouge; 
dont  le  peuple  fut  moult  esbahy.  Ce  fait,  s'en  re- 
tourna ledit  conte  de  Foix  avec  ses  gens  en  son 
pais,  après  grande  et  bonne  garde  suffisamment 
mise  audit  lieu  de  Mauléon. 

Chapitre  195. 

De  la  vrinse  du  chastel  de  Touques  et  de  Yemmes 
jaicte  par  les  Françoys  sur  les  Angloys, 

Le  vingt-septiesme  jour  du  mois  de  septem- 
bre, Monseigneur  de  Blainville  fut  avec 
grande  compaignie  de  gens  d'armes  devant  le 
chastel  de  Toucque,  qui  est  très-fort,  assis  sur 
ung  roc  joignant  la  mer,  dedens  lequel  estoient 
en  garnison  soixante  Anglois  pour  la  garde  d'ice- 
luy  ;  lesquels  voyans  si  grant  compaignie  devant 
eulx  ne  firent  guères  de  résistance,  mais  prin- 
drent  composicion  avecques  ledit  seigneur_,  sui- 
vant laquelle  ils  s'en  allèrent  leurs  corps  et  leurs 
biens  saufs,  et  eurent  bon  saufconduit  pour  se 


1449]       Chronique  de  Charles  VII.       131 

retirer  es  lieux  de  leurparty,  où  bon  leur  sembla. 
En  ce  mesme  an,  trentiesme  et  dernier  jour  du 
mois  de  septembre,  les  contes  de  Dunois,  de 
Clermont  et  de  Nevers,  avec  plusieurs  autres  de 
leur  compaignie  dessusdits,  misdrent  le  siège 
devant  le  chastel  de  Dyemmes  ou  Hiemes,  le- 
quel les  Anglois,  qui  dedens  estoient,  rendirent 
incontinent  par  composicion,  tellement  qu'ils 
s'en  allèrent  seurement  et  franchement  où  bon 
leur  sembla,  leurs  corps  et  biens  saufs.  Et  ainsi 
demoura  ladite  place  en  Tobeyssance  du  roy, 
réduite  par  ce  conte  de  Dunois. 

Chapitre  196. 

De  la  prinse  faicîe  par  les  Françoys  de  la  ville 
et  chasîel  d'Argenîain  en  Normendie. 

A  près  la  prinse  du  chastel  de  Yennes  ou  Hyem- 
-t^^mes,  s'en  alla  ladite  armée  avec  ledit  conte 
de  Dunois,  lieutenant  général,  devant  la  ville  et 
le  chastel  d'Argentan,  où  ils  misdrent  le  siège. 
Aussitost  les  Anglois  qui  dedens  estoient  com.- 
mencèrent  à  faire  semblant  de  parlementer,  en- 
cores  qu'ils  n'avoient  aulcune  voulenté  de  eulx 
rendre.  Et  quand  les  bourgeois  et  habitans  de 
ladite  ville  virent  ainsi  les  Anglois  abuser  et 
amuser  les  Françoys  soubs  prétexte  de  parle- 
menter, recognoissans  bien  que  leur  voulenté 
estoit  tout  au  contraire  de  tenir  et  résister  contre 
l'armée  et  la  puissance  desdits  François,  et  qu'ils 
disoient  et  faisoient  au  plus  loin  de  leur  inten- 
tion et  pensée ,  appelèrent  aulcuns  desdits  Fran- 
çoys par  ung  aultre  costé  où  l'on  ne  parlementoit 


132  Jean  Chartier.       [Sept.-Oct. 

point,  et  leur  dirent  leur  voulenté,  et  leur  des- 
couvrirent leur  dessein,  et  ce  que  les  Anglois 
avoient  en  intencion  de  faire.  Parquoy  ils  leur 
demandèrent  quelque  bannière,  estendart  ou 
pannonceau,  pour  servir  d'enseigne,  leur  disant 
que  là  où  ils  poseroient  cette  enseigne,  ils  y  vins- 
sent seurement ,  et  ils  les  mettroient  dedens  leur 
dite  ville;  ce  qu'ainsi  firent. 

Quand  les  Anglois  apperceurent  les  Françoys 
estre  desjà  entrez  dedens  icelle  ville  en  assez 
grant  nombre,  ils  se  retrahirent  tous  hastive- 
ment  dedens  le  chastel^  contre  la  muraille  du- 
quel incontinent  fut  tiré  ung  coup  de  grosse  bom- 
barde, par  le  moyen  duquel  fut  fait  ung  trou 
assez  grand  pour  passer  une  charette.  Alors  les 
Françoys,  voyans  ce  mur  ainsi  abbatu,  assallirent 
ce  chastel  fort  et  ferme,  et  entrèrent  dedens 
parmy  ledit  trou.  Mais  iceulx  Anglois,  voyans 
cela,  se  retirèrent  deligemment  ou  donjon,  dans 
lequel  ils  ne  tindrent  guères,  et  le  rendirent  au 
plustost,  de  paour  d'y  estre  forcez  et  prins  d'as- 
sault  ;  et  combien  qu'ils  y  demandassent  compo- 
sicion  bien  ample,  néantmoins  ils  n'emportèrent 
de  ce  lieu  que  chascun  ungbaston  en  leur  poing. 
En  icelle  place  estoit  cappitaine  pour  le  roy 
d^Angleterre  ung  vaillant  homme  nommé  Olivier 
de  Carsaliou;  et  estoient  iceulx  Anglois  tous 
honteux  d'eulx  en  aller  ainsi  si  pauvrement  et 
malheureusement,  nonobstant  qu'ils  fussent  grant 
nombre  en  garnison  dedens  icelle  place,  laquelle 
resta  en  l'obéyssance  du  roy.  Pour  laquelle  gar- 
der y  fut  commis  et  ordonné  de  par  le  conte  de 
Dunois,  lieutenant  général ,  certain  nombre  de 
gens  d'armes. 


1449]      Chronique  DE  Charles  VII.         135 

Chapitre  197. 

Du  siège  mis  devant  le  chasteau  de  Gaillart. 

En  ce  mesme  temps,  et  en  cette  saison ,  vint 
le  roy  >  de  Cécille  (Sicile)  devers  le  roy  en 
la  ville  de  Louviers,  lequel  y  fut  receu  à  fort 
grant  chère  et  liesse.  Aussi  estoient  là  le  conte 
du  Maine  son  frère  2,  Monseigneur  le  viconte  de 
Lomaigne  5,  le  conte  de  Castres  4,  le  cadet  d'Al- 
brets  le  baron  de  Traisnel'',  vaillant  homme 
d'armes  et  chancelier  de  France,  Monseigneur 
de  Culant7,  grant  maistre  d'ostel  du  roy,  Mon- 
seigneur le  conte  de  Tancarville^,  Monseigneur 
le  conte  de  Dampmartin?,  Monseigneur  le  ma- 
reschal  de  laFayète'°;  Ferry,  Monseigneur  de 
Lorraine,  et  Jehan  Monseigneur  son  frère;  les 
seigneurs  de  Blainville",  de  Montgascon  '^j  de 
Précigny '5,  de  Gaucourt  '4,  de  Preilly  '5,  de  la 

1.  René  d'Anjou. 

2.  Charles  d'Anjou. 

3.  Jean  V,  fils  et  successeur  de  Jean  IV.  L'un  et  l'autre 
furent  successivement  vicomtes  de  Lomagne  et  comtes  d'Ar- 
magnac. 

4.  Jacques  d'Armagnac,  fils  de  Bernard,  comte  de  la 
Marche,  et  gouverneur  de  Louis,  dauphin. 

j.  Arnaud  Amanieu,  sire  d'Orval,  mort  en  1463. 

6.  Jacques  Jouvenel  ou  Juvénal  des  Ursins ,  chevalier. 

7.  Charles,  mort  en  1460. 

8.  Guillaume  d'Harcourt. 

9.  Antoine  de  Chabannes. 

10.  Gilbert  Motié. 

1 1 .  Guillaume  d'Estouteville. 

12.  Bertrand  de  la  Tour. 
ij.  Bertrand  de  Beauveau. 
14.  Raoul. 

I  $ .  Pierre  Frotier,  baron  de  Preuilly  en  Touraine. 


134  -Jean  Chartier.  [Sept.-Oct. 

Boissière  ou  Bessiere  ',  de  Montart  ou  de  Mon- 
cat  2,  de  Brion,  de  Beauvais,  de  Han  ou  de  Laon 
en  Champaigne,  de  Graville,  de  Malicorne, 
Théaude  de  Valpergue,  Jehan  du  Signe,  Messire 
Loys  Rochète  ou  Messire  de  la  Rochette,  Mes- 
sire Robert  d'Estampes,  avecques  plusieurs  aul- 
tres  chevaliers  et  escuyers,  qui  seroit  longue 
chose  à  réciter,  jusques  au  nombre  de  deux 
cents  lances  et  les  archiers,  sans  en  ce  compren- 
dre l'armée  et  la  compaignie  du  duc  d'Alençon, 
celle  du  duc  de  Bretaigne,  celle  du  conte  de 
Dunois,  et  celle  du  conte  de  Clermont,  et  sans 
celle  des  contes  d'Eu  et  de  Sainct-Pol.  Esquel 
les  cinq  armées,  il  y  avoit  moult  grande  et  no- 
ble compaignie ,  comme  dessus  est  dit  et  déclaré. 
Pour  ce ,  le  roy,  voyans  si  noble  chevalerie , 
conclud  et  délibéra  de  procéder  oultre  à  la  con- 
queste  et  recouvrement  de  son  pais  de  Nor- 
mendie.  Partant  il  fist  mectre  le  siège  à  lundy 
matin  ou  dit  mois  de  septembre  devant  le  chas- 
tel  de  Gaillard ,  qui  est  moult  fort  et  quasi  im- 
prenable, sinon  par  famine;  et  n'est  presque 
pas  possible  de  prandre  par  force  ou  aultrement 
ledit  chastel  tant  qu'il  y  ait  des  vivres  dedens  la 
place;  car  il  est  assis  près  de  la  rivière  de  Saine 
sur  un  roc  ou  rocher,  et  en  tel  lieu  que  nuls  en- 
gins ne  le  pourroient  grever.  Et  y  fust  mis  ledit 
siège  par  le  seneschal  de  Poictou ,  le  sire  de  Jal- 
longnes,  mareschal  de  France,  Messire  Jehan 
de  Brezé,  Messire  Denys  de  Chailly,  et  plu- 
sieurs autres ,  lesquels  s'y  gouvernèrent  très  vail- 
lamment, et  y  estoit  le  roy  en  personne. 

1.  Pierre  de  Beauvau. 

2.  Ou  Monteil  ?  Antoine  d'Aubusson. 


1449]     Chronique  de  Charles  VII.         135 

Chapitre  198. 

De  la  prime  de  la  ville  et  chasîel  de  Fresnay 
en  Normendie. 

En  ce  temps  mesme,  Monseigneur  le  duc  d'A- 
lençon  mit  le  siège  devant  la  ville  et  le  chas- 
tel  de  PYesnay,  oiî  il  y  avoit  grant  quantité  d'An- 
glois,  lesquels  ne  résistèrent  presque  en  rien, 
pour  ce  qu'ils  voyoient  les  gens  du  roy  ainsi 
prospérer;  mais  rendirent  la  place  audit  duc 
d'Alencon,  par  composicion  telle  qu'ils  s'en  al- 
lèrent feurs  corps  et  leurs  biens  saufs.  Et  ainsi 
demoura  cette  place  en  l'obéissance  du  roy  es 
mains  de  ce  duc  d'Alençon. 

Chapitre  199. 

De  la  reddicion  de  la  ville  de  Gisors 

par  appoinctemenî  et  composicion 

jaicîes  avecques  eulx. 

Ce  pendant  que  le  siège  estoit  devant  le  susdit 
chastel  de  Gaillart,  avant  la  reddicion  d'i- 
celluy  deux  ou  trois  jours  seulement,  le  susdit 
séneschal  de  Poictou,  avec  ung  des  escuyers  d'es- 
cuyerie  du  roy,  nommé  Pariot,  et  ung  aultre 
nommé  Pierre  de  Courcelles,  parens  de  la  femme 
de  Richard  de  Marbury,  chevalier  anglois,  et 
capitaine  de  la  ville  de  Gisors  pour  le  roy  d'An- 
gleterre, traictièrent  et  appoinctièrent  avec  ledit 
de  Marbury  pour  la  reddicion  d'icelle  ville  en 
l'obéyssance  du  roy,  et  firent  composicion  telle 


1^6  Jean  Chartier.       [Sept.-Oct. 

que  le  susdit  capitaine  traictia  et  promit  de  ren- 
dre la  place  de  Gisors  dans  le  dix-huictiesme  ' 
jour  du  moys  d'octobre  ensuivant.  Et  de  faict 
se  rendit  ce  cappitaine  anglois  en  Tobéyssance 
du  roy,  et  luy  fit  serment  fort  solemnel  en  tel 
cas  accoustumé,  parmy  ce  qu'on  luy  délivrast 
purement,  nettement  et  sans  despens  deux  de  ses 
enfans,  nommez  Jehan  et  Hémond,  lesquels 
avoient  esté  prins  au  Ponteau-de-Mer. 

Et  oultre  ce  luy  fust  accordé  qu'il  joyroit  des 
susdites  terres  de  sa  femme  que  les  Françoys 
tenoient  et  occupoient,  fust  par  don  du  roy  ou 
aultrement.  Outre  plus,  à  la  requeste  des  parens 
de  sadite  femme,  et  pour  les  agréables  services 
que  le  roy  espéroit  que  luy  et  ses  enfans  luy  fe- 
roient  au  temps  à  venir,  il  le  fit  cappitaine  de 
Sainct-Germain-en-Laye,  et  luy  donna  sa  vie 
durant  seullement  tous  les  profits  et  esmolumens 
qui  appartenoient  à  ladite  cappitainerie. 

Et  demoura  cappitaine  par  le  don  du  roy  de  la 
ville  et  chastel  de  Gisors  Monseigneur  de  Gau- 
court ,  lequel  a  grandement  travaillé  son  corps 
au  service  du  roy  ;  tellement  que ,  veu  son  vieil 
âge,  qui  est  ^  de  quatre-vingts  ans  et  plus,  il  ac- 
questa  ung  grand  honneur,  et  a  fait  comme 

1.  Ms.  de  Rouen  :  Dix-septième. 

2.  Ms.  de  Rouen  :  Estoit. —  M.  deGaucourt  étoit  né  en 
1 371,  car  il  avoit  quatre-vingt-cinq  ans  le  2j  février  1456, 
lors  du  procès  de  réhabilitation  de  la  Pucelle.  (  Voy.  Qui- 
cherat,  Procès  de  la  Pucelle ,  etc.,  t.  },  p.  i6.)  En  1449  ,  il 
en  avoit  soixante-dix-huit  :  ceci  montre  que  Jean  Chartier 
écrivoit  ces  lignes  en  1451-2.  Voy.  en  tête  de  notre  t.  lia 
notice  de  J.  Chartier.  On  peut  consulter,  sur  la  biographie 
de  ce  personnage,  un  recueil  de  faits  et  de  pièces  intitulé  : 
Le  sire  de  Gaucourt.  Orléans ,  Gastineau,  18^1  in-8. 


1449]    Chronique  de  Charles  VII.        ijy 

vaillant  chevalier,  bon,  léal  et  vray  subgect  à 
son  souverain  seigneur  doit  faire. 

Chapitre  200. 

Comment  le  roy  se  disposa  pour  aller  mecîre 
le  siège  devant  la  ville  de  Rouen. 

Ou  mois  d'octobre  ensuivant ,  et  oudit  an  mil 
quatre  cent  quarante-neuf,  le  roy  manda  au 
conte  de  Dunois  son  lieutenant  général,  et  aux 
aultres  seigneurs  de  sa  compaignie  tenans  les 
champs,  qui  de  nouvel  avoient  mis  Argentan  en 
son  obéyssance,  et  pareillement  aux  contes  d'Eu 
et  de  Sainct-Pol ,  et  à  ceulx  de  leur  compaignie, 
qu'ils  vinssent  devers  luy,  pour  ce  qu'il  avoit  en- 
tencion  de  mectre  le  siège  devant  la  ville  et  cité 
de  Rouen  et  la  réduire  en  son  obéyssance.  Si 
vindrent  tous  à  son  mandement  bien  diligemment, 
et  chevauchèrent  tant  que  les  compaignies  dudit 
conte  de  Dunois  se  trouvèrent  en  la  champaigne 
du  Neufbourg,  et  ceulx  desdits  contes  d'Eu  et  de 
Sainct-Pol  se  vindrent  assembler  de  l'autre 
cousté  près  de  Rouen. 

Tant-tost  après  se  partit  le  roy  de  sa  ville  de 
Louviers ,  accompaigné  du  roi  de  Cécille  et  de 
plusieurs  autres  seigneurs  cy-devant  nommez. 
Et  chevaucha  jusques  devant  le  Pont-de-1 'Arche, 
où  iceulx  de  ladite  ville  vindrent  au  devant  de 
luy  aux  champs,  démenans  grande  joye,  et  fai- 
sans grans  esbatemens  pour  le  subgect  de  son 
joyeulx  advénement.  Alors  il  envoya  sommer 
sans  aucun  délay  ceulx  de  la  ville  et  cité  de 
Rouen,  par  ses  héraultx,  affm  que  sans  oppres- 


158  Jean  Chartier.  [Oct. 

sion  aulcune  ils  luy  voulsissent  rendre  et  re- 
mectre  en  son  obéissance  sa  dite  ville  et  cité  de 
Rouen.  Mais  les  Anglois  qui  dedens  estoient  en 
garnison ,  considérans  assez  la  fin  pourquoy  ces 
héraultx  venoient,  ne  les  vouldrent  souffrir  ap- 
proucher  de  cette  ville,  ne  bailler  leur  somma- 
tion ,  ains  leurs  respondirent  qu'ils  s'en  retour- 
nassent en  grant  haste,  ce  qu'ils  firent;  car  ils 
furent  en  grant  dangier  de  mort.  Incontinent 
que  ces  héraultx  furent  retournez  devers  le  roy, 
leur  rapport  estant  fait ,  et  voyant  la  manière 
que  les  Anglois  avoient  tenue  envers  ses  dits 
héraultx ,  il  fit  passer  tous  ses  gens  d'armes  au 
dit  Pont-de-l'Arche ,  desquels  estoit  conduiseur 
ledit  conte  de  Dunois,  comme  son  lieutenant 
général,  et  les  envoya  devant  la  cité  de  Rouen, 
oii  ils  furent  trois  jours  en  grant  multitude  et 
puissance  de  gens. 

Pendant  lesquels  trois  jours  iceulx  gens  de 
guerre,  tant  le  grand  que  le  petit,  le  seigneur 
que  le  moindre  souldoyer,  eurent  moult  à  souf- 
frir et  endurer  par  l'ouraige  de  pluye  qu'il  fist 
durant  ces  trois  jours,  dont  estoit  tout  l'ost 
perdu  pour  l'ord  '  chemin  qu'il  faisoit.  Et  ce 
nonobstant,  ceulx  de  la  ville  faisoient  de  fort 
grandes  et  furieuses  saillies,  où  il  eut  de  moult 
belles  prouesses  et  beaux  faicts  d'armes.  En 
iceîle  fut  prins  ung  escuyer  françois,  nommé 
le  bastard  Sorbier,  par  l'occasion  de  son  cheval 
qui  cheut  dessoubz  luy.  Lesdits  seigneurs  et 
gens  d'armes,  quelque  temps  qu'il  fist,  se  mis- 
drent  en  bataille  devant  ladite  cité,  et  de  reschief 

1.  Sale;  ord  a  laissé  dans  notre  langue  ordure. 


1449]     Chronique  de  Charles  VII.         139 

les  envoyèrent  pour  la  seconde  fois  sommer  par 
lesdits  héraultx  du  roy.  Mais  oncques  ne  voul- 
drent  souffrir  les  Anglois  qu'ils  approuchassent 
de  la  ville,  n-î  qu'ils  parlassent  aulcunement  au 
peuple. 

Et  par  ainsi  s^en  retournèrent  lesdits  héraultx 
comme- devant,  sans  rien  faire,  ainsi  qu'ils  avoîent 
fait  la  première  fois;  qui  estoit  contre  tout  ordre 
de  seigneurie  et  chevalerie.  Car  héraultx  doi- 
vent aller  et  venir  sauvement  et  seurement  pour 
aller  et  venir  faire  ce  à  quoy  ils  sont  envoyez , 
pourveu  que  en  leur  faict  n'y  ait  aulcune  trahi- 
son. Et  se  les  Anglois  eussent  esté  tels  et  du 
naturel  qu'ils  eussent  deu  estre ,  et  de  bonne  et 
honneste  façon ,  ils  eussent  appelle  et  reçeu  les- 
dits héraultx,  et  oy  leur  sommacion  telle  qu'ils 
vouUoientla  faire  et  proposer,  après  quoy  ils  leur 
eussent  fait  apporter  à  boire  et  à  menger,  pour 
l'honneur  et  la  révérence  du  prince  de  la  part 
duquel  ils  estoient  là  venus  ;  et  après  leur  bailler 
response  selon  que  le  cas  le  requéroit,  pour 
icelle  rapporter  à  leur  dit  prince. 

Or,  les  susdits  héraultx  estans  ainsi  retournez 
sans  rien  faire,  et  leur  rapport  estans  fait  audit 
conte  de  Dunois,  lieutenant  général,  iceluy 
conte,  voyant  que  nul  de  ladite  ville  ne  faisoit 
semblant  ne  manière  de  la  vouloir  rendre  et  re- 
mectre  en  l'obéissance  du  roy  ;  considérant  aussi 
le  temps  et  la  saison ,  qui  estoit  proche  de  l'hy- 
ver,  et  la  pluye  qu'il  faisoit,  s'en  retourna  ce  dit 
tiers  jour  au  giste  en  la  ville  du  Pont-de-I'Ar- 
che ,  et  les  gens  de  guerre  se  logèrent  es  villai- 
ges  allentour  d'icelle  ville  et  ailleurs.  Le  roy, 
qui  estoit  logé ,  avec  le  roy  de  Cécille ,  en  une 


140  Jean  Chartier.  [Oct.  i6 

abbaye  de  dames ,  à  une  lieues  et  demie  de 
Rouen,  s'en  retourna  aussi  au  mesme  giste, 
oudit  Pont  de  l'Arche  ;  et  demoura  ledit  roy  de 
Cécille  derrière  jusques  à  ce  que  toutes  les  com- 
paignies  se  fussent  retirées  oudit  Pont-de-l'Ar- 
che ,  et  es  marches  d'environ. 

Chapitre  201. 

Comment  la  ville  de  Rouen  fut  assiégée  par  le  conte 
de  Dunoys  et  aultres  seigneurs. 

Peu  après  vindrent  nouvelles  au  roy,  estant 
en  ladite  ville  de  Pont  de  l'Arche ,  que  aul- 
cunes  gens  de  ladite  ville  de  Rouen ,  tant  bour- 
geois qu'aultres  habitans,  s'estoient  mis  sur  la 
muraille  d'icelle  ville  dedens  deux  grosses  et 
fortes  tours ,  et  que  là  ils  gardoient  un  pan  de 
mur,  en  telle  manière  et  façon  que  les  Françoys 
pourroient  bien  entrer  par  là  en  cette  ville.  Si 
fut  envoyé  en  icelle  par  ledit  conte  de  Dunois 
avec  l'armée  dessus  dite ,  et  autres  gens  d'ar- 
mes, tant  à  pied  qu'à  cheval,  pour  entrepran- 
dre  icelle  besongne. 

Laquelle  se  partit  tout  ensemble  le  jeudy 
seiziesme  jour  du  mois  d'octobre  ;  lesquels  che- 
minèrent et  se  misdrent  en  fort  belle  ordon- 
nance sur  les  champs  ;  puis  chevauchèrent 
tant  qu'ils  arrivèrent  devant  ladite  ville  de 
Rouen ,  où  ils  se  misdrent  en  bataille  du  costé 
de  devers  le  Neufchastel.  De  laquelle  compai- 
gnie  et  armée  firent  et  ordonnèrent  lesdits  sei- 
gneurs Françoys  deux  corps,  dont  l'ung  d'iceulx 
estoit  entre  la  porte  des  Chartreux  et  la  porte 


1449]     Chronique  de  Charles  VII.        141 

Beauvoisine.  Et  en  estoient  conduiseurs  Mon- 
seigneur le  conte  de  Dunois ,  lieutenant  général 
du  roy,  le  conte  de  Nevers,  le  conte  d'Eu,  le 
conte  de  Sainct-Pol,  le  seigneur  d'Orval,  Mon- 
seigneur le  séneschal  de  Poictou,  Monseigneur 
le  mareschal  de  la  Fayète ,  Monseigneur  de 
Gaucourt,  Robert  de  Flocques,  dit  Flocquet, 
bailly  d'Évreux  ;  le  bailly  de  Berry,  et  plusieurs 
aultres  chevaliers  et  escuyers. 

Et  l'autre  partie  estoit  entre  la  justice  et  la 
cité  d'icelle  ville,  où  estoient  les  contes  de  Cler- 
mont  et  de  Castres,  le  vicomte  de  Loumaigne, 
Monseigneur  de  Culant,  grant-maistre  d'ostel 
du  roy  ;  Messire  Philippes  de  Culant ,  son  frère , 
mareschal  de  France;  Monseigneur  de  Blain- 
ville,  maistre  des  arbalestriers  ;  Monseigneur 
de  Bueil,  Pierre  de  Louvain,  avec  plusieurs 
aultres  chevaliers  et  escuyers.  Et  là  furent  tous 
en  bataille  jusques  à  deux  heures  après  midy.  Et 
à  celle  heure  mesme  saillit  ung  homme  de  ladite 
ville,  à  cheval,  qui  vint  dire  aux  dits  seigneurs 
tenans  lesdites  batailles  qu'il  y  avoit  des  gens 
de  la  ville  qui  tenoient  de  faict  et  de  force  deux 
tours  sur  ladite  muraille ,  pour  bouter  les  gens 
du  roy  dedens.  Et  incontinent  icelluy  conte  de 
Dunois  et  auhres  seigneurs  tenans  une  bastille 
devant  la  susdite  porte  des  Chartreux  firent  mar- 
cher promptement  des  gens  de  traict  pour  venir 
joindre  à  ce  pan  de  mur,  qui  estoit  entre  ces  deux 
tours  que  tenoient  iceux  bourgeois  et  habitans. 

Et  en  mesme  temps  descendit  à  pié  ledit  conte 
de  Dunois,  et  ceulx  de  sa  compaignie,  qui 
s'advancèrent  jusques  à  la  muraille  de  la  ville, 
contre  laquelle  ils  dressèrent  tout  peu  d'eschelles 


142  Jean  Chartier.  [Oct.  16 

qu'ils  avoient  entre  icelles  deux  tours;  et  faisoit 
ung  chacun  grant  diligence  pour  monter  contre- 
mont  la  muraille  d'icelle  ville. 

Chapitre  202, 

Comment  Monseigneur  le  conte  de  Nevers  et  aulires 

seigneurs  furent  faicts  chevaliers; 

et  aultres  matières. 

Là  furent  faits  chevaliers  Monseigneur  le  conte 
de  Nevers,  le  seigneur  de  Concressault  ' ,  Bru- 
net  de  Lonchamp,  le  sire  de  Plemartin  ',  Pierre 
de  la  Fayète,  le  seigneur  d'Aigreville,  le  sire  de 
la  Gravelle,  Maistre  Guillaume  Cousinot,  Jacques 
de  la  Rivière,  bailly  de  Nivernois,  Robert  de 
Herenville  et  plusieurs  aultres ,  qui  tous  y  fai- 
soient  grandement  et  honorablement  leur  devoir 
de  monter  sur  ladite  muraille ,  et  tellement  qu'ils 
estoient  desjà  trente  à  quarante  François,  tant 
de  montez  dessus  le  mur  que  d'entrez  dedens 
ladite  ville.  Sur  lesquels  vint  charger  fort  aspre- 
ment  le  sire  de  Talbot ,  à  tout  trois  cent  Anglois 
en  sa  compaignie.  Lequel  vint  planter  sa  ban- 
nière sur  la  muraille  d'icelle  ville,  afm  d'en  re- 
bouter les  Françoys  qui  jà  estoient  dedens  la 
ville ,  comme  dit  est.  Lesquels  s'entrecombati- 
rent  fort  vaillamment,  tellement  que  la  plus 
grande  partie  se  sauva ,  en  ressaillant  dedens  les 
fossez  et  les  repassant ,  à  quoy  ils  furent  con- 

1 .  Guillaume  de  Meny-Penny  ?  écuyer  d'Ecosse.  Meny- 
Penny,  chevalier,  étoit  seigneur  de  Concressaut  en  1466. 
(Ms.  Gaignières,  n»  772,2,  fol.  430,  v°,  etpassim.) 

2.  Plementin  ou  Parlementin. 


1 


1449]  Chronique  de  Charles  VII.    145 

traints  par  la  force  et  les  coups  du  traict  des  dits 
Anglois;  et  ceulx  qui  ne  se  peurent  assez  tost 
furent  mors,  ou  prins  par  les  Anglois  dedens  la 
ville. 

Et  chargèrent  si  asprement  et  durement  iceulx 
Anglois  sur  lesdits  Françoys,  bourgeois  et  ha- 
bitans  de  la  ville  de  Rouen,  qu'ils  demourèrent 
maistres  de  toute  la  susdite  muraille  et  des  dites 
deux  tours.  Et  là  furent  que  mors  que  prins  à 
ce  dit  assault  plus  de  cinquante  à  soixante  hom- 
mes, soit  de  Françoys  ou  de  ceulx  de  cette  ville 
qui  les  aidoient  et  favorisoient.  Et  les  aulcuns 
en  saillant  pour  eulx  cuider  sauver  se  tuèrent 
eux-mesmes  par  trop  grande  précipitation,  mes- 
mement  de  ceux  qui  estoient  dedens  ladite  tour  ; 
quelques-uns  se  rompirent  les  bras  et  jambes , 
les  aultres  furent  prins  des  Anglois,  et  par  eulx 
meurdrits  moult  cruellement  et  inhumainement, 
sans  aucune  miséricorde,  et  sans  vouloir  don- 
ner aucun  quartier  ;  et  estoit  grande  abhomina- 
tion  de  veoir  le  sang  qui  fut  en  ce  jour  respandu 
entre  et  autour  les  deux  tours  dessus  dites. 

Cependant  arrivèrent  à  Dernetal  •  lesdits  roys 
de  France  et  de  Cécille;  lesquels,  quand  ils  vi- 
rent la  chose  ainsi  aller,  et  que  ceulx  de  cette 
ville  n'estoient  pas  bien  encor  unis  et  assez  d'in- 
tellig.ence  par  ensemble ,  ils  s'en  retournèrent  ce 
mesme  jeudy,  seiziesme  jour  d'octobre,  audit 
Pont-de-1'Arche ,  et  tous  les  gens  de  guerre  s'en 
allèrent  loger  es  villages  au  long  de  la  rivière 
de  Seine ,  oi^  ils  avoient  leurs  logemens  ordon- 
nez de  par  le  roy. 

I.  Darnetal. 


144  Jean  Chartier.  [Oct.  17 

Chapitre  203. 

Comment  les  bourgoys  de  Rouen  feiren{  composicion 

avecques  k  conte  de  Dunoys ,  lieutenant 

général  du  roy. 

Le  dix-septiesme  jour  du  dit  mois  d'octobre, 
les  bourgeois ,  manans  et  habitans  de  ladite 
ville  de  Rouen ,  pour  la  grande  paour  et  frayeur 
quMIs  avoient  eue  du  rude  assault  cy-devant 
mentionné,  doubtans  et  appréhendans  fort  que 
leur  ville  ne  fust  enfin  prinse  et  emportée  par 
semblable  cas ,  et  par  ce  moyen  pillée ,  desrobée 
et  destruite  totalement ,  comme  aussi  pour  éviter 
et  prévenir  l'effusion  du  sang  humain  qui  pour- 
roit  advenir  par  icelle  prinse,  se  assemblèrent 
d'ung  commun  accord  avec  leur  arcevesque,  et 
là  résolurent  d'envoyer  devers  le  roy,  et  le  re- 
cognoistre.  Ils  estoient  fort  esmeus  et  très-indi- 
gnez  et  desplaisans  du  massacre,  cy-devant  rap- 
porté ,  d'aulcuns  de  leurs  citoyens  et  patriotes 
qui  avoient  ainsi  esté  meurdriz  et  tuez  impitoya- 
blement au  susdit  assault.  Et  s'ils  eussent  ren- 
contré à  icelle  heure  le  sire  de  Talbot,  et  en  la 
colle  '  où  ils  estoient,  selon  leur  commun  lan- 
gaige,  ils  l'eussent  occis  sans  pitié  aulcune, 
comme  il  avoit  fait  aulcuns  de  leurs  parens  et 
amis. 

Si  rencontrèrent  le  duc  de  Sombrecet ,  qui  se 
disoit  gouverneur  du  duché  de  Normandie  pour 
le  roy  d'Angleterre,  et  luy  dirent  qu'il  estoit 

(i)  Colère. 


1449]    Chronique  de  Charles  VII.         14$ 

très-expédient  et  nécessaire  qu^ils  eussent  traictié 
et  appoinctement  avec  le  roy  de  France,  car 
aultrement  ils  estoient  perdus  et  affamez ,  y  ayant 
desjà  plus  de  six  semaines  qu'il  n'estoit  entré  en 
ladite  ville  aulcuns  vivres,  comme  bois,  bled, 
chair  et  vin.  Lesquelles  paroUes  ne  furent  guères 

Î)laisantes  et  agréables  à  ce  duc  de  Sombrecet , 
equel  lors  commença  à  regarder  autour  de  luy, 
et  veid  et  apperceut  qu'il  n'avoit  en  sa  compai- 
gnie  de  ses  gens  que  cinquante  ou  soixante  per- 
sonnes anglois ,  et  que  ceux  de  Rouen  estoient 
bien  huit  cent  à  mille  combattans,  tous  armez 
et  embastonnez,  sans  le  reste  des  habitans  de 
ladite  ville,  capables  de  prendre  et  porter  les 
armes,  dont  la  pluspart  estoient  aussi  en  armes 
parmy  les  rues  ;  de  quoy  ledit  duc  fut  moult  es- 
bahy  et  courroucé. 

Et  adonc  commença  fort ,  ainsi  qu'il  s'y  vid 
contrainct,  à  soy  humilier,  et  respondit  en  dou- 
ces paroles ,  mais  en  feinte  et  dissimulacion ,  à 
l'arcevesque ,  à  ces  bourgeois ,  et  au  petit  peuple 
là  présent  et  ramassé  tout  autour,  qu'il  estoit 
prest  de  faire  tout  ce  que  ceux  de  la  ville  voul- 
droient.  Et  adonc  vint  à  l'Hostel  de  la  ville,  où 
les  assemblées  solennelles  et  publiques  ont  ac- 
coustumé  d'être  faites,  cuidant  y  appaiser  ce  peu- 
ple ;  mais  inutilement.  Et  là  pourparlèrent  en- 
semble bien  longuement,  tant  que  après  plusieurs 
collocutions  et  discours,  fut  conclu  et  arresté 
que  ledit  arcevesque,  aulcuns  chevaliers  anglois 
et  autres  habitans  de  ladite  ville  yroient  au  Port- 
Sainct-Ouen ,  pour  parler  au  roy  de  France  et 
aux  seigneurs  de  son  grant  conseil ,  pour  le  bien 
et  utillité  de  ladite  cité ,  et  du  bien  publicque. 

Jean  Chartier.  il.  10 


146  Jean  Chartier.       [Oct.  17-18 

Chapitre  204. 

Comment  Varcevesqne   de  Rouen  et   aulîres 

ambaxadeurs  se  rendirent  auprès  du  roy 

de  France  pour  parlementer. 

Pour  ce  fut  dès  lors  envoyé  Tofficial  de  ladite 
ville  de  Rouen  au  Pont-de-1'Arche  devers  le 
roy  de  France,  afin  d'avoir  un  saufconduit 
pour  aulcuns  d'icelle  »  tant  gens  d^église ,  bour- 
geois ,  marchands  comme  autres,  affm  de  trou- 
ver aucun  bon  traictié  et  appoinctement  ;  lequel 
passeport  leur  fut  aussi-tost  octroyé,  délivré  et 
baillé ,  et  ledit  officiai  retourna  avec  iceluy  devers 
îesdits  arcevesque,  duc  et  citoyens  de  ladite  ville. 
Après  quoy  furent  ordonnez  icelluy  arceves- 
que ,  et  plusieurs  aultres  notables  personnes 
d'icelle  ville ,  avec  aulcuns  nobles  chevaliers  et 
escuyers ,  de  la  part  de  ce  duc  de  Sombrecet , 
prétendu  gouverneur  de  Normandie,  pour  aller 
oudit  port  de  Sainct-Ouen ,  à  une  lieues  près  de 
Pont-de-l'Arche ,  où  ils  trouvèrent  pour  le  roy 
de  France  le  conte  de  Dunois,  son  lieutenant 
général,  le  chancelier  de  France  et  Messire 
Pierre  de  Brezé»  séneschal  de  Poictou,  Messire 
Guillaume  Cousinot,  et  plusieurs  aultres,  avec 
lesquelz  ils  parlementèrent  longuement,  requé- 
rans  très-instamment  que  absolucion  et  abolition 
générale  leur  fust  baillée ,  portant  que  ceulx  qui 
voudroient  s'en  aller  ou  party  et  du  costé  des 
Anglois  s'en  allassent  librement,  et  que  tous 
ceux  aussi  qui  vouldroient  demourçr  demeu- 
rassent, sans  quelque  perdicion,  arrest  ou  dé- 


1449]    Chronique  de  Charles  VII.         147 

tendon  de  leurs  biens;  et  avec  ce,  quelesAnglois 
s'en  iroient  en  leur  party,  et  leur  seroit  baillé  bon 
et  loyal  saufconduitpour  eulx  et  pour  leurs  biens. 

Lesquelles  requestes  leur  furent  accordées  par 
ledit  conte  de  Dunois  et  les  aultres  du  grant 
conseil  du  roy  dessus  nommez,  par  ainsi  toutes 
voyes  que  ledit  arcevesque  et  ses  consorts  dep- 
putez  promectoient  de  rendre  et  de  remectre  la- 
dite ville  et  cité  (de  quoy  ils  se  faisoient  forts 
pour  tous  les  habitans)  en  l'obéissance  du  roy. 
Et  à  tant  se  départit  icelluy  arcevesque  avec  ses 
consorts  pour  aller  faire  leur  rapport,  tant  aux 
Anglois  comme  à  ceux  de  ladite  cité,  de  cet  ap- 
poinctement  et  traictié  fait  avecques  les  gens  du 
conseil  du  roy.  Mais  pource  qu'ils  arrivèrent  fort 
tart  et  de  nuyt  en  icelle  ville ,  ne  peurent  faire 
leur  rapport  dès  ledit  jour. 

Mais  le  samedy  dix-huitiesme  jour  du  mesme 
mois,  au  plus  matin,  ala  ledit  arcevesque,  et 
ceulx  qui  avoient  esté  avec  luy  au  port  S.-Oueyn, 
en  l'ostel  et  maison  de  ville  d'icelle  cité,  pour 
dire  et  rapporter  devant  les  bourgeois  et  citoyens 
de  la  ville,  et  aussi  en  présence  du  duc  de  Som- 
brecet  et  aultres  chevaliers  Anglois,  l'appoincte- 
ment  et  les  paroles  qu'ils  avoient  eues  avec  les 
gens  du  grant  conseil  du  roy  de  France  :  les- 
quelles paroles  et  appoinctement  furent  très- 
agréables  aux  bourgeois,  marchands,  manans  et 
habitans  de  ladite  ville  de  Rouen ,  mais  au  con- 
traire très  déplaisans  aux  Anglois.  Lesquels 
quant  ils  virent  et  apperceurent  les  grant  vou- 
lenté  et  désir  que  le  peuple  de  Rouen  avoit  en- 
vers le  roy  de  France  leur  seigneur  souverain , 
ils  furent  fort  esbays  et  courroucez,  spéciale- 


148  Jean  Chartier.       [Oct.  18-19 

ment  ce  duc  de  Sombrecet  et  ledit  sire  de  Tal- 
bot  :  pourquoy  se  retrayrent  et  partirent  très- 
mal  contens  de  cet  ostel  de  ladite  ville  de  Rouen, 
et  se  misdrenttous  en  armes,  et  puis  se  jettèrent 
dans  le  palais,  sur  les  ponts  et  portaux,  et  ou 
chastel  de  ladite  ville.  Alors  quand  ceulx  d'icelle 
ville  cogneurent  ainsi  leur  contenance  et  mau- 
vaise voulenté,  se  doubtèrent  très-fort;  et  pour 
ce  se  raisdrent  paraillement  en  armes  et  canton- 
nèrent contre  iceulx  Anglois ,  et  firent  grant  guet 
et  grant  garde  tout  ce  jour  de  samedy,  et  la  nuyt 
ensuivant  ;  ce  que  faisoient  aussi  iceux  Angloys  de 
leur  costé. 

Chapitre  205. 

Comment  iceulx  bourgoys  se  meurent  contre  les 

Angloys,  desquels  plusieurs  furent  tués 

par  lesdits  bourgoys. 

Celle  mesme  nuyt  les  bourgeois,  manans  et 
habitans,  et  en  général  tous  les  citoyens  d'i- 
celle ville  de  Rouen  désirans  expeller  iceulx  An- 
glois, qui  ne  vouloient  point  aulcunement  de 
traictié,  mais  vouloient  faire  à  leur  voulenté, 
envoyèrent  sous  main  ung  homme  au  Pont-de- 
PArche ,  ouquel  lieu  il  arriva  le  dimanche  au  poinct 
du  jour,  pour  là  notifier  et  faire  assçavoir  au  roy 
que  il  luy  pleut  de  venir  à  leur  secours,  et  qu'ils 
le  mettroient  dedens  leur  ville. 

Et  ce  mesme  jour  de  dimenche,  qui  fut  le  dix- 
neufiesme  dudit  mois  d'octobre,  sur  les  huict 
heures  de  matin  ou  environ,  s'émeurent  les  ha- 
bitans, lesquels  se  tenoient  sur  leurs  gardes  ;  et 
voyans  les  Anglois  armez  et  marchans  parmy  la 


1449]     Chronique  de  Charles  VII.         149 

ville,  ils  commencèrent  à  leur  courir  sus ,  et  les 
poursuivirent  et  chassèrent  si  rudement  et  si  as- 
prement  que  à  grande  peine  peurent  aulcuns 
gaigner  le  palais,  et  les  aultres  le  chastel  :  à  la- 
quelle chasse  et  poursuite  furent  mors  desdits 
Anglois  sept  à  huit  personnes.  Pendant  lequel 
temps  ceulx  de  la  ville  gaignèrent  par  force  et 
se  rendirent  maistres  sur  les  murs  d'aulcunes 
tours  et  portaux;  pour  ausquels  donner  secours 
promptement,  et  en  grande  diligence,  le  conte 
de  Dunois,  lieutenant  général,  monta  à  cheval, 
et  avec  luy  grande  compaignie  de  gens  d'armes, 
pour  iceux  secourir. 

Entre  lesquels  estoit  Robert  de  Flocques  dit 
Flocquet,  natif  du  pais  de  Normendie  et  bailly 
d'Évreux,  lequel  fut  frappé  d'ung  cheval  de  sa 
compaignie ,  tellement  qu'il  en  eut  du  coup  la 
jambe  rompue,  pource  qu'il  n'avoit  point  encore 
eu  le  temps  et  le  loisir  de  prendre  son  harnois 
de  jambes.  Et  fut  rapporté  en  la  ville  de  Pont-de- 
i'Arche,  en  laquelle  estoit  encore  le  roy  de 
France,  et  la  plus  grande  partie  de  ses  gens 
d'armes  ;  et  y  fut  porté  iceluy  Floquet  pour  estre 
mieux  pansé,  et  pouvoir  estre  plustost  guéry  et 
recouvrer  sa  santé,  et  cela  après  qu'il  eut  baillé 
le  gouvernement  de  ses  gens  d'armes  à  Monsei- 
gneur de  Maulny,  vaillant  cappitaine.  Et  quant 
toute  ladite  compaignie  fut  arrivée  devant  Rouen, 
sommèrent  les  gens  de  guerre  estans  dedens  le 
fort  Saincte-Katherine  de  rendre  la  place  au  roy. 

Lequel  pendant  ladite  sommacion  se  partyt 
dudit  lieu  de  Pont-de-1'Arche,  grandement  et 
honorablement  accompaigné  de  gens  d'armes, 
de  traict  et  arbalestriers,  pour  aller  devant  la- 


ijo  Jean  Chartier.  [Oct.  19 

dite  ville  de  Rouen  ;  et  fist  charger  ladite  artille- 
rie pour  faire  battre  ce  fort  de  Saincte-Katherine 
du  Mont-de-Rouen,  combien  que  de  ce  ne  fust 
aulcunement  besoin  et  neccessité;  car  le  cappi- 
îaine  de  cette  place ,  lequel  avoit  en  sa  compai- 
gnie  six  vingt  Anglois,  voyant  si  grande  et  si 
noble  compaignie  estre  devant  luy,  sçachant 
aussi  la  venue  du  roy,  et  se  doubtant  fort  d'i- 
celluy,  rendit  ladite  place  au  conte  de  Dunois, 
lieutenant  général.  Les  Anglois  qui  estoient  de- 
dens  s'en  allèrent  ou  bon  leur  sembla  en  leur 
party. 

Chapitre  206. 

Comment  la  ville  de  Rouen  fut  prinse 
par  les  Françoys. 

près  quoy  furent  ordonnez  pour  la  garde  d'i- 

celle  place,  jusques  à  la  venue  du  roy,  les 
gens  du  susdit  bailly  d'Évreux.  Et  pour  la  seu- 
reté  de  ces  Anglois  leur  fut  baillé  ung  Hérault 
du  roy,  pour  les  conduire  et  faire  passer  oudit 
port  Sainct-Oyn  avec  bon  et  seur  saufconduit. 
Or  ainsi  qu'ils  s'en  alloient  le  roy  leur  dit  qu'ils 
ne  prissent  rien  sur  le  pays  sans  payer.  Et  ils  luy 
répondirent  qu'ils  n'avoient  point  d'argent,  ne  de 
Quoy  payer.  Lors  le  roy,oyant  cette  response,  leur 
donna  pour  faire  leur  despens  la  somme  de  cent  fr . 

Et  ainsi  s'en  allèrent  lesdits  Anglois  à  Honne- 
fleur,  ou  ailleurs  où  bon  leur  sembla,  leurs  corps 
et  leurs  biens  saufs,  dont  ils  n'avoient  guères. 

Le  roy  ensuite  s'en  vint  loger  cette  nuyt  audit 
lieu  de  Saincte-Katherine,  et  en  poursuivant 
toujours   l'entreprinse    d'avoir   ladite  ville   de 


A 


1449]    Chronique  de  Charles  VII.         151 

Rouen.  Et  vindrent  Monseigneur  le  conte  de 
Dunois,  le  conte  de  Nevers,  Monseigneur  d'Or- 
val,  le  seigneur  de  Biainville,  le  seigneur  de 
Maulny,  avec  toutes  leurs  compaignies  à  ladite 
porte  de  Rouen,  du  costé  devers  Paris,  nommée 
U  porte  de  Martinville,  à  tout  les  bannières  du 
roy  de  France,  lesquelles  ils  déployèrent  :  et  là 
se  misdrent  tous  en  bataille  au  plus  près  du  bou- 
levart  de  ladite  place,  où  aussitost  vindrent  les 
bourgeois,  manans  et  habitans  de  la  ville  de 
Rouen  eulx  présenter  et  apporter  les  clefs  d'i- 
celle  audit  conte  de  Dunois,  en  luy  disant  et  le 
requérant  qu'il  luy  pleust  bouter  dedens  leur 
ville  tel  et  si  grant  nombre  de  gens  d'armes  qu'il 
luy  plairoit.  Ce  à  quoy  leur  respondit  que  à  leur 
gré  et  voulenté  se  feroit. 

Et  pource,  après  plusieurs  et  diverses  paroles 
entre  eulx  pourparlées,  dites  et  alléguées  pour  le 
bien  et  seureté  de  ladite  ville  ,  il  fut  ordonné  en- 
trer Messire  Pierre  de  Bresay,  séneschal  de 
Poictou,  lequel  entreroit  pour  le  présent  dedens 
à  tout  cent  lances  et  les  archiers ,  dont  la  plus 
grant  partie  estoient  des  gens  Robert  de  Flocques 
dit  Floquet,  bailly  d'Évreux.  Et  des  gens  de 
Monseigneur  le  conte  de  Dunois  y  entrèrent  au- 
tres cent  lances  et  les  archiers.  Lesquels  deux 
cent  lances  et  archiers  se  logèrent  tout  le  plus 
près  des  Anglois  qu'ils  peurent,  pour  plus  forte- 
ment leur  résister  et  empescher  leurs  entre- 
prinses  :  c'est  assçavoir,  les  gens  dudit  conte  de 
Dunois  droit  devant  le  palais,  où  estoient  dedens 
le  susdit  duc  de  Sombrecet  et  le  sire  de  Talebot, 
ayans  en  leur  compaignie  environ  douze  cent 
combatans  Angloys  ;  et  le  seigneur  de  Maulny 


152  Jean  Chartier.       [Oct.  19-26 

se  logea  entre  le  palais  et  le  chastel;  et  Monsei- 
gneur le  séneschal  de  Poictou  devant  le  chastel 
même  ;  et  tous  les  autres  cappitaines  se  allèrent 
logier  es  champs  3  par  les  villaiges  du  costé  des 
pais  de  Caulx  et  de  Beauvoisin.  Et  moult  belle 
chose  estoit  de  veoir  alors  l'armée  du  roy,  car  il 
n'estoit  point  de  mémoire  qu'on  eut  veu  oncques 
â  roy  une  si  belle  armée,  et  si  leste  compaignie 
tout  à  une  fois,  ne  mieux  garnie  et  remplie  tant 
de  seigneurs,  barons,  chevaliers,  escuyers, 
comme  d'autres  gens  de  fait  et  de  main. 

Cette  journée  mesme,  vers  le  soir,  les  Anglois 
rendirent  aux  François  le  pont  d'icelle  ville  de 
Rouen,  lequel  fut  baillé  en  garde  au  seigneur 
d'Hernvillier  '. 

Le  lendemain  furent  les  portes  de  Rouen  ou- 
vertes, et  y  entroit  tout  homme  qui  y  vouloit 
entrer,  et  en  yssoit  aussi  qui  issir  en  vouloit , 
aussi  librement  que  s'il  n'y  eust  jamais  eu  de 
siège., 

Chapitre  207. 

Comment  le  duc  de  Sombreceî  se  rendit  devers 
le  roy  de  France  pour  parlementer. 

Ce  que  voyant  ce  duc  de  Sombrecet,  qui  estoit 
fort  desplaisant  dans  le  cœur,  et  marry  de 
voir  une  si  grande  puissance  que  le  roy  avoit 
contre  luy,  il  le  requist  de  pouvoir  parler  à  luy. 
Ce  qui  estant  venu  à  la  cognoissance  du  roy,  il 
fut  très  content ,  et  aussi-tost  accorda  que  ce  duc 
vint  parler  à  luy,  disant  que  très  voulentiers  il 

1.  Hérauvillier  ou  Hérenville. 


1449]    Chronique  de  Charles  VII.         153 

entendroit  ce  qu'il  luy  vouloit  dire  :  pourquoy 
se  partit  icelluy  duc  dudit  palais  le  sixiesme  jour 
ensuivant,  acompaigné  de  certain  nombre  de 
ses  gens,  et  d'aulcuns  des  héraultx  du  roy,  les- 
quels le  convoyèrent  pour  plus  grande  seureté 
de  sa  personne  jusques  à  Saincte-Katherine  du 
Mont  de  Rouen,  où  estoit  lors  logié  le  roy  avec 
le  roy  de  Césille ,  le  conte  de  Dunois,  et  aulcuns 
autres  de  son  conseil,  et  des  seigneurs  de  son 
sang ,  l'arcevesque  de  Rouen  et  le  patriarche 
d'Antioche,  celui  de  Jérusalem  et  divers  aultres 
Drélats.  Et  après  que  ledit  duc  eut  salué  et  fait 
a  révérence  au  roy,  luy  requist  qu'il  luy  pleust 
eur  octroyer  que  luy,  le  sire  de  Talbot,  et  les 
autres  Angloys  de  sa  compaignie ,  s'en  peussent 
en  aller  seurement,  en  joyssant  de  l'abolicion 
susmentionnée ,  ainsi  que  ceux  de  ladite  ville  et 
cité  de  Rouen  l'avoient  faicte  et  passée  avec  luy 
t)u  avec  ceulx  de  son  grant  conseil. 

Sur  laquelle  proposicion  le  roy  luy  respondit 
très  modestement,  et  avec  douceur  et  sagesse, 
que  sa  requeste  n'estoit  pas  bien  juste,  ne  fondée 
en  raison,  pour  autant  qu'il  n'avoit  pas  voulu 
accepter  assez  à  temps  le  traictié,  ny  tenir  et  ob- 
server l'appoinctement  de  l'abolicion  dessusdite, 
ne  adhérer  à  icelle;  mais  ou  contempt  dudit  ap- 
poinctement ,  et  contre  la  teneur  et  l'exécution 
d'iceluy,  avoit  détenu  et  occupé,  et  encore  de 
présent  détenoit  et  occupoit,  luy  et  ses  consorts, 
les  susdits  palais  et  chastel  d'icelie  ville  de  Rouen, 
contre  son  gré  et  sa  voulenté,  et  n'avoit  voulu 
que  ceux  de  Rouen  luy  rendissent  ladite  ville, 
mais  y  avoit  donné  empeschement,  nuy  et  résisté 
tant  qu'il  avoit  peu  :  pour  lesquelles  causes  il  de- 


1^4  Jean  Chartier.       [Oct.  22-2 j 

voit  estre  frustré  d'icelle  abolicion ,  et  avec  ce , 
avant  qu'il  obtint  liberté  de  pouvoir  partir  de 
ce  palais,  falloit  qu'il  luy  rendit  et  fit  mectre 
en  pleine  délivrance  lesdites  places  et  villes  de 
Honnefleur  et  de  Harfleur,  avec  toutes  les  autres 
du  pays  de  Caulx  estans  encore  entre  les  mains 
du  roy  d'Angleterre.  Sur  ces  paroles  çrint  congié 
duroy  ledit  duc,  et  s'en  retourna  au  susdit  pa- 
lais, regardant  et  considérant  parmy  les  rues 
tout  le  peuple  portant  alors  la  croix  blanche,  de 
quoy  il  n'estoit  gueres  joyeux.  Et  fut  reconvoyé 
par  Messeigneurs  les  contes  d'Eu  et  de  Clermont. 

Chapitre  208. 

Comment  le  siège  fut  mis  devant  le  palais  et  chaste! 
de  Rouen  par  les  François. 

Le  mercredy,  vingt-deuxiesme  jour  dudit 
mois,  le  roy  fit  mectre  le  siège  devant  le  pa- 
lais de  Rouen,  du  costé  et  devers  les  champs, 
et  pareillement  devant  le  chastel ,  c'est  assçavoir, 
par  les  seigneurs  de  Culant,  grant  maistre  d'os- 
tel  du  roy,  Monseigneur  d'Orval,  le  mareschal 
de  Jalongnes,  les  gens  du  conte  de  Clermont, 
ceulx  du  conte  de  Nevers,  ceulx  du  conte  ou  sire 
de  Castres,  ceulx  du  sire  de  Bueil,  de  Robert 
de  Conigam ,  et  autres.  Laquelle  compaignie 
estoit  nombrée  à  sept  cent  lances ,  et  les  ar- 
chiers.  Lesquels  firent  de  grans  trenchées  tout 
autour  d'icelluy  palais,  tant  du  costé  des  champs 
qu'en  ladite  ville,  et  furent  aussi  mises  et  assis 
en  grant  diligence  bombardes  et  canons  tout  au 
devant  de  la  porte  de  ce  palais  qui  ouvre  et  re- 


1449]     Chronique  de  Charles  VII.         15^ 

garde  sur  la  ville,  et  pareillement  devant  celle 
qui  va  et  donne  sur  les  champs. 

Et  donc  quant  le  duc  de  Sombrecet  vit  et 
apperceut  celles  approuches,  fut  moult  esbay, 
mesmement  pource  qu'il  y  avoit  peu  de  vivres 
dens  ce  palais,  et  toutefois  beaucoup  de  gens; 
considérant  aussi  qu'il  ne  pouvoit  estre  aul- 
cunement  secouru.  Pourquoy  requist  derechef, 
et  fit  requérir,  le  jeudy  vingt  et  troisième',  qu'il 
pût  parler  encore  au  roy  ;  ce  qu'il  luy  octroya 
très-bénignement  :  et  adonc  se  partit  dudit  pa- 
lais, accompaigné  de  plusieurs  chevaliers  et  es- 
cuyers  Angloys,  c'est  assçavoir  de  Messire  Tho- 
mas Hoa  ou  Hoo,  qui  se  disoit  chancellier  de 
Normendie  pour  le  roy  d'Angleterre,  de  la  du- 
chesse de  Sombrecet  sa  femme,  du  fils  du  conte 
d'Ormont  d'Irlande,  de  Thomas  Bedefort,  na- 
guères  bailly  de  Rouen,  de  Thomas  Fourquenal, 
et  de  plusieurs  aultres  seigneurs  et  barons,  qui 
estoient  les  principaux  de  sa  compaignie,  jus- 
ques  au  nombre  de  quarante  ou  environ.  Et  estoit 
ce  jour  ledit  duc  revestu  d'une  longue  robbe  de 
veloux  bleu  figuré ,  fourrée  de  martres  zebelines, 
portant  sur  sa  teste  ung  chapeau  de  veloux  ver- 
meil figuré,  fourré  de  pareilles  martres. 

Et  passa  en  cet  équipage  au  travers  de  la  ville, 
conduit  et  convoyé  des  héraultx  du  roy.  Et  à  la 
saillie  de  la  porte  d'icelle  ville,  vint  au  devant 
de  luy  Monseigneur  le  conte  de  Clermont,  aisné 
fils  de  Monseigneur  le  duc  de  Bourbon,  avec  plu- 
sieurs aultres  seigneurs,  chevaliers  et  escuyers, 
lesquels  le  conduisirent  jusques  à  Saincte-Kathe- 

I.  Ou  le  26  ?  Voy.  ci-dessus  p.  153. 


I  j6  Jean  Chartier.       [Oct.  23-24 

rine,  où  le  roy  estoit  encore  logé.  Lequel  le  re- 
ceut  très  bénignement ,  en  une  chambre  bien 
richement  parée;  et  estoient  avec  luy  à  ladite 
récepcion  le  roy  de  Cécille,  Messeigneurs  les 
contes  du  Maine,  et  de  Dunois,  de  Nevers,  de 
Clermont,  de  Sainct-Pol,  de  Castres,  de  Tan- 
carville,  et  le  viconte  de  Lomaigne. 

De  plus  estoient  avec  le  roy  Monseigneur  de 
Culant,  le  seigneur  de  Traisnel,  chancelier  de 
France,  le  seigneur  de  Précigny,  le  patriarche 
d'Antioche,  évesque  de  Poictiers,  l'arcevesque 
de  Rouen,  les  évesques  de  Lisieux  et  de  Magal- 
lonne,  avecques  plusieurs  aultres  grants  sei- 
gneurs, chevaliers  et  escuyers,  qui  feroit  chose 
trop  longue  à  raconter  et  narrer  par  le  menu.  Et 
après  la  salutacion  faicte  au  roy  par  iceluy  duc, 
il  le  supplia  et  requist  très-humblement  qu'il  luy 
pleust  luy  donner,  et  aux  Angloys  pareillement 
estans  dedens  le  palais  et  le  chastel  de  Rouen, 
telle  et  semblable  composicion  qu'avoient  eu  les 
habitans  de  ladite  ville. 

A  cette  requeste  le  roy  luy  fit  response,  et  luy 
dit  en  beaulx  termes  hauts  et  notables,  que  par 
le  traictié  fait  au  port  Sainct-Oyn  il  luy  avoit 
esté  offert  et  octroyé  composicion  telle  qu'aux 
habitans  de  Rouen;  mais  luy,  ses  adhérans  et 
complices  Anglois,  comme  mal  advisez,  ne  l'a- 
voient  pas  voulu  accepter  ny  tenir.  Pourquoy  sa 
requeste  ne  paroissoit  pas,  et  n'estoit  point  rai- 
sonnable; et  pour  ce  il  n'obtiendroit  riens  sur  ce 
suget.  Et  par  tant  print  congié  du  roy  comme  la 
première  fois,  et  s'en  retourna  avec  ceulx  de  sa 
compaignie  audit  palais,  comme  ils  en  estoient 
venus.  Et  pour  leur  seureté  plus  grande,  ils  fu- 


1449]    Chronique  de  Charles  VII.         157 

rent  reconduits  par  Messeigneurs  les  contes  de 
Clermont,  d'Eu,  de  Castres;  après  quoy  le  roy 
ordonna  de  nouvel  au  conte  de  Dunois,  son  lieu- 
tenant général,  qu'il  fist  faire  tout  autour  du  pa- 
lais dessusdit  des  trenchées,  foussez,  et  approu- 
ches  plus  fortement  qu'auparavant,  tant  du 
cousté  de  la  ville ,  que  de  celuy  des  champs. 

A  quoy  ledit  lieutenant,  ayant  ouy  le  com- 
mandement du  roy,  fit  grants  diligences,  se 
monstrant  vaillant  et  prudent  chevalier  en  guerre, 
et  réduisit  cette  place  en  telle  disposicion  et  si 
grande  extrémité,  que  les  Angloys  ne  pouvoient 
plus  entrer  ny  ne  aler  de  quelque  costé  que  ce 
fust  desdits  palais  et  chastel;  ce  que  voyans, 
iceulx  Angloys  requirent  le  vingt-quatriesme  jour 
dudit  moys  d'octobre  à  parlementer  avec  ledit 
conte  de  Dunois,  lieutenant  du  roy.  Et  pour  ce 
faire  furent  trêves  accordées  des  deux  costez, 
pendant  lesquelles  le  comte  d'Évreux',  le  ma- 
reschal  de  la  Fayète,  et  autres  du  grant  conseil 
du  roy,  appelez  avec  ledit  lieutenant  général , 
commencèrent  à  parlementer  avec  icelle  partie. 
Et  furent  lesdites  trêves  continuées  de  jour  à 
autre  par  l'espace  de  douze  ^  jours.  Cette  lon- 
gueur arriva  de  ce  que  les  Angloys  ne  vouloient 
point  s'accorder,  en  faisant  ce  traictié,  à  laissier 
en  ostage  le  sire  de  Talbot.  Mais  enfin,  après 
plusieurs  allégacions,  parlemens  et  répliques  faits 
tant  d'ung  cousté  que  d'aultre,  finablement  ap- 
poinctèrent  ensemble,  consentirent  et  furent 
d'accord,  assçavoir  ledit  lieutenant,  avec  ceux 

1.  Ms.  de  Ronen  ;  D'Evreux  (Pierre  de  Brezé).  —  Go- 
defroy  :  Le  conte  d'Eu,  alias  d'Evreux. 

2.  Godefroy  :  al.  vingt-deux. 


ijS  Jean  Chartier.         [Oct.-Nov. 

du  grant  conseil  du  roy  susnommez  qui  y  es- 
toient  présens,  que  ledit  duc  de  Sombrecet,  gou- 
vernant pour  le  roy  d'Angleterre,  sa  femme,  ses 
enfans,  et  tous  les  aultres  Anglois  estans  èsdits 
palais  et  chastel ,  s'en  yroient  où  bon  leur  sem- 
oleroit  es  lieux  de  leurparty,  leurs  corps  et  leurs 
biens  saufs,  réservé  prisonniers  et  grosse  artille- 
rie, et  qu'ils  payeroient  au  roy  dedens  ung  an  la 
somme  de  cinquante  mille  escus,  et  à  ceulx  qui 
avoient  fait  ledit  traictié  six  autres  mille  escus. 

Outre  ce,  ils  promisdrent  payer  loyaumenttout 
ce  qu'ils  pouvoient  debvoir  aux  habitans  de  la- 
dite ville  et  cité  de  Rouen ,  tant  aux  hosteliers, 
bourgeois,  marchans,  que  autres;  debvoient 
oultre  et  promisdrent  encore  ledit  duc  de  Som- 
brecet, le  sire  de  Talbot,  et  ceux  de  sa  compai- 
gnie,  de  faire  mectre  à  plaine  délivrance  et  obéis- 
sance le  chastel  d'Arcques,  la  ville  de  Caudebec, 
le  chastel  de  Tancarville  et  celuy  dePislebonne, 
les  villes  de  Honnefleu  et  de  Monstiervilliers , 
et  icelles  bailler  et  délivrer  au  roy  ou  à  ses  com- 
mis pour  luy;  et  pour  l'accomplissement  des 
choses  dessusdites,  et  la  plus  grant  seureté  d'i- 
celles,  bailla  ce  duc  de  Sombrecet  ses  lectres 
patentes,  portans  toutes  promesses  et  asseuran- 
ces  de  l'exécution,  à  l'effet  de  quoy  demourèrent 
en  oustaiges  jusques  à  l'entier  accomplissement 
le  sire  de  Talbot,  le  fils  du  sire  de  Beauguegin  ou 
Bargueny,  le  fils  du  sire  de  Ros  de  la  duchesse 
de  Sombrecet,  le  fils  du  conte  d'Ormont  d'Yr- 
lande,  avec  deux  autres  seigneurs  d'Angleterre. 

Et  parmy  ce  traictié  faisant,  se  partit  et 
sortit  dudit  palais  le  duc  de  Sorhbrecet  le  mardy 
quatriesme  jour  du  mois  de  novembre,  et  s'en 


1449]     Chronique  de  Charles  VIL         159 

alla  luy  avecques  ses  autres  Angloys  de  sa  com- 
paignie,  tant  par  eaue  que  par  terre  ^  droit  à 
Harfleu  et  à  Caen,  et  demeurèrent  lesdits  oc- 
taiges  es  mains  du  roy  ou  de  ses  commis  dedens 
icelle  ville  de  Rouen.  Et  depuis  le  susdit  duc, 
voulant  tenir  ses  promesses,  commit  et  ordonna 
Messire  Thomas  Hou  et  Foulques  Éthon  pour 
faire  rendre  au  roy  toutes  les  places  cy-dessus 
exprimées  et  déclarées;  ce  qu'ils  firent,  réservé 
d'icelles  ledit  Harfleu',  dont  estoit  cappitaine 
ung  nommé  Maistre  Courson,  qui  ne  la  voulut 
point  rendre,  quelque  promesse  qu'on  en  eut 
faite;  et  pour  ceste  cause  demoura  ledit  sei- 
gneur ou  sire  de  Talbot  prisonnier  du  roy. 

Le  vingt-septiesme  jour  d'octobre,  Richard 
Marbury,  chevalier  Anglois,  cy-dessus  nommé, 
en  accomplissant  ses  promesses,  bailla  et  déli- 
vra le  chastel  et  la  ville  de  Gisors,  et  iceux  mit 
es  mains  de  Monseigneur  de  Gaucourt  pour  le 
roy;  et  par  ainsi  luy  furent  rendus  ses  deux  en- 
fans  qui  estoient  prisonniers,  et  aussi  toutes  les 
autres  promesses  à  luy  faites  furent  entretenues^. 
Par  ainsi  il  sortit  de  cette  place  ,  d'où  il  fit  par- 
tir ung  cappitaine  Anglois  nommé  Regnefort, 
qui  soubs  luy  avoit  auparavant  la  charge  et  garde 
des  gens  d'armes  qui  estoient  ordonnez  pour 
icelle  ville  et  ce  chastel  garder. 

En  ce  temps  partit  le  duc  de  Bretaigne  de  la 
Basse-Normandie,  où  il  avoit  prins  beaucoup  de 

1.  (  Ms.  de  Rouen)  Godefroy  :  Honfleur,  alias  Harfleur. 

2.  En  1453,  Richard  de  Marbury,  seigneur  de  Vignaye 
et  de  Godancourt,  étoit  bailli  à  Troyes  pour  Charles  Vll. 
(  Lévesque  de  la  Ravalière,  Collection  manuscrite  sur  la 
■Champagne  ^  volume  63 ,  fol.  j.  ) 


i6o  Jean  Chartier.        [Nov.  i-io 

places,  comme  dit  est ,  et  s'en  retourna  mectre 
le  siège  à  Fougères,  que  tenoit  François  de  Su- 
renne  dit  l'Aragonnois. 

En  ce  temps  fut  prins  par  les  Françoys  le 
chastel  de  Condé  sur  Noireau,  par  la  porte 
mesme,  par  faute  de  garde,  là  où  fut  prinse  la 
femme  du  susdit  François  de  Surienne,  gouver- 
neur de  Fougères,  qui  avoit  esté  mise  autrefois 
dedens  ledit  chastel;  les  Françoys  gaignèrent 
lors  tous  les  biens  qui  estoient  decîens  cette  place, 
oultre  que  les  Angloys  qui  y  estoient  en  garnison 
demeurèrent  tous  leurs  prisonniers. 

Et  le  lundy  dixiesme  jour  dudit  moys  de  no- 
vembre, la  veille  '  Sainct-Martin,  Monseigneur 
le  conte  de  Dunois,  lieutenant  du  roy,  Monsei- 
gneur le  conte  d'Évreux  2  et  le  bailly  de  Rouen  î 
rirent  mectre  les  bannières  du  roy  dessus  lesdits 
chastel ,  palais  et  portes  de  ladite  ville,  par  ung 
des  héraultx  du  roy,  et  en  la  présence  des  plus 
notables  bourgois  d'icelle  ville. 

Chapitre  209. 

Comment  le  roy  entra  moult  honnorablement 

et  en  grant  magnificence  en  sa  ville 

et  cité  de  Rouen. 

Pendant  le  susdit  appoinctement  faict  entre 
les  gens  du  roy  et  les  Angloys,  le  roy  so- 
lenniza  la  feste  de  la  Toussaincts  4  oudit  lieu  de 

1.  Godefroy  :  «  al.  le  jour  de.  »   La  S.  Martin  est  le  1 1. 

2.  Ms.  de  Rouen. —  Godefroy  :  Eu,  al.  Evreux. 

3.  Pierre  de  Brezé,  comte  d'Évreux,  et  Guillaume  Cou- 
sinot,  seigneur  de  Montreuil,  bailli  de  Rouen. 

4.  ler  novembre. 


1449]  Chronique  de  Charles  VII.  ]6ï 
Saincte-Katherine ,  en  grant  joye  et  liesse  de  ce 
qu'il  voyoit  ainsis  es  ennemis  succumber  et  aller 
en  décadence,  en  remerciant  tousjours  Dieu  de 
la  bonne  fortune  et  des  continuelles  prospéritez 
qu'il  luy  envoyoit  de  jour  en  jour.  Lequel,  pour 
venir  en  sa  bonne  ville  de  Rouen ,  après  qu^en 
icelle  eurent  esté  mis  police  et  bon  gouverne- 
ment par  ledit  conte  de  Dunois  son  lieutenant, 
partit  le  lundy  devant  dit  d'iceluylieu  de  Saincte- 
Katherine,  environ  à  une  heure  après  midy,  ac- 
compaigné  du  roy  de  Cécille,  et  plusieurs  aul- 
tres  grans  seigneurs,  tant  de  son  sang  que  autres 
cy-après  déclarés ,  et  mit  ses  gens  en  moult  belle 
ordonnance. 

Premièrement,  alloient  tout  au  devant  et  les 
premiers  tous  les  archiers  du  roy,  revestus  de 
jacquettes  de  couleurs  vermeille,  blanche  et 
verte,  semées  d'orphaverie  '  ;  entre  lesquels  es- 
toient  les  archiers  du  roy  de  Cécille ,  du  conte 
du  Maine,  et  de  plusieurs  aultres  seigneurs, 
jusques  au  nombre  de  six  cent  archiers  bien 
montez ,  tous  ayans  brigandines  et  jacquetes  par 
dessus,  de  plusieurs  et  diverses  colleurs  et  fa- 
çons, harnois  de  jambes,  espées  et  dagues,  sa- 
lades ou  harnois  de  teste ,  couverts  ou  garnis 
d'argent  bien  richement  ;  pour  la  conduite  et 
gouvernement  desquels  furent  commis  et  ordon- 
nez de  par  le  roy  les  seigneurs  de  Pruilly  2  et  de 
Cleré,  Messire  Théaulde  de  Valpergue,  et  au- 

1 .  C'est  ainsi  qu'ils  sont  représentés  dans  une  miniature 
admirable  peinte  par  Fouquet.  {L'Adoration  des  mages, 
catalogue  Brentano ,  première  série ,  n"  8.  Voy.  Revue  de 
Paris,  !"■  août  iSjy,  p.  424.) 

2.  Pierre  Frotier,  baron  de  Preuilly. 

Jean  Chartier.  II.  11 


i62  Jean  Chartier.  [Nov.  lo 

cuns  aultres ,  qui  avoient  tous  leurs  chevaulx  cou- 
verts de  satin  de  diverses  manières  et  couleurs. 
Après  les  archiers  estoient  les  héraultx  du  roy 
et  du  roy  de  Cécille ,  et  des  aultres  princes  et 
seigneurs  estans  en  la  compaignie  du  roy,  tous 
vestus  de  leurs  costes  d'armes,  avec  lesquels  il 
y  avoit  plusieurs  poursuivans  ;  après ,  suivoient 
les  trompettes  et  clairins ,  qui  sonnoient  si  très 
fort  que  c'estoit  grant  mélodie  et  belle  chose  à 
oyr;  et  estoient  les  trompettes  du  roy,  entre  les 
aultres,  tous  vestus  de  vermeil,  ayans  leurs  man- 
ches couvertes  d'orfèvrerie. 

En  après  estoit  Messire  Ciuillaume  Juvenel  ou 
Juvenal  des  Ursins,  chevalier,  seigneur  de  Trais- 
nel,  et  chancellier  de  France,  vestu  en  habit 
royal;  c'est  assçavoir, ayant  le  manteau, la  robe 
et  le  chapeau  d'escarlate  vermeil,  fourré  de  menu 
vair,  et  portant  sur  chacune  de  ses  espaules  trois 
rubans  d'or,  et  trois  pour-fils  de  laitices  ' .  Devant 
lequel  chancellier  cheminoient  deux  varlets  de 
pié,  qui  menoient  une  hacquenée  blanche  par  la 
Dride,  laquelle  estoit  couverte  de  drap  de  ve- 
loux  azur,  semé  de  fleurs  de  lys  d'or  tissu ,  sur 
laquelle  couverture  estoit  posé  ung  petit  coffre 
couvert  de  veloux  azur  à  grans  affiches  ^  d'ar- 
gent, semé  de  fleurs-de-lys  d'or  d'orfèvrerie,  ou 
quel  coffre  estoient  enfermez  les  seaulx  du  roy. 

En  amprès  chevauchoit  ung  nommé  Pierre  de 
Fontenil,  escuyer  d'escuyerie  du  roy,  armé  tout 
à  blanc ,  monté  sur  un  grand  destrier  couvert  et 
enharneiché  de  veloux  azur,  à  grans  affiches 

1.  Passepoils  ou  bandes  étroites  d'hermine. — C'est  la  robe 
antique  et  royale  des  magistrats. 

2.  Ornemens  plaqués. 


1 

I 


1449]  Chronique  de  Charles  VII.  163 
d'argent  doré,  ayant  sur  sa  teste  ung  chapel 
pointu  par  le  devant,  de  veloux  vermeil,  fourré 
d'hermines ,  lequel  portoit  en  escharpe  ung  man- 
teau d'escarlate,  pourpré,  fourré  aussi  d'her- 
mines. 

Après  ledit  Fontenil  et  sans  moyen,  ou  immé- 
diatement devant  le  roy,  estoit  le  sire  de  Xan- 
trailles  ou  Santrailles,  grant  escuyer  d'escuyerie 
du  roy  et  bailly  de  Berry,  lequel  estoit  tout  armé 
à  blanc  et  monté  sur  ung  grand  destrier,  pareil- 
lement couvert  et  enharneiché  de  veloux  azur  à 
grandes  affiches  d'argent  doré,  comme  le  susdit 
de  Fontenil;  lequel  portoit  en  escharpe  la  grant 
espée  de  parement  du  roy,  dont  le  pommeau, 
la  croix  ou  croisée,  la  boucle,  le  mordant  et  la 
bouterolle  de  la  gaine  estoient  de  fm  or,  et  la 
sainture  et  gaine  estoient  couvertes  de  veloux 
azur,  semé  par  dessus  de  fleurs  de  lys  d'or  en 
broderie. 

En  après  venoit  le  roy,  armé  de  toutes  pièces, 
monté  sur  un  coursier  couvert  jusques  aux  piez 
de  drap  de  veloux  azur,  semé  de  fleurs-de-lys 
d^or  de  broderie ,  ayant  en  sa  teste  ung  chapel 
de  castor,  aultrement  de  bièvre,  doublé  de  ve- 
loux vermeil,  sur  lequel  avoit  au  bout  une  hoppe  ' 
de  fil  d'or. 

Après  luy  suivoient  ses  pages ,  vestus  de  ver- 
meil ,  leurs  manches  couvertes  toute  d'orfavrerie 
blanche  ;  et  estoient  les  harnois  des  testes  de 
leurs  chevaux  couverts  de  fin  or  de  diverses  fa- 
çons d'orfavrerie ,  avec  des  plumes  d'austruche 
de  diverses  coleurs^. 

1.  Houppe. 

2.  Voy.  la  peinture  citée  p.  161,  note  i. 


164  Jean  Chartier.  [Nov.  10 

A  la  dextre  du  roy  chevauchoit  le  roy  de  Cécille, 
et  à  la  senestre  le  conte  du  Maine,  son  frère,  ar- 
mez tout  à  blanc ,  leurs  chevaux  richement  parez 
et  couverts  de  couvertures  de  veloux  pareilles, 
avec  des  croix  blanches,  et  leurs  devises  '  parmy, 
semées  de  houppètes  de  fd  d'or,  leur  chevaux 
et  pages  enharnechez  tout  pareils  de  la  couver- 
ture; et  estoient  les  harnois  de  teste  des  chevaux 
desdits  seigneurs  tous  couverts  d'orfèvrerie  de 
fm  or,  avec  leurs  devises. 

Après,  suivoient  Messeigneurs  les  contes  de 
Nevers ,  de  Sainct-Pol  et  de  Clermont.  Celuy  de 
Nevers  estoit  paraillement  armé  tout  à  blanc, 
monté  sur  ung  coursier  couvert  de  veloux  verd, 
broché  de  fil  d'or,  ayant  près  luy  trois  pages 
vestusdevioletetdenoir  partis,  avec  leurs  robes 
fourrées  de  panne  blanche ,  les  harnois  de  leurs 
chevaulx  aussi  de  violet  et  de  noir  ;  et  de  plus 
ayant  en  sa  compaignie  douze  gentilhommes  ar- 
mez aussi  tout  à  blanc,  montez  sur  chevaulx 
couverts  de  satin  violet,  et  sur  chacune  couver- 
ture une  croix  blanche ,  excepté  l'un  d'iceux  au- 
quel la  couverture  de  son  cheval  estoit  de  satin 
verd.  Le  conte  de  Sainct-Pol  estoit  semblable- 
ment  tout  armé  à  blanc,  et  monté  sur  un  destrier 
enharnaché  de  satin  noir,  semé  d'orfavrerie  et  de 
broderie ,  ayant  après  luy  cinq  pages  vestus  de 
satin  noir,  leurs  robbes  descoupetées  par  bas  », 
et  les  descoupetures  couvertes  d'orfavrerie,  et 
les  harnois  des  chevaux  de  mesme  couverture. 
L'un  desdits  paiges  portoit  une  lance  couverte 


1.  Couleurs  et  emblèmes  personnels. 

2.  Godefroy  :  Par  les  bras. 


1449]  Chronique  de  Charles  VII.  165 
de  veloux  vermeil  ' ,  ung  autre  une  de  veloux 
figuré*,  couverte  de  drap  d'or  aussi  figuré,  et 
un  troisiesroe  portoit  un  armet  ou  armeret  en 
sa  teste  tout  de  fin  or,  et  richement  ouvré.  Der- 
rière lesdits  pages  estoit  son  palefrenier  vestu 
et  habillé ,  et  son  cheval  enharnaché  de  pareille 
livrée  que  dit  est ,  lequel  menoit  un  grant  des- 
trier en  main.  Le  conte  de  Clermont  estoit  pa- 
reillement armé  tout  à  blanc,  monté  sur  ung 
coursier  couvert  de  veloux  noir,  et  ses  pages 
vestus  de  sa  livrée. 

Le  sire  de  Culant ,  grand  maistre  d'hostel  du 
roy,  ayant  la  charge  et  le  gouvernement  de  la 
bataille,  où  il  y  avoit  cinq  ou  six  cent  lances,  et 
en  chacune  ung  pannoncel  de  satin  vermeil,  à 
ung  soleil  d'or  ?,  venoit  après  les  pages  du  roy, 
armé  de  toutes  pièces ,  portant  ung  chapel  en  sa 
teste,  et  estant  monté  sur  ung  coursier  riche- 
ment couvert  de  veloux  bleu  et  rouge  par 
bandes;  par  dessus  aucunes  desquelles  bandes 
estoient  attachées  des  grans  feuilles  d'argent 
doré ,  et  sur  les  autres  de  grandes  feuilles  d'ar- 
gent blanc  ;  les  harnois  de  son  cheval  pareils  à 
ladite  couverture.  Et  avoit  en  son  col  une  es- 
charpe  de  fin  or  pendante  jusques  à  la  croupe  de 
son  cheval.  Avecques  ledit  sire  de  Culant,  der- 
rière luy,  estoit  un  escuyer  d'escuyerie  du  roy, 
nommé  Roger  ou  Rogerin  Blosset,  lequel  por- 
toit l'estendart  du  roy,  qui  estoit  de  satin  vermeil 

1.  Uni. 

2.  A  figures. 

3.  Le  soleil  d'or  étoit,  dès  le  temps  de  Charles  VI  ,  son 
père,  l'un  des  symboles  personnels  du  roi  de  France.  Plu- 
sieurs des  successeurs  de  Charles  VII  firent  usage  du  même 
emblème  avant  Louis  XIV. 


i66  Jean  Chartier.  [Nov.  lo 

cramoisy,  à  un  sainct  Michel  dedens  le  champ 
dudit  estendart,  qui  estoit  d'ailleurs  semé  tout  le 
long  de  souleils  d'or  '. 

Outre  ce ,  estoit  derrière  ^  le  roy  Jean  de 
Saceauville  ? ,  surnommé  Houart ,  autrement 
Havart,  bailly  de  Caux,  varlet  trenchant  du 
roy,  lequel  portoit  le  panon,  qui  estoit  de  veloux 
azuré  à  trois  fleurs  de  lys  d'or  brodées  et  bordées 
de  trois  grosses  perles. 

En  ladite  compaignie  estoient  aussi  plusieurs 
seigneurs;  c'est  assçavoir  :  le  viconte  de  Lo- 
maigne ,  le  conte  de  Castres,  Ferry  Monseigneur 
de  Lorraine,  Jehan  Monseigneur  son  frère,  le 
seigneur  d'Orval  4,  le  conte  de  Tancarville ,  le 
seigneur  de  Montgascon ,  fils  du  conte  de  Bou- 
longne  et  d'Auvergne,  le  seigneur  de  Jallon- 
gnes,  mareschal  de  France,  le  seigneur  de  Beau- 
vau ,  avec  plusieurs  aultres  grans  seigneurs  et 
escuyers,  lesquels  estoient  tous  armez  à  blanc, 
et  leurs  chevaux  couverts  de  veloux  ou  de  draps 
de  soye,  et  sur  chacun  cheval  la  croix  blanche. 

En  cet  ordre  et  en  cette  ordonnance ,  le  roy, 
en  la  manière  que  dit  est,  chevaucha  jusques  à 
un  traict  d'arc  près  de  la  porte  Beauvoisine,  du 
costé  des  Chartreux,  là  où  vint  au  devant  de 
luy  Monseigneur  le  comte  de  Dunois ,  son  lieu- 
tenant général ,  monté  sur  ung  destrier  couvert 
de  veloux  vermeil ,  vestu  d'une  jacquète  de  ve- 
loux vermeil  fourrée  de  martres,  lequel  avoit 

1 .  Godefroy  :  al.  de  fleurs  de  soucy  d'or. 

2.  Ms.  de  Rouen. —  Godefroy  :  Devant;  al.  derrière. 
j.  Saceauville  ou  de  Factauville. 

4.  Charles  d'Albret.  —  Pour  les  autres  noms,  voy.  ci- 
dessus  p.  133. 


1449J   Chronique  de  Charles  VIL   167 

ceinte  à  son  coslé  une  fort  riche  espée ,  garnie 
de  pierreries,  de  diamans,  rubis  et  balais,  prisée 
quinze  mille  escus  d'or. 

Avecques  ledit  lieutenant  estoient  pareillement 
Monseigneur  le  conte  d'Évreux',  séneschal  de 
Poictou,  et  Jacques  Cœur,  argentier  du  roy, 
montez  sur  bons  destriers,  vestus  et  couverts 
comme  le  susdit  seigneur  lieutenant;  comme 
aussi  Maistre  Guillaume  Cousinot,  institué  de 
nouveau  bailly  de  Rouen,  lequel  estoit  ce  jour 
vestu  de  veloux  bleu  à  grans  affiches  d'argent 
doré ,  et  son  cheval  enharnaché  de  mesme. 

Alors  ledit  lieutenant  amena  devers  le  roy, 
pour  luy  faire  la  révérence  et  prester  obéissance, 
1  arcevesque  de  Rouen  2,  et  les  évesques  de  Li- 
sieux  î,  de  Bayeux4,  et  de  Coustances  5,  avec  les 
principaux  citoyens  de  ladite  ville  et  cité  de 
Rouen. 

Incontinent  après  que  lesdits  prélats  eurent 
fait  leurs  harangues  et  leur  devoir  ainsi  que  te- 
nus y  estoient,  s'en  retournèrent  dedens  la  ville, 
et  laissèrent  tous  lesdits  citoyens,  qui  estoient 
en  grant  nombre,  vestus  de  bleu,  et  portans  des 
chaperons  rouges,  avec  ledit  lieutenant,  lequel 
les  présenta  au  roy.  Auquel,  après  humble  révé- 
rence par  eux  faicte,  ils  présentèrent  et  baillè- 
rent les  clefs  de  leur  ville  et  cité  es  mains  du 
roy,  comme  à  leur  souverain  seigneur,  après 
aussi  plusieurs  choses  par  eux  proposées  et  pro- 

1 .  Pierre  de  Brezé. 

2.  Raoul  Roussel. 
).  Thomas  Basin. 

4.  Zenon  de  Castigiione. 

5.  Jean  de  Castigiione. 


i68  Jean  Chartier.  [Nov.  io 

férées  en  beaux  et  honnestes  termes.  Et  lors  le 
roy  les  receut  très  bénignement,  et  bailla  ces 
clefs  audit  séneschal,  qui  dès  lors  fut  institué 
cappitaine  et  garde  ou  gouverneur  d'icelle  ville. 

Adonc  le  roy  et  sa  compaignie  commencèrent 
à  chevaucher  pour  entrer  en  la  ville,  en  l'or- 
donnance qu'ils  estoient  venus  sur  les  champs, 
comme  il  est  cy-dessus  déclairé. 

A  la  première  marche  du  roy  ',  vindrent  en 
procession  au  devant  de  luy  les  prélats  en  habits 
ponthificaux,  et  tous  aultres  gens  d'église ,  tant 
séculiers  que  religieux  ou  réguliers,  en  chappes, 
portans  joyaulx  et  reliques,  mesmement  les  qua- 
tre ordres  des  mendians^,  tous  chantant  le  Te 
Deum  laudamus,  pour  la  resjouyssance  du  joyeux 
advènement  du  roy  leur  souverain  seigneur. 

Lors  se  misdrent  devant  le  dessusdit  chancel- 
lier  de  France,  le  seigneur  de  la  Fayecte,  ma- 
reschal  de  France,  Monseigneur  de  Gaucourt, 
premier  chambellain  du  roy.  Monseigneur  de 
Présigny  et  Jacques  Cœur,  argentier  du  roy,  qui 
tous  avoieni  leurs  chevaulx  couverts  de  veloux 
ou  de  satin,  et  estoient  vestus  de  jacquètes  de 
mesme,  à  croix  blanches. 

Et  devant  le  roy  se  mit  son  lieutenant  le  conte 
de  Dunois,  et  après,  l'escuyer  d'escuyerie.  C'est 
chose  certaine  qu'il  n'est  pas  en  mémoire  d'homme 
qu'oncques  le  roy  eust  esté  veu  avoir  pour  une 
fois  ensemble  si  belle  chevalerie,  et  si  richement 
habillée,  ne  plus  grant  nombre  de  gens  d'armes 
et  de  guerre  comme  il  avoit  lors  pour  l«  recou- 
vrement de  ladite  ville  de  Rouen. 

1 .  Dès  que  le  roi  se  mit  en  marche, 

2.  Dominicains,  Franciscains,  Carmes  et  Augustins. 


1449]      Chronique  de  Charles  VII.        169 

A  l'entrée  de  cette  ville  fut  fait  chevalier,  par 
le  susdit  séneschal  de  Poictou,  un  jeune  enfant 
âgé  de  douze  à  treize  ans  ou  environ,  fils  du 
sire  de  Précigny. 

Et  y  avoit  à  la  porte  du  boulevart  quatre  bour- 
gois  aes  plus  notables  de  ladite  ville,  qui  tenoi^nt 
tout  prest  ung  ciel  très  bel  et  riche,  lequel  ils 
portèrent  sur  la  teste  du  roy,  de  là  jusques  à  l'é- 
glise de  Nostre-Dame  de  Rouen. 

Au  reste,  ce  boulevart,  la  porte  et  l'entrée 
estoient  tendus  de  draps  à  la  livrée  du  roy,  avec 
ses  armes  au  milieu  ;  et  toutes  les  rues  par  oh  il 
passoit  estoient  couvertes  à  ciel  et  remplies  d'une 
infinité  de  peuple  de  tous  estats,  crians  Noël , 
pour  son  joyeulx  advènement. 

Oultre  ce,  par  les  carrefours  avoit  person- 
naiges;  c'est  assçavoir,  en  une  place  une  fontaine 
aux  armes  de  la  ville ,  qui  sont  VAgnus  Dei  gec- 
tant  bruvages  •  par  ses  cornes. 

Ailleurs  avoit  ung  tigre  et  ses  petits  qui  se 
miroient  en  mirouers;  et  au  plus  près  de  Nostre- 
Dame  avoit  ung  cerf  volant  ^  bien  et  somptueu- 
sement fait,  lequel  par  mistère  s'agenouilla  de- 
vant le  roy  quand  il  passa  par  là  pour  aller  à  icelle 
église;  ledit  cerf  avoit  une  couronne  à  son  col. 

Là  endroit  estoient  aux  fenestres  la  femme 
du  conte  de  Dunois  ?  et  celle  du  duc  de  Som- 
brecet,  pour  voir  ledit  mystère,  avec  lesquelles 

1 .  Manuscrit  de  Rouen  :  Breuvage  ou  boisson ,  s'entend 
ordinairement  de  cidre  ,  hypocras ,  ou  liqueur  autre  que  le 
vin. — Godefroy  :  Abondamment  du  vin. 

2.  Emblème  de  Charles  VI  et  de  Charles  VU.  — Voy. 
notre  t.  I,  p.  xi  et  xliij. 

j.  Marie  d'Harcourt. 


lyo  Jean  Chartier.  [Nov.  lo 

estoient  le  sire  de  Talbot  et  les  aultres  Angloys 
détenus  en  ostaige ,  qui  estoient  moult  pensifs  et 
marris  en  leur  cœur,  et  comme  ceulx  à  qui  toute 
la  chose  ne  plaisoit  guères. 

Le  roy  estant  arrivé  devant  l'église  de  Nostre- 
Dame,  il  descendit  à  pié,  où  il  fut  receu  à  l'en- 
trée d'icelle  par  le  susdit  arcevesque,  suivy  de 
tous  ceux  de  l'église,  bien  richement  revestus 
de  chappes.  Puis  entra  dedens  l'église,  où  il  fut 
et  demeura  en  son  oratoire  estant  en  oraison  et 
prières  par  certain  espace  de  temps.  Et  de  là 
s'en  alla  en  l'ostel  dudit  arcevesque,  où  estoit 
préparé  son  logis.  Et  ainsi  se  départit  ung  cha- 
cun et  s'en  ala  en  son  ostel  pour  cette  journée. 

Ceulx  de  la  ville,  de  la  grant  joye  qu'ils  res- 
sentoient,  firent  le  soir  les  feux  par  toute  la  ville. 
Et  le  lendemain  firent  processions  généralles  et 
solemnelles,  ausquelles  se  trouva  et  assista  le 
susdit  arcevesque,  et  gardèrent  la  journée  de 
toutes  œuvres  terriennes,  comme  le  dimenche. 
Pareillement  le  mercredy  et  le  jeudy  ensuivant. 
Et  estoient  les  tables  mises  et  dressées  parmy 
les  rues  avec  profusion  de  vins  et  de  viandes  en 
grant  abondance  préparées  dessus,  pour  tous 
les  passans  et  survenans^  à  qui  en  vouloit,  le 
tout  aux  despens  des  habitans  d'icelle  ville,  les- 
quels avec  ce  firent  plusieurs  grans  dons  au  roy 
et  à  ses  officiers,  héraultx  et  poursuivans  qui  là 
estoient. 

^  Depuis,  le  roy  estant  encore  dans  l'ostel  du- 
dit arcevesque,  ces  gens  d'église,  bourgois,  ma- 
nans  et  habitans  le  requirent  d'estre  oys  en 
certaines  requestes  qu'ils  luy  vouloient  faire  ;  ce 
qui  leur  fut  accordé.  Parquoyils  entrèrent  dans 


1449]      Chronique  de  Charles  VII.       171 

la  salle  où  le  roy  estoit  assis  en  sa  chaière  ri- 
chement adornée  et  parée  de  draps  d'or,  ayant 
ceulx  de  son  conseil  avecques  luy.  Et  là  propo- 
sèrent plusieurs  choses,  et  entre  autres  luy  re- 
monstrèrent,  en  le  suppliant  très  humblement 
qu'il  les  voulsist  avoir  et  conserver  dans  sa  bonne 
grâce,  et  qu'il  ne  délaissast  et  désistast  point  à 
poursuivre  ny  à  faire  guerre  à  ses  anciens  en- 
nemis les  Anglois.  Car  par  le  moyen  des  villes 
qu'ils  occupoient  encores  dans  la  Normendie,  ils 
pouvoient  de  rechief  faire  plusieurs  grans  et 
énormes  maulx  ou  pais.  Et  à  ce  faire,  comme 
bons  et  loyaux  subgects  luy  offrirent  de  l'ayder 
de  corps  et  de  chevance.  Desquelles  proposicion, 

f)romesse  et  octroy  le  roy  fut  très  content,  et 
eur  fist  faire  responsepar  son  chancellier,  telle 
que,  sur  tous  les  poincts  par  eux  proposez,  à  son 
pouvoir  il  s'y  employeroit;  laquelle  response  leur 
fut  bien  agréable.  Et  ainsi  prindrent  congié,  et 
s'en  allèrent  chacun  en  son  lieu. 

Depuis ,  le  roy  se  tint  encor  quelque  temps 
audit  lieu  de  Rouen,  pour  y  mectre  police,  et  y 
establir  des  officiers  en  son  nom,  afm  de  régler 
à  l'advenir  le  gouvernement  d'icelle  ville.  Ce- 
pendant les  Angloys  rendirent  aussi  et  remis- 
drent  en  la  main  et  de  l'obéissance  du  roy,  comme 
promis  l'avoient ,  et  en  avoient  baillé  des  octaiges 
pour  ce  faire,  les  chasteaux  d'Arcques,  Tancar- 
ville,  l'Ille-bonne,  Monstier-Villiers,  et  Caudebec. 
Et  combien  qu'ils  eussent  pareillement  promis 
de  rendre  aussi  la  ville  de  Honnefleu,  néant- 
moins  ne  fut  point  rendue,  pour  ce  que  le  cap- 
pitaine  ou  gouverneur  dudit  lieu  et  les  soub- 
dayers  et  gens  de  guerre  qui  estoient  dedens  ne 


iji  Jean  Chartier.      [Nov.  23,  etc. 

vouldrent  aucunement  obéir  en  cela  aux  ordres  et 
mandemens  dudit  duc  de  Sombrecet.  Parquoy 
le  susdit  sire  de  Talbot  et  les  autres  ostaiges 
demeurèrent  encor  prisonniers  de  guerre  du  roy, 
comme  il  a  desja  esté  dit  cy-dessus;  et  fut  com- 
mis et  ordonné  Messire  Pierre  de  Bresay,  qui 
estoit  séneschal  de  Poictou,  pour  la  grant  vail- 
lance et  sage  conduite  qui  estoit  en  luy,  cappi- 
taine  et  gouverneur  d'icelle  ville  de  Rouen. 

Le  dimanche  vingt-troisiesme  jour  de  novem- 
bre ensuivant  se  rendist  en  l'obéissance  du  roy 
le  chastel  de  Gaillart,  qui  est  une  place  quasi 
imprenable,  comme  dit  est,  devant  laquelle  fut 
continué  le  siège  par  l'espace  de  six  semaines;  et 
se  rendirent  les  Anglois  qui  dedens  estoient,  jus- 
ques  au  nombre  de  cent  à  six  vingt  personnes, 
par  telle  composicion ,  qu'ils  s'en  dévoient  aller 
eux  avec  leurs  corps  et  leurs  biens  saufs  à  Hon- 
nefleu ,  ou  ailleurs  en  lieu  de  leur  party  o\i  bon 
leur  sembleroit. 

Chapitre  210. 

Comment  la  ville  et  chastel  de  Fougières  furent 
reprinses  par  le  duc  de  Bretaigne. 

En  ce  mesme  temps  ,  le  duc  de  Bretaigne  re- 
print  la  ville  et  le  chastel  de  Fougères,  o\\ 
il  avoit  tenu  le  siège  par  l'espace  de  ung  '  mois 
ou  environs.  Pendant  lequel  temps  il  fist  faire 
telles  approuches,  et  tellement  batre  les  murailles 
à  coups  de  canons  et  de  bombardes,  que  ladite 

I.  (Ms.  de  Rouen.)  Godefroy  :  Deux. 


I 


1449]  Chronique  de  Charles  VII.  17^ 
ville  estoit  toute  preste  d'estre  assaille  par  ung 
assault  général.  Sur  quoy  voyans  les  Anglois  le 
danger  où  ils  estoient ,  et  qu'ils  avoient  peu  de 
vivres  dedens  cette  ville  (veu  qu'ils  y  estoient 
cinq  à  six  cents  hommes  d'armes,  dont  estoit 
cappitaine  le  sus-mentionné  François  de  Surienne, 
surnommé  l'Aragonnois),  résolurent,  avec  leur- 
dit  cappitaine  ou  gouverneur,  de  se  rendre  à 
composicion ,  qui  fut  telle  qu'ils  s'en  pourroient 
aller  tous  leurs  chevaux  et  harnois  saufs,  et  cha- 
cun portant  ung  petit  fardelet  devant  luy  seu- 
lement. 

Depuis  ce  temps,  ledit  Messire  François  de 
Surienne  dit  l'Aragonnois  changea  de  party,  et 
se  mist  en  l'obéissance  du  roy  de  France,  com- 
bien qu'il  eust  longtemps  tenu  le  party  des  An- 
glois. Et  estoit  celuy  qui  avoit  prins  auparavant 
ladite  ville  de  Fougières  sur  ledit  duc  de  Bre- 
taigne  et  les  François.  A  l'occasion  de  laquelle 
prinse  par  iceluy  de  Surienne  furent  rompues 
les  trêves  susdites  d'entre  les  roys  de  France  et 
d'Angleterre ,  comme  il  a  esté  cy-devant  rap- 
porté. 

Ledit  duc  de  Bretaigne  avoit  lors  en  sa  com- 
paignie  les  seigneurs  cy-après  nommez,  c'est 
assçavoir  Monseigneur  le  conte  de  Richemont , 
connestable  de  France,  Pierre  de  Bretaigne, 
frère  dudit  duc ,  le  seigneur  de  Laval ,  le  sei- 
gneur de  Lohéac ,  mareschal  de  France,  l'ad- 
mirai de  France  Monseigneur  Prégent  de  Coi- 
tivy,  le  seigneur  de  Guémené ,  le  viconte  de 
Rohan ,  le  viconte  de  la  Bélière ,  le  sire  de  Sainct- 
Quintin,  le  sire  de  Montauban,  mareschal  de 
Bretaigne,  le  sire  de  Rostrenam  ou  Rostrenen 


174  ^EAN  Chârtier.       [Nov.-Déc.  20 

et  du  Pont-PAbbé  ' ,  le  sire  de  la  Hunaudaye, 
le  sire  de  Combourc,  le  sire  de  Pauchet,  et  plu- 
sieurs autres  chevaliers  et  escuyers,  et  d'autres 
gens  de  guerre,  jusques  à  environ  huict  mille 
combatans.  Lesquels  après  ladite  prinse  s'en  re- 
tournèrent tous  en  leurs  maisons,  pour  la  grant 
mortalité  qui  s'estoit  frappée  en  son  ost,  ouquel 
morut  grant  nombre  de  gens;  et  entre  les  aul- 
très  morut  le  fils  du  dessus  dit  viconte  de  Rohan, 
qui  fut  fort  plaint ,  et  ce  fut  grant  dommaige  et 
perte.  Partant  s^en  retourna  pour  lors  ledit  duc 
en  son  pais,  après  qu'il  eust  laissé  de  bonnes 
garnisons  es  places  par  luy  conquestées. 

Chapitre  211. 

De  la  prinse  faicîe  par  les  Françoys  des  ville 
et  chastel  de  Bellesmes. 

En  ce  mesme  temps,  environ  la  fin  de  no- 
vembre, Monseigneur  le  duc  d'Alençon  mit 
le  siège  devant  la  ville  et  le  chastel  de  Belesme, 
à  luy  appartenant,  occupé  par  les  Anglois  contre 
raison.  Et  avoitlors  en  sa  compaignie  le  sire  de 
Montenay,  Messire  Raoul-Tesson,  le  sire  de 
Xantrailles  ou  Saintrailles,  bailly  de  Berry,  et 
plusieurs  autres  chevaliers  et  escuyers,  jusques 
au  nombre  de  trois  cent  lances,  sans  les  archiers 
et  sans  en  ce  comprendre  plusieurs  gens  de  dé- 
fense de  ses  pais,  de  la  conté  du  Maine  et  de 
Vandosme ,  qui  estoient  estimez  jusques  à  trois 
mille  combatans.  Et  après  plusieurs  escarmoches. 

i.  Pont  Lable.  (  Ms.  de  Rouen.  ) 


1449]      Chronique  de  Charles  VIL        17^ 
et  saillies  faictes  les  ungs  sur  les  aultres,  les  An- 
glois,  voyans  avoir  peu  de  puissance  pour  résis- 
ter contre  icelluy  duc,  commencèrent  à  requérir 
de  parlamenter  avecques  luy.  Et  tantost  après 
ils  entrèrent  en  composicion,   par  laquelle  ils 
promisdrent  de  se  rendre  le  jeudy  vingtiesme 
jour  du  mois  de  décembre  ensuivant ,  ou  cas  que 
ledit  jour  ils  ne  fussent  secourus  par  des  gens  de 
leur  party,  et  qu'ils  ne  demourassent  les  plus 
forts  en  champ  de  bataille.  Parquoy  se  fortifiè- 
rent les  dessus  dits  seigneurs  très-vaillamment 
en  ung  champ,  pour  attendre  la  puissance  des 
Anglois,  si  elle  venoit,  lesquels  estoient  en  che- 
min, cuidans  venir  assez  à  temps  pour  faire  lever 
I       ledit  siège.  Et  s'avancèrent  deux  mille  Anglois 
^       ou  environ  jusques  à  Torigny,  oh  ils  boutèrent 
le  feu  ;  et  de  là  vindrent  à  Tury,  ouquel  lieu  ils 
receurent  de  certaines  nouvelles  de  la  puissance 
et  ordonnance  dudit  duc  d'Alençon,   parquoy 
s'en  retournèrent  en  leurs  places,  et  n'ozèrent 
I       marcher  plus  avant.  Et  par  ainsi  cedit  jour  de 
'       jeudy  vingtiesme  d'iceluy  mois  de  décembre,  le 
siège  estant  desja  mis  et  continuant  devant  Har- 
j       fleu,  les  Anglois  estans  dedens  ledit  chastel  de 
'       Belesme,  jusques  au  nombre  de  deux  cent  corn- 
batans,  dont  estoit  cappitaine  ung  nommé  Ma- 
I       thago ',  rendirent  cette  place  audit  duc  d'Alen- 
çon, et  s'en  allèrent  par  composicion  leurs  corps 
et  leurs  biens  saufs  es  lieux  de  leur  party,  où 
bon  leur  sembla. 

Le  duc  d'Alençon  se  monstra  en  cette  beson- 
gne  très-vaillant' homme,  et  s'y  gouverna  fort 

I.  Matthew  Gough. 


176  Jean  Chartier.  [Dec. 

honorablement  ;  car,  la  susdite  journée,  il  tint  la 
campagne,  luy  et  le  sire  de  Xantrailles,  avec  peu 
de  gens ,  pour  attendre  la  puissance  des  Anglois, 
jusques  à  ce  que  l'heure  ordonnée  se  fust  passée , 
comme  il  a  esté  remarqué  cy-dessus. 

Audit  an ,  environ  Noël ,  les  Anglois  de  la  gar- 
nison de  Vire ,  jusques  au  nombre  de  douze  cent, 
estoient  allez  courir  et  chercher  leur  adventure; 
or  ils  furent  rencontrez  proche  d'une  croix,  nom- 
mée la  croix  de  Vaujoux,  par  aulcuns  des  gens  de 
Monseigneur  le  connestable,  qui  estoient  en  gar- 
nison en  ung  lieu  nommé  Gauray  ;  c'est  assça- 
voir,  par  Geoffroy  deCouvren,  Joachim  Rouault, 
et  aultres.  Et  fut  là  fort  combatu;  tellement  qu'à 
la  fm  furent  iceulx  Anglois  deffaits,  sçavoir  par- 
tie d'iceux  prins ,  et  partie  de  mors ,  et  peu  en 
eschapa. 

Chapitre  212. 

Comment  les  Françoys  misdrent  le  siège  à  Harfleu. 

Tantost  après  se  partit  le  roy  de  Rouen,  armé 
d'une  brigandine,  et  dessus  une  jacquète  de 
drap  d'or,  accompagné  du  roy  de  Cécille  et  de 
plusieurs  aultres  seigneurs  de  son  sang,  en  grands 
et  riches  habillemens ,  par  espécial  le  conte  de 
Sainct-Pol,  lequel  avoit  ung  chanfrain  à  son  che- 
val d'armes  prisé  trente  mille  escuz.  Et  chevau- 
cha le  roy  ainsi  accompaigné  jusques  à  la  ville  de 
Caudebec.  Ouquel  lieu  fut  conclud  d'aller  mectre 
le  siège  devant  Harfleu;  pourquoy  se  prépara 
d'aller  à  Monstiervilliers ,  qui  est  à  demie  lieue 
près;  et  envoya  mectre  ledit  siège  par  son  lieu- 
tenant général  le  conte  de  Dunois ,  et  aussi  par 


1449]  Chronique  de  Charles  VII.  177 
les  contes  d'Eu ,  de  Clermont ,  de  Nevers  et  de 
Castres,  le  mareschal  de  Jalongnes,  le  seigneur 
d'Orval ,  le  séneschal  de  Poictou ,  le  seigneur  de 
Bueil ,  le  seigneur  de  Beauvau ,  le  seigneur  de 
Culant,  le  seigneur  de  Blainville,  maistre  des 
arbalestriers ,  et  plusieurs  autres  seigneurs,  che- 
valiers, escuyers  et  cappitaines,  gens  d'armes 
et  de  traict,  tant  de  francs-archiers  que  d'aultres. 
Laquelle  compaignie  estoit  estimée  se  monter  en- 
viron à  six  mille  combatans ,  et  les  francs-ar- 
chiers à  quatre  mille  ',  sans  en  ce  comprendre 
canonniers ,  marchands ,  manouvriers ,  gens  de 
mestier  et  mariniers  suivant  l'ost ,  et  sans  aultres 
gens  de  guerre  qui  gardoient  la  mer,  en  vingt- 
cinq  gros  vaisseaulx,  et  sans  ceulx  qui  tenoient 
le  siège  au  chef  de  Caux  en  l'abbaye  de  Gra- 
ville  2,  estans,  tant  de  gens  d'armes  que  francs- 
archiers,  jusques  au  nombre  de  mille. 

Là  fut  posé  ledit  siège  le  lundy  huictiesme  jour 
de  décembre,  lequel  fut  moult  grevable  à  mec- 
tre,  pour  ce  qu'il  n'y  avoit  nulles  maisons,  prez, 
ne  arbres ,  ne  bois  ;  et  si  faisoit  ung  très  grant 
froid ,  et  de  plus  grandes  gelées  et  glaces  qu'il 
n'avoit  fait  long-temps  y  avoit ,  et  qu'on  pouvoit 
à  peine  souffrir.  Et  aussi,  puis  après  ung  autre 
espace  de  temps,  il  fit  de  très  grandes  pluyes, 
qui  estoient  choses  moult  contraires  à  ceux  du 
siège.  Pareillement  eurent  aussi  moult  à  souffrir 
les  aulcuns  pour  la  mer  qui  sourdoit,  et  venoit 
souvent  en  plusieurs  loges,  d'autant  qu'ils  estoient 
tous  en  terre ,  couverts  seulement  de  pailles  et 
de  genestres. 

i.  Godefroy. —  Ms.  de  Rouen  :  Trois  mille. 
2.  Granville. 

Jtan  Chartitr.  \\.  n 


lyS  Jean  Chartier.       [Déc.-Janv.  i 

Devant  ladite  ville  furent  assorties  seize  gros- 
ses bombardes ,  lesquelles  le  roy,  qui  estoit  logé 
à  Monstier-Villiers ,  vint  luy-mesme  faire  tirer  et 
gecter  contre  la  ville.  Et  avoit  devant  grans  tran- 
chées et  profondes ,  pour  aller  plus  seurement;  et 
s'abandonna  et  hazarda  fort  le  roy  à  venir  voir 
battre  les  murs  d'icelle  ville ,  et  fut  en  personne 
èsfossez  et  mines,  armé,  la  salade  en  sa  teste, 
et  son  pavois  en  sa  main.  Et  pou  voit  on  aller 
par  le  moyen  d'icelles  mines  jusques  près  des 
murs  dudit  Harfleu.  D'icelles  artillerie  et  mines 
estoit  gouverneur  Maistre  Jehan  Bureau,  tréso- 
rier de  France ,  lequel  estoit  en  telles  matières 
fort  subtil  et  ingénieulx,  et  en  plusieurs  autres 
choses.  Avec  luy  estoit  aussi  Jaspar  ou  Gaspard 
Bureau  son  frère ,  qui  estoit  maistre  de  l'artillerie 
du  roy. 

Doncques  Thomas  Auringan  ou  Aconigan, 
cappitaine  et  gouverneur  de  ladite  ville  de  Har- 
fleu ,  et  les  autres  Anglois  estans  avecques  luy, 
jusques  au  nombre  de  seize  cent  personnes  pre- 
nans  gaiges ,  et  aultres  quatre  cent  sans  gaiges, 
voyans  le  grant  danger  qui  leur  estoit  apparent 
et  tout  imminent,  considérant  aussi  la  grande 
puissance  du  roy,  vingt-quatriesme  jour  du  mois 
de  décembre ,  la  veille  de  Noël ,  commencèrent 
à  parlementer  avec  ledit  conte  de  Dunois,  lieu- 
tenant général  du  roy,  et  traictèrent  ce  jour  de 
la  matière  de  eulx  rendre  ;  et  lendemain,  jour  de 
Noël,  fut  conclud  icelle  de  rendre  et  remectre 
es  mains  du  roy,  moyennant  qu'ils  s'en  dévoient 
aller  oh  bon  leur  sembleroit ,  en  toute  liberté  et 
seureté,  et  pouvoient  emporter  avec  eulx  tous 
leurs  biens  par  eaue  ou  par  terre.  Pour  ce  faire 


1449"^°]  Chroniqlte  de  Charles  VII.  179 
ils  eurent  Pespace  d'un  terme  préfix ,  jusques  au 
premier  jour  de  Tan  ensuivant.  Et  fut  scellé 
1  appoinctement  de  six  seaux  de  la  part  du  roy, 
c'est  assçavoir  des  seigneurs  le  séneschal  de 
Culant,  le  mareschal  de  Jallongnes,  du  sire  de 
Blainville ,  de  Maistre  Jean  Bureau  et  autres.  Et 
du  costé  des  Anglois  furent  baillez  huit  octaiges 
gentilshommes,  afin  d'entretenir  et  observer  le- 
dit appoinctement;  lesquels  furent  menez  en 
garde  audit  lieu  de  Monstiervilliers. 

Et  le  premier  jour  de  janvier  ensuivant,  furent 
les  huict  Anglois  octage ,  comme  dit  est ,  ramenez 
au  lieu  de  Harfleu ,  pour  fornir  à  l'appoinctement 
mentionné  cy-dessus.  Et  cedit  jour,  environ 
l'heure  des  vespres,  le  susdit  Thomas  Aurigan 
Anglois,  et  cappitained'Harfleu,  délivra  les  clefs 
de  cette  ville  et  des  tours  d'icelle  au  conte  de 
Danois,  Heutenant  général  du  roy,  en  s'age- 
noullant  en  grande  révérance  devant  luy,  et  ce 
en  la  présence  de  tous  les  autres  Anglois,  et 
mesmement  d'ung  nommé  maistre  Sance  ',  qui 
avoit  emmené  audit  lieu  cinq  cent  Anglois  tous 
nouvel  ung  peu  avant  ledit  siège. 

Après  la  récepcion  desquelles  clefs,  fut  en- 
voyé par  ledit  lieutenant  de  ses  gens  dedens  les 
deux  tours  du  Hable  ou  Havre ,  pour  en  oster  la 
bannière  des  Anglois,  qui  estoit  sur  l'une  d'i- 
celles,  à  champ  blanc,  une  croix  rouge  parmy. 
Et  après,  par  deux  héraultx,  fut  mise  sur  l'une 
d'icelles  tours  la  bannière  du  roy  de  France,  en 
laquelle  mettant,  il  s'esleva  un  grand  cry  de 
joye ,  et  print  grant  esjoyssement  le  peuple  de 

I.  Saince  ou  Senice. 


i8o  Jean  Chartier.         [Janv.-Fév. 

la  ville.  Par  ainsi  furent  garnies  ces  deux  tours 
de  devers  Rouen  des  gens  dudit  lieutenant.  Ce 
jour  mesme  s'en  alla  la  plus  grande  partie  des 
Anglois  par  bateaulx  :  et  pour  ce  qu'alors  ils  ne 
peurent  tous  estre  prêts ,  à  cause  de  la  mer  qui 
se  retrahit,  iceluy  lieutenant,  ouye  l'humble 
requeste  et  supplication  d'iceux,  leur  permit  d'y 
demourer  encore  le  vendredy  et  samedy  ensui- 
vant, jusques  à  midy,  leur  baillant  garde,  afin 
qu'il  ne  leur  fust  riens  meffait  ;  et  après  le  départ 
d'iceulx,  le  roy  donna  la  cappitainerie  et  gou- 
vernement dudit  Harfleu  à  son  dit  lieutenant,  le- 
quel y  commit  sous  luy  Monseigneur  de  Mouy, 
atout  cent  lances  et  des  archiers,  pour  la  garde 
d'icelle  ville. 

Ce  siège  fut  ainsi  conduit  par  les  seigneurs 
que  dit  est.  Ce  que  je,  frère  Jean  Chartier,  chan- 
tre de  Sainct-Denis  en  France,  chroniqueur  de 
France ,  certifie  avoir  veu  et  esté  présent ,  en- 
durant de  grandes  froidures ,  et  souffrant  beau- 
coup de  vexation,  combien  que  j'estois  et  soye 
sallarié  et  deffrayé  pour  les  despens  tant  de  moy 
que  de  mes  chevaux ,  par  l'ordonnance  et  volonté 
du  roy,  comme  de  tout  temps  estoit  et  est  encore 
accoustumé. 

Outre  l'ordre  mis  cy-dessus,  pour  la  plus  grant 
seureté  du  pais  fut  aussi  ordonné  commissaire 
et  cappitaine  dudit  Monstiervilliers ,  et  garde 
d'aulcunes  autres  forteresses  des  environs ,  Jac- 
ques de  Clermont,  escuyer,  auquel  fut  aussi 
ordonné  cent  lances,  et  les  archiers.  Et  ainsi 
partit  le  roy  de  Monstiervilliers,  après  ses  ordon- 
nances faites,  le  cinquième  jour  de  janvier,  et 
fit  passer  tost  après  toute  la  compaignie,  les  ungs 


1450  n.  s.]  Chronique  de  Charles  Vil.     181 

par  Rouen,  les  aultres  par  Caudebec,  etaulcuns 
autres  par  Tancarville,  afin  d'aller  mectre  le 
siège  devant  Honnefleu. 

Et  se  retrahit  le  roy  cependant  en  une  abbaye 
de  religieux  nommée  Jumeiges,  de  l'ordre  de  S. 
Benoist,  qui  est  à  cinq  lieues  au  dessoubs  de  la 
ville  de  Rouen,  située  sur  la  rivière  de  Seine. 
Et  là  il  se  refraîchit  une  espace  de  temps ,  pen- 
dant qu'on  faisoit  les  ordonnances  préparatifs 
pour  aller  asseoir  ledit  siège  au  devant  de  Hon- 
nefleu. 

Chapitre  21 3. 
De  la  belle  Agnès  '. 

En  icelle  abbaye  de  Jumièges  trouva  le  roy 
une  damoiselle  nommée  la  belle  Agnez,  qui  là 
estoit  venue,  comme  elle  disoit,  pour  advertir 
le  roy  et  luy  dire  que  aulcuns  de  ses  gens  si  le 
Youloient  trahir  et  livrer  es  mains  de  ses  anciens 
ennemis  les  Anglois.  De  quoy  le  roy  ne  tint  guè- 
res  de  conte  et  ne  s'en  fit  que  rire.  Et  pour  ce 
que  ladite  Agnès  avoit  esté  au  service  de  la 
reyne  par  l'espace  de  cinq  ans  ou  environ,  ou- 
quel  elle  avoit  eu  toutes  sortes  de  plaisances 
mondaines  et  tous  les  passetemps  et  joyes  du 
monde ,  c'est  à  sçavoir  de  porter  grands  et  exces- 
sifz  atours ,  tenue  jolie  de  robes ,  fourrures,  col- 

1.  J'ai  publié  sur  cette  femme  célèbre  :  Agnès  Sorti, 
étude ,  etc.  1855,  in-8"  (  épuisé  ) ,  et  Nouvelles  recherches  sur 
Agnès  Sorel ,  mémoire  lu  à  l'Académie  des  sciences  morales 
et  politiques.  Paris,  Dumoulin,  i8j6,  in-8".  Voy.  aussi 
Recherches  historiques  sur  Agnès  Sorel,  dans  la  Bibliothèque 
de  l'École  des  chartes  ,  troisième  série,  t.  1,  p.  297  et  suiv. 


i82  Jean  Chartier.  [Fév.  ii 

liers  d^or  et  de  pierreries ,  et  avoir  eu  tous  ses 
autres  désirs  et  plaisirs  comme  estant  jeune  et 
jolie,  par  quoy  ce  fut  une  commune  renommée 
que  le  roy  la  maintenoit  et  entretenoit  en  con- 
cubinage. Car  aujourd'huy  le  monde  est  plus  en- 
clin à  penser  et  dire  mal  que  bien.  Pour  quoy  je, 
choniqueur  dessus  nommé,  désirant  escryre  le 
vray,  m'en  suis  bien  duement  informé,  pour  la 
fiction  descouvrir,  et  sçavoir  la  vérité  et  con- 
duite du  cas.  Et  j'ay  trouvé,  tant  par  le  récit  de 
chevaliers,  escuyers,  conseillers,  physiciens  ou 
médecins  et  sururgiens,  comme  par  le  rapport 
d'autres  de  divers  estats ,  examinez  par  serment, 
comme  à  mon  office  appartient,  afin  d'oster  et 
lever  l'abbus  du  peuple,  que,  pendant  lesdits 
cinq  ans  que  ladite  damoiselle  demoura  avecques 
la  royne,  ainsi  que  dit  est,  oncques  le  roy  ne 
laissa  de  coucher  avec  ladite  royne,  dont  il  eust 
quantité  de  beaulx  enfans  d'elle. 

M€sme  que  c'étoit  souvent  contre  sa  voulenté 
que  ladite  Agnès  portoit  si  grand  estât.  Mais 
pour  ce  que  c'estoit  le  bon  plaisir  d'icelle 
royne ,  il  temporisoit  au  mieulx  qu'il  pouvoit , 
combien  qu'il  cognoissoit  et  apercevoit  bien  que 
la  chose  luy  redondoit  et  tournoit  en  opprobre. 
Et  dient  en  oultre  les  interroguez  sur  ceste  ma- 
tière que,  quand  le  roy  alloit  voir  les  dames 
et  damoiselles,  et  mesmement  en  l'absence  de  la 
royne ,  ou  qu'icelle  belle  Agnès  le  venoit  voir,  il 
y  avoit  toujours  grande  multitude  de  gens  pré- 
sens, et  que  oncques  ne  la  vidrent  toucher  par  le 
roy  au  dessoubz  du  menton  ;  mais  s'en  retour- 
noit,  après  les  esbatemens  Hcites  et  honnestes 
faits  comme  à  roy  appartenoit,  chacun  en  son 


1450 n.  s.]  Chronique  de  Charles  VII.   183 

logiz  par  chacun  soir  ;  pareillement  ladite  Agnès 
au  sien;  et  que  l'amour  que  le  roy  avoit  en  son 
endroit,  comme  chacun  disoit,  estoit  pour  les 
folies  de  jeunesse,  esbatemens,  joyeusetez, 
avec  son  langaige  honneste  et  bien  poly  qui  es- 
toient  en  elle,  et  aussi  que  entre  les  belles 
c'estoit  la  plus  jeune  et  la  plus  belle  du  monde  ; 
car  pour  telle  estoit-elle  tenue. 

Il  n'est  pas  aussi  vraysemblable  que  le  roy 
fust  ou  ait  esté  de  tel  gouvernement.  Car  le 
temps  durant,  il  a  mis  justice  en  nature,  qui 
estoit  périe  de  longue  main.  Il  a  osté  toute  pil- 
ierie  estans  en  son  royaume  ;  a  pourveu  à  la  di- 
vision de  l'église  universelle ,  tellement  que  paix, 
union  et  bonne  concorde  par  son  moyen  et 
pourchas  y  ont  esté  mis  et  observés.  Pourquoy 
Dieu  l'a  voulu  rémunérer  en  la  recouvrance  de 
son  pays  de  Normandie,  occupé,  détenu  et 
empesché  violemment  et  contre  raison  par  ses 
anciens  ennemis  les  Anglois;  et  sur  iceux  il  a 
autant  exploité,  en  deux  ans,  comme  lesdits 
Anglois  avoient  sur  luy  pu  conquester  en  l'es- 
pace de  trente  ans. 

En  oultre  dient  iceux  déposans  que  ladite 
Agnès  avoit  tousjours  esté  de  vie  bien  charita- 
ble ,  large  et  hbérale  en  aumosnes ,  tandis  qu'iiz 
l'ont  cogneue ,  et  distribuoit  du  sien  largement 
aux  povres  églises  et  aux  '  mendiens,  et  que  se 
aulcune  chose  en  copulation  charnelle  elle  a 
commis  avesque  le  roy,  dont  on  ne  se  peust 
appercevoir,  si  avoit  ce  esté  cautement  et  en  ca- 
chette ,  elle  estant  lors  au  service  de  la  royne  de 

I.  Ordres  ou  religieux. 


184  Jean  Chartier.  [Fév.  11 

Sicile,  sçavoir  auparavant  qu'elle  fût,  vint  et  pas- 
sast  ou  service  de  la  royne  de  France,  avecques 
laquelle  elle  a  esté  résidente  quelques  années. 

Bien  est  vray  que  ladite  Agnès  eust  une  fille, 
laquelle  ne  vesquit  guères,  et  qu'elle  disoit  estre  et 
appartenir  au  roy,  et  luy  donnoit  comme  au  mieux 
et  plus  apparent  ;  mais  le  roy  s'en  est  toujours  fort 
excusé  et  n'y  réclama  oncques  rien.  Aussi  y 
avoit-il  d'autre  bien  grants  seigneuries  en  même 
temps  qu'elle  avec  cette  royne  de  Sicile,  par- 
quoy  elle  pouvoit  bien  l'avoir  empruntée  et  gai- 
gnée  d'ailleurs. 

Ces  proclamations  de  mauvais  exemples  et 
publications  de  mal  ainsi  venues  à  la  cognois- 
sance  de  ladite  Agnès,  qu'on  surnommoit  Made- 
moiselle de  Beaulté  ',  par  tristesse ,  desplaisance 
et  indignation ,  comme  il  est  à  présumer,  avec 
autres  courroux  provenus  de  diverses  ymagina- 
cions,  elle  print  le  flux  au  ventre,  dont  elle  fut 
fort  malade,  comme  je  porte  par  la  déposicion 
de  Maistre  Denis  ^....,  Augustin,  docteur  en 
théologie ,  son  confesseur.  Elle  eut  ensuite  moult 
belle  contricion  et  repentance  de  ses  péchez. 
Et  luy  souvint  de  Marie-Magdeleine,  qui  fut  une 
grande  pécheresse  ou  péché  de  la  chair,  et  in- 
vocoit  Dieu  mouh  dévotement  et  la  vierge  Marie 
en  son  aide.  Puis,  comme  bonne  catholique, 
après  la  réception  de  ses  sacremens,  demanda 
ses  Heures  ?  pour  dire  les  vers  de  sainct  Ber- 

1 .  Le  roi  lui  avoit  donné  le  manoir  de  Beauté  sur  Marne, 
près  Vincennes. 

2,  Le  nom  patronymique,  ou  surnom  usité  dans  le  monde, 
est  resté  en  blanc  dans  le  manuscrit. 

j.  Livre  de  prières. 


14^0  n.  s.]  Chronique  de  Charles  V-II.     185 

nard  ',  qu'elle  avoit  escripts  de  sa  propre  main. 
Après ,  elle  fit  plusieurs  vœux ,  lesquels  furent 
mis  par  escript,  qui  se  pouvoient  bien  monter, 
tant  pour  aumosnes  que  pour  payer  ses  servi- 
teurs, comme  soixante  mille  écus.  Et  fist  ses 
exécuteurs  noble  homme  Jacques  Cuer,  conseil- 
ler et  argentier  ou  trésorier  du  roy,  et  honora- 
bles et  saiges  personnes  Maistre  Robert  Poic- 
tevin,  fusicien  2,  et  Maistre. Etienne  Chevalier, 
secrétaire  et  aussi  trésorier  du  roy.  De  plus, 
elle  ordonna  que  le  roy  seul  et  pour  le  tout  fust 
par  dessus  les  trois  susdits. 

Depuis,  voyant  et  sçachant  ladite  Agnès  sa 
maladie  engréger  de  plus  en  plus,  dit  à  Monsei- 
gneur de  Tancarville  et  à  Madame  la  sénes- 
challe  de  Poictou  ?,  et  à  Pun  des  escuyers  du  roy, 
nommé  Gouffier,  et  à  toutes  ses  damoiselles, 
que  c'estoit  peu  de  chose,  et  orde  et  fétide, 
de  nostre  fragilité.  Adonc  requist  audit  Maistre 
Denis ,  son  confesseur,  qu'il  la  voulust  absoul- 
dre  de  peine  et  de  coulpe ,  par  vertu  d'une  abso- 
lution 4,  qui  lors  estoit  à  Loches,  comme  elle  di- 
soit.  Ce  que  son  dit  confesseur  fist  à  sa  relacion 
et  sur  sa  parole.  Puis  après  qu'elle  eust  fait  un 


1 .  Les  vers  de  saint  Bernard  sont  une  prière  que  l'on  ren- 
contre souvent  dans  les  livres  d'heures  du  XV*  siècle.  Conçus 
tn latin,  comme  tous  les  textes  liturgiques,  ils  se  composent 
de  six  ou  le  plus  souvent  de  sept  versets  tirés  des  psaumes. 
Ils  commencent  ainsi  :  Illumina  oculos  meos  ne  unquam  ob- 

àormiam  in  morte Les  vers  de  saint  Bernard  se  disoient 

au  chevet  des  agonisans. 

2.  Médecin  de  la  reine.  Voy.  Bibliothèque  de  l'École  des 
chartes ,  troisième  série,  t.  i,  p.  488  et  suiv. 

j.  Madame  de  Brezé. 
4.  Indulgence. 


i86        *  Jean  Chartier.  [Fév. 

fort  hault  cry,  réclamant  et  invoquant  la  benoiste 
vierge  Marie,  se  sépara  l'âme  du  corps ,  le  lundy 
onziesme  jour  de  février,  l'an  mil  quatre  cent 
quarante-neuf,  sur  les  six  heures  après  midy. 
Laquelle  fut  depuis  ouverte  et  son  cueur  porté 
et  mis  en  terre  en  ladite  abbaye,  pourquoy  elle 
avoit  fait  en  icelle  de  fort  grans  dons.  Pour  ce 
qui  est  du  corps ,  il  fut  mené  et  conduit  en  sé- 
pulture à  Loches,  fort  honnorablement,  en  l'é- 
glise collégiale  de  Nostre-Dame,  oi^  elle  avoit  fait 
plusieurs  fondacions  et  donacions.  Dieu  luy  face 
mercy  à  Pâme.  Amen! 

Chapitre  214. 

Comment  le  conte  de  Foix  print  le  chastel 

de  Guischen ,  près  quatre  lieues 

de  Baionne. 

En  ce  mesme  temps ,  le  conte  de  Foix  fist 
une  grosse  armée  et  assemblée  de  gens  de 
guerre,  et  fist  mectre  le  siège  par  le  seigneur 
de  Lautrec,  son  frère,  et  par  le  bastart  de 
Foix,  devant  le  chastel  de  Guissen,  qui  est  une 
place  très-forte ,  assise  à  quatre  lieues  près  de 
Bayonne.  Et  quant  les  Anglois  le  sceurent,  ils 
se  misdrent  sur  les  champs  jusques  au  nombre 
de  trois  mille  combatans ,  dont  estoit  chef  le 
connétable  de  Navarre,  et  avec  luy  estoient  le 
maire  de  Bayonne,  Georges  Salteriton,  ou  Sol- 
tinton,  et  plusieurs  autres  Anglois,  lesquels  se 
boutèrent  et  chargèrent  en  vaisseaux  sur  une 
rivière  qui  passe  parmy  ledit  Bayonne ,  et  vin- 
drent  descendre  près  du  dit  chastel.  Laquelle 


i4Jon.  s.]  Chronique  de  Charles  VII.     187 

descente  venue  à  la  cognoissance  de  ceulx  qui 
tenoient  ce  siège ,  se  partirent  le  plus  secrète- 
ment que  faire  le  peurent ,  et  allèrent  au-devant 
desdits  Anglois ,  et  les  assailirent  si  rudement 
qu'ils  les  déconfirent  et  mirent  en  fuite  jusques 
à  leurs  dits  bateaux. 

Là  furent  que  morts  que  prins  en  icelle  chasse 
douze  cent  Anglois.  Quand  le  susdit  Salteriton  ' 
vid  icelle  destrousse ,  doubta  fort  que  il  ne  peust 
recouvrer  lesdits  navires,  et  pour  ce  passa 
parmy  le  siège  à  tout  quarante  2  lances ,  et  se 
sauva  très-vaillament  pour  icelle  heure  dedens 
le  boulvert  du  dit  chastel.  Puis,  considérant  que 
là-dedens  ne  pouvoit  bonnement  estre  secouru , 
si  en  partit  de  nuit,  luy  et  sa  compaignie,  cui- 
dant  retourner  audit  lieu  de  Bayonne,  Mais  le 
bastart  de  Foix,  sçachant  aulcunement  son  des- 
partement,  le  poursuivist  et  attagnit  enfin,  et 
tellement  y  besoigna  que  ledit  Soliton  y  fut  prins 
avec  la  pluspart  de  ses  gens.  Le  lendemain ,  le 
susdit  chastel  se  rendit,  et  tout  le  pais  autour  la 
mer,  entre  Bayonne  ?  ;  ouquel  pays  avoit  quinze 
ou  seize  places  fortes ,  qui  toutes  se  rendirent 
audit  conte  de  Foix;  lequel,  après  que  garni- 
sons suffisantes  y  eurent  esté  mises,  s'en  re- 
tourna avec  ses  gens  en  son  pays. 

1.  Soltinton  ou  SoUiton. 

2.  Al.  :  Soixante. 

3.  Codefroy.  —  Ms.  de  Rouen  :  Et  tout  le  pais  entre  la 
mer  Ayo  et  Bayonne. 


i88  Jean  Chartier.     [Janv.  17-Fév.  18 

Chapitre  2|j. 

Comment  le  conte  de  Dunois  ala  mectre  le  siège 
devant  la  ville  de  Honnefleu. 

Le  dix-septiesme  jour  de  janvier  audit  an 
mille  quatre  cent  quarante-neuf,  fut  mis  le 
siège  devant  Honnefleu  ou  Honfleur,  le  roy 
estant  encore  dans  l'abbaye  de  Jumeiges  sur  la 
Seine,  par  Monseigneur  le  conte  de  Dunois,  son 
lieutenant  général ,  et  les  autres  seigneurs  des- 
sus nommez ,  lesquels  s'y  gouvernèrent  fort 
vainement  et  chaleureusement,  mesmement  les 
francs-archiers ,  qui  avoient  esté  logez  près  des- 
dits chastel  et  ville  de  Honnefleu ,  l'espace  de 
dix  ou  douze  jours,  pour  tousjours  escarmocher 
et  amuser  iceulx  Anglois ,  en  attendant  que  la 
seigneurie  sus  mentionnée  y  vint.  Après  que  ce 
siège  y  eut  esté  fermé,  se  partit  le  roy  dudit  lieu 
de  Jumièges,  et  s'en  alla  loger  en  une  abbaye 
nommée  Gretain ,  ou  Grestain ,  à  deux  lieues 
près  dudit  lieu  d'Honnefleu.  Et  tant  tost  après 
ceulx  qui  estoient  à  ce  siège  firent  de  grans 
aproches,  tranchées,  fossez  et  mines,  et  dispo- 
sèrent de  grosses  bombardes,  canons  et  autres 
engins  volans,  avec  grande  quantité  d'autre  ar- 
tillerie, qui  moult  esbahit  ceux  de  dedens  cette 
ville  assiégée,  dont  estoit  capitaine  un  chevalier 
nommé  maistre  Courson,  qui  avoit  en  sa  com- 
paignie  de  trois  à  quatre  cent  Anglois,  lesquels 
faisoient  fort  grand  devoir  d'eulx  defïendre ,  et 
de  tirer  canons  et  autre  traict  sur  les  François; 
entre  lesquels  fut  tué  un  escuyer  nommé  Re- 


1450  n-  s.]  Chronique  de  Charles  VU.     189 

naud  Guillaume  Bourguignon  ',  qui  lors  estoit 
bailly  de  Montargis,  dont  fut  grant  dommaige, 
car  il  estoit  fort  vaillent  homme  de  son  corps. 

Et  après  furent  tellement  pressez  lesdits  An- 
glois  que  peur  et  nécessité  les  contreignit  de  eulx 
rendre,  et  prandre  appoinctement  et  composi- 
cion  portant  qu'ils  rendoient  cette  place  le  dix- 
huitiesme  jour  de  février  ensuivant,  ou  cas 
qu'ils  ne  fussent  secourus,  et  ne  combatissent  et 
deffissent  les  François.  Et  de  ce  baillèrent  oc^ 
tages  ;  moyennant  aussi  qu'ils  s'en  iroient  leurs 
corps  et  biens  saufs.  Et  pour  combatre  audit 
jour  firent  les  François  grant  diligence  de  ordon- 
ner et  clorre  le  champ  où  ilz  estoient,  afin  d'y 
recevoir  les  Anglois  ;  mais  ils  ne  vindrent  ny  ne 
comparurent  aucunement,  car  le  duc  susmen- 
tionné de  Sombrecet  n'osoit  désemparer  la  vilte 
de  Caen;  aussi  n'estoit-il  pas  assez  fort  de  luy 
mesme,  sans  avoir  autre  secours  nouveau  d'An- 
gleterre. Par  ainsi  rendirent  ladite  ville  et  le 
chastel  de  Honnefleu  au  susdit  jour  qui  estoit 
prins  et  arresté,  et  s'en  allèrent  où  bon  leur 
sembla ,  avec  tous  leurs  biens,  comme  promis 
leur  avoit  esté  par  ledit  traictié. 

Chapitre  216. 

Comment  le  roy  de  France  envoya  mectre 
le  siège  devant  Fresnay, 

Tant  tost  après  que  ladite  ville  de  Honnefleu 
eut  esté  réduite ,  se  party  le  roy  de  ladite 

I.  Godefroy. —  Ms.  de  Rouen:  De  Bourguygnan  ;  alias, 
de  Bournigan. 


190  Jean  Chartier.     [Mars  22-Avr. 

abbaye  de  Grestain,  et  s'en  alla  à  Bernay,  de  là 
à  Essay,  puis  à  Alençon. 

De  là  envoya  aufcuns  de  sa  seigneurie,  et 
mesmement  les  francs-archiers,  pour  mectre  le 
siège  devant  Fresnay,  duquel  lieu  estoient  cap- 
pitaines  et  gouverneurs  deux  ou  trois  Anglois , 
dont  Fung  estoit  nommé  Andry  ou  André  Trolof  » 
et  l'autre  Jancquin  Pasquier^,  lesquels  avoient 
en  leur  compaignie  quatre  à  cinq  cent  Anglois 
et  Normans  surnommez  François  renégats.  Les 
François  s'avancèrent  en  moult  belle  ordonnance 
et  estoient  en  grant  nombre.  Parquoy  inconti- 
nent qu'ils  furent  arrivez  devant  icelle  place,  les 
Anglois  commencèrent  à  traictier  de  leur  reddi- 
cion.  De  sorte  qu'après  plusieurs  paroles  et  con- 
férences, fmablement  il  fut  appoincté  que  en 
remettant  cette  ville  de  Fresnay  es  mains  et  en 
l'obéissance  du  roy,  et  en  baillant,  outre  ce,  dix 
mille  saluts ,  on  leur  délivreroit  à  pur  et  à  plain 
leur  cappitaine,  nommé  Montfort ,  qui  avoit  esté 
prins  au  Ponteau-de-Mer,  et  qu'ils  s'en  iroient 
en  suite  leurs  corps  et  leurs  biens  saufs  :  ce 
qu'ainsi  fut  fait,  et  se  partirent  le  vingt-deuxiesme 
jour  de  mars,  pour  eulx  en  aller  à  Caen,  et  là 
où  bon  leur  sembleroit,  ce  qu'ils  firent. 

1 .  Ou  Trosbot. 

2.  Jannequin  ou  Pasquin  Vasgirer. 


1450]    Chronique  de  Charles  VII.         191 

Chapitre  217. 

Du  siège  mis  par  les  Anglais  devant  la  ville 
de  Vallongnes. 

Oudit  an',  en  la  saison  de  karesme,  descen- 
dirent à  Cherebourc  trois  mille  Anglois  qui 
venoient  de  nouveau  du  pays  d'Angleterre,  dont 
estoit  chef  et  conduiseur  ung  chevalier  de  grant 
renom  nommé  Messire  Thomas  Kyriel.  Lequel 
et  ceulx  de  sa  compaignie  chevauchèrent  tant 
qu'ils  vindrent  loger  es  faulxbourgs  de  Vallon- 
gnes, oii  ils  misdrent  le  siège.  Et  estoit  gouver- 
neur et  cappitaine  d'icelle  ville  pour  le  roy  un 
escuyer  de  Poictou  nommé  Abel  Rouault,  le- 
quel la  tint  et  défendit  vaillamment  et  longue- 
ment au  nom  de  son  frère  Joachim  Rouault, 
sans  estre  aulcunement  secouru.  Mais  finalement 
luy  convint  rendre  cette  place  au  susdit  Kyriel , 
après  qu'il  eut  soustenu  le  siège  durant  trois 
sepmaines.  Et  en  sortit  à  composicion  telle,  qu'il 
s'en  alla  luy  et  ses  gens,  leurs  corps  et  leurs 
biens  saufs,  chevaulx  et  autres  choses  :  combien 
que  les  gens  du  roy  s'estoient  assemblez,  mais 
trop  tard,  pour  les  venir  secourir,  et  tascher  à 
faire  lever  ce  siège.  Aussi  estoient  lors  les  An- 
glois des  autres  garnisons  en  mesme  temps  sur 
les  champs;  c'est  asçavoir  Messire  Robert  Ver, 
qui  estoit  party  de  la  ville  du  Caen  atout  six 
cents  combatans;  Marthago  ou  Mathieu  Go  2,  de 


I.  Pâques  1450  le  5  avril. 
a.  Matthew  Gough. 


192  Jean  Chârtier.  [Avril  12 

la  ville  de  Bayeulx ,  atout  huit  cents  combatans, 
et  Henry  Marbery  de  la  ville  de  Vire,  avec  qua- 
tre cent;  lesquels  estoient  estimez  se  monter  à 
cinq  ou  six  '  mille  combatans  ou  environ,  com~ 
prins  ledit  Kyriel  et  sa  compaignie,  auprès  du- 
quel ils  s'estoient  tous  rendus  pour  grossir  et 
renforcer  ses  troupes.  Ce  que  voyans  les  Fran- 
çois, ils  laissèrent  rendre  ladite  ville,  ne  pou- 
vans  pour  lors  estre  assez  tost  prests  pour  la 
pouvoir  secourir  assez  à  temps,  veu  mesmement 
et  considéré  que  l'armée  du  roy  n'estoit  pas  en- 
core toute  assemblée,  mais  estoit  dispersée  en 
diverses  parties,  pour  plus  diligemment  recou- 
vrer et  regagner  sur  les  Anglois  le  pays  et  le  du- 
ché de  Normandie,  qui  est  du  propre  domaine 
et  héritage  du  royaume  de  France. 

Chapitre  218. 

De  la  journée  de  Fremigny  galgnée  par  les 
François  sur  les  Anglois. 

L*an  mille  quatre  cent  cinquante,  le  douziesme 
jour  d'avril  après  Pasques^,  se  deslogèrent 
de  devant  la  susdite  ville  de  Vallongnes  ledit 
Kyriel  et  ses  gens,  avec  ceux  des  garnisons  sus- 
dites de  Caen,  Bayeux  et  Vire,  mentionnées  au 
précédent  article,  et  allèrent  passer  tous  ensem- 
ble les  vez  5  Sainct-Clément ,  pour  tirer  vers  les 
villes  de  Bayeux  et  de  Caen.  Laquelle  chose  es- 
tant venue  à  la  cognoissance  des  gens  du  roy, 

1 .  Godefroy. —  Ms.  de  Rouen  :  Six  à  sept  mille. 

2.  Pâques  le  j  avril. 
).  Gués. 


1450      Chronic^e  DE  Charles  vil.  193 

qui  s'estoient  mis  sur  les  champs  exprès  pour  les 
cuider  trouver  et  surprendre,  poursuivirent 
iceulx  Anglois,  combien  qu'ils  fussent  en  petit 
nombre,  et  tant  chevauchèrent  qu'à  la  fin  il  les 
actignirent  vers  iceux  guez  S.  Climent.  Et  estoit 
commis  de  par  le  roy  à  faire  cette  poursuite  et 
estre  en  cette  exécution  son  lieutenant  le  conte 
de  Clermont,  avec  lequel  estoient  le  conte  de 
Castres,  le  séneschal  de  Poictou ,  les  seigneurs 
de  Montgascon,  et  de  Rays,  admirai  de  France, 
le  séneschal  de  Bourbonnois ,  les  seigneurs  de 
Mauny  et  de  Mouy,  Robert  Counigam  ',  Messire 
Geoffroy  de  Couvran,  Joachim  Rouault,  Olivier 
de  Bron,  et  plusieurs  autres  chevaliers  et  es- 
cuyers,  jusques  au  nombre  de  cinq  à  six  cents 
lances  et  les  archiers. 

De  laquelle  compaignie  se  séparèrent  lesdits 
Geoffroy  de  Couvran  et  Messire  Jouachim 
Rouault  pour  aller  quérir  de  tous  costez  leur 
advantage  sur  iceulx  Anglois.  Et  tant  chevau- 
chèrent qu'ils  trouvèrent  leur  estrac  et  leur  piste. 
Alors,  combien  qu'ils  eussent  peu  de  gens  avec- 
ques  eulx,  néantmoins,  comme  preux  et  hardis 
cavaliers,  ils  allèrent  vaillamment  férir  sur  leur 
arrière-garde,  en  laquelle  ils  tuèrent  et  mutilèrent 
plusieurs  d'iceulx  Anglois.  Puis  se  retirèrent 
iceux  François  ung  peu  d'espace  de  temps,  et 
mandèrent  ledit  conte  de  Clermont,  qui  n'estoit 
pas  fort  loing;  lequel,  accompaigné  comme  dit 
est,  fist  grande  diligence  et  grandement  son 
.  devoir  de  tirer  après  iceulx  Anglois ,  et  les  pour- 
suivit tant  qu'ils  les  aclignit  auprès  d'ung  village 

1.  Cunningham,  Écossois. 
Jean  Chartier.  11.  13 


194  Jean  Chartier.  [Avril  i^ 

nommé  Fourmigny',  situé  entre  Carentan  et 
Bayeux.  Et  quand  iceulx  Anglois  virent  et  apper- 
çurent  les  François  ainsi  venir  à  eux  ,  ils  se  mis- 
drent  en  bataille,  et  mandèrent  diligemment  qué- 
rir un  cappitaine  de  leur  party  nommé  Mathago, 
cuidans  faire  merveille,  lequel  s'estoit  séparé 
d'avecques  eulx  cette  mesme  journée  seulement 
au  matin,  quinzième  jour  d'avril,  pour  s'en  aller 
à  Bayeulx,  lequel,  sur  ce  mandement,  retourna 
aussi-tost  à  l'aide  de  ses  compaignons.  Là  furent 
les  Anglois  et  les  François  l'ung  devant  l'autre 
bien  l'espace  de  troys  heures ,  tousjours  s'occu- 
pans  en  escarmouches  ;  pendant  quoy  faisoient 
iceulx  Anglois,  par  le  moyen  de  leurs  dagues  et 
espées,  de  grands  trous  et  fossez  en  terre  devant 
eulx ,  afin  que  ceulx  qui  les  assaulldroient  pussent 
tomber  dedens  avec  leurs  chevaux. 

Lesdits  Anglois  s'estoient  fort  mis  à  leur  ad~ 
vantage;  car  ils  avoient  laissé  derrière  leurs  dos 
grant  quantité  de  jardinages  plains  de  pommiers, 
périers  ~,  et  autres  arbres,  afin  qu'on  ne  les  pust 
surprandre  par  derrière ,  et  avoient  aussi  envi- 
ron un  traict  d'arc  derrière  eux  une  petite  ri- 
vière, et  entre  deux  encore  d'autres  jardinages 
plains  d'arbres  ;  le  tout  afin  qu'on  ne  les  pût  atta- 
quer à  dos.  Et  pour  ce  que  le  susdit  conte  de 
Clermont,  institué ,  comme  dit  est,  lieutenant  du 
roy  en  cette  affaire  et  poursuite  d'iceulx  Anglois, 
avoit  peu  de  gens  avecques  luy  au  regard  de  ses 
adversaires,  envoya  hastivement  à  Sainct-LÔ  de- 


\.  AL  :  Fromigny  ou  Formigny,  en    Basse-Normandie 
(Godefroy.  ) 
2.  Poiriers. 


1450]     Chronique  de  Charles  VII.         19J 

vers  le  conte  de  Richemont ,  connestable  de 
France,  afin  qu'il  vînt  à  son  secours,  luy  man- 
dant qu'autrement  luy  et  ses  gens  estoient  bien 
taillez  et  en  péril  d'avoir  fort  à  faire,  attendu 
que  iceulx  Anglois  excédoient  lors  en  grand 
nombre  de  gens  de  guerre  les  François.  Et  tant 
tost  ce  venu  à  la  cognoissance  dudit  connes- 
table ,  se  party  bien  hastivement  ledit  mercredy 
quinziesme  jour  d'avril ,  environ  sur  les  trois 
heures  du  matin,  et  s'advança  diligemment  pour 
courir  la  besoigne,  combien  qu'il  venoit  tout  de 
tire  de  Bretaigne  :  et  chevaucha  donc,  luy  et 
sa  compaignie,  jusques  en  ung  lieu  nommé  de 
Tremères  '.  Lors  estoient  en  sa  compaignie  Mes- 
sire  Jacques  de  Luxembourg,  Monseigneur  le 
conte  de  Laval,  le  sire  de  Lohéac,  mareschal  de 
France,  le  sire  d'Orval,  le  mareschal  de  Bre- 
taigne ,  le  sire  de  Saincte-Sévère  et  de  Boussac, 
avec  plusieurs  autres  seigneurs,  chevaliers  et 
escuyers ,  jusques  au  nombre  de  deux  cent  à 
douze  vingts  lances  et  huit  cent  archiers. 

Après ,  il  partit  de  ce  lieu  de  Tremères ,  ou 
Tomières ,  où  il  avoit  couché  le  soir  précédent, 
et  chevaucha  très-diligemment,  combien  que  les 
Anglois  avoient  desja  passé  les  susdits  guez,  tant 
qu'il  vint  jusques  à  ung  molin  à  vent,  au  dessus 
de  Fremigny  ou  Formigny.  Et  là,  à  la  veue 
d'iceulx  Anglois ,  il  fit  mectre  tous  ses  gens  en 
bataille.  Or  estoient  descendus  à  pied  des  gens 
dudit  conte  de  Clermont,  devant  la  venue  dudit 
connestable,  mille  cinq  cent  archiers,  lesquels 
avoient  esté  reboutez  bien  asprement  par  les 

I .  Trevières ,  Trumières  ou  Tomières. 


196  Jean  Chartier.  [Avril  15 

Anglois,  qui  en  suite  avoient  gaigné  quelques 
coulevrines  sur  les  François. 

Adonc  le  connestable  fit  marcher  Gilles  de 
Sainct-Simon ,  Messire  Jean  et  Philippe  de  Ma- 
lestreit  frères ,  Messire  Anceau  Gaudin ,  et  le 
bastard  de  la  Trimouille ,  vaillant  chevalier  en 
armes ,  avec  ses  archiers ,  droit  à  ung  pont  qui 
là  est.  Incontinent  que  lesdits  Anglois  qui  là 
estoient  apperceurent  la  venue  d'iceluy  connes- 
table ,  Mathago  et  maistre  Robert  Ver,  avec  bien 
mille  Anglois  en  leur  compaignie,  s'enfouyrent 
à  Caen  et  à  Bayeux.  Ce  que  voyant  le  susdit 
Kyriel,  il  se  retira  avec  le  corps  de  sa  bataille 
pour  gaigner  un  ruissel ,  et  le  village  qui  là  estoit. 
Et  au  bout  d'iceluy  pont ,  descendit  à  pied  une 
partie  des  archiers  du  connestable ,  qui  comba- 
tirent  à  l'aisle  d'embas  la  bataille  des  Anglois, 
oîi  il  y  eut  plusieurs  de  tuez  et  de  prins,  et  furent 
là  deffaits  et  batus  iceux  Anglois. 

Et  adonc  passa  le  connestable ,  avec  le  de- 
mourant  de  ses  gens,  ledit  ruisseau,  et  se  joignit 
ensuite  avecques  le  susdit  conte  de  Clermont, 
après  que  la  susdite  aisle  d'embas  des  Anglois 
feut  desconfite.  Puis  incontinent  le  grant  sénes- 
chal  de  Normandie  •  vint  demander  congié  audit 
connestable  de  faire  descendre  son  enseigne  vers 
l'aisle  d'amont  ou  d'en  haut  ;  ce  que  le  connes- 
table luy  accorda.  Lors  cet  octroy  et  congié 
estant  donné  audit  séneschal ,  luy  et  sa  compai- 
gnie chargèrent  furieusement  contre  les  Anglois, 
et  tellement  s'y  comportèrent ,  que  les  Anglois 
estans  en  cette  aisle  furent  tous  tuez  et  descon- 

1.  Pierre  de  Brezé. 


1450]      Chronique  de  Charles  VII.        197 

fits.  Tost  après  marchèrent  la  compaignie  du 
connestable  et  ses  gens ,  en  belle  ordonnance, 
tant  qu'ils  furent  près  du  susdit  villaige,  où  ils 
passèrent  icelle  petite  rivière  sur  le  grant  che- 
min. Pourquoy  entrèrent  lesdits  Anglois  en  grand 
double  et  crainte,  tant  qu'ilz  laissèrent  et  aban- 
donnèrent le  champ,  et  se  reculèrent  vers  ladite 
rivière ,  sur  le  grand  chemin ,  où  ils  furent  de- 
rechef assallis  de  toutes  les  compaignies  des 
François. 

Là  il  fut  vaillamment  combatu  d'une  part  et 
d'autre.  Mais  combien  que  lesdits  François  ne 
fussent  en  tout,  par  le  rapport  des  héraulix,  que 
trois  mille  combattans ,  et  les  Anglois  de  six  à 
sept  '  mille  combatans,  néantmoins,  parla  grâce 
et  miséricorde  du  souverain  Dieu  des  armées, 
furent  iceux  Anglois  enfin  totalement  desconfits. 
Desquels,  par  le  rapport  des  héraultx,  des  près- 
très  et  des  bonnes  gens  qui  là  estoient ,  furent 
tuez  sur  le  champ  et  enterrez  en  la  place,  en 
quatorze  fosses ,  trois  ^  mille  sept  cent  soixante 
et  quatorze.  Et  y  furent  prins  prisonniers  Messire 
Thomas  Kyriel,  Henry  Norbery,  Thomas  Druic 
ou  Driuc,  Messire  Thomas  Kirkeby,  Christofle 
Aubercon  ou  Auberchon ,  Jean  Arpel ,  Hélix 
Alengour,  Janequin  Basceler  J,  Godebert  Cail- 
leville  4,  et  plusieurs  autres  cappilaines  et  gen* 
tils-hommes  anglois  portans  cottes  d^armes. 

En  conformant  au  langaige  vulgaire  disant 

I.  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  :  cinq  à  six  mille. 
a.  (Godefroy).   Ms.  de  Rouen  :  quatre  mille  sept  cent 
soixante-quatorze. 

].  Basquier  ou  Pasquier. 
4.  Ou  Gobert  Caneville. 


ipS  Jean  Chartier.  [Avril  15 

mieulx  valoir  une  bonne  fuyte  que  une  mauvaise  ac- 
tente  y  s'enfuyrent  et  habandonnèrent  leurs  corn- 
paignons  tous  des  premiers,  ayans  le  cœur  failly; 
c'est  \  sçavoir  le  susdit  Mathieugo,  Robert  Ver, 
Henry  Lours  ou  Loys ,  Maistre  Meillan  ou  Mer- 
lain ,  et  ung  autre  cappitaine,  réputé  d'ailleurs 
vaillant,  qui  avoit  charge  de  trente  lances,  et 
cinq  cent  archiers. 

Et  furent  bien  estimez  les  prisonniers  anglois 
prins  en  ladite  journée  de  douze  à  quatorze  cents. 
Et  s'en  alla  ledit  Mathego  à  Bayeux ,  et  ledit  Mes- 
sire  Robert  à  Caen. 

Et  ainsi,  par  la  vertu  divine,  furent  les  Anglois 
desconfits.  En  laquelle  journée  se  portèrent  très 
vaillamment  et  très  chaleureusement,  sans  aul- 
truy  blasmer.  Monseigneur  de  Montgascon  et 
Monseigneur  de  Saincte-Sévère,  comme  aussi  fit 
Messire  Pierre  de  Bresay,  séneschal  de  Poictou, 
lequel  entre  tous  les  autres  y  fit  moult  vaillement. 
Car  lesdits  Anglois  si  chargèrent  très  fort  et  si 
asprement  sur  ses  gens  et  sur  ceux  du  bailly 
d'Evreux ,  que  gouvernoit  et  conduisoit  Monsei- 
gneur de  Maulny,  et  tellement  qu'ils  gaignèrent, 
du  cousté  où  ils  estoient ,  deux  coulevrines  sur 
eulx.  Mais  ledit  Pierre  de  Bresay  et  ses  gens 
descendirent  à  pied ,  puis  chargèrent  sur  eulx  si 
rudement ,  qu'ils  les  recongnèrent  et  reboutèrent 
par  l'ung  des  bouts  de  leur  bataille  de  la  longueur 
de  quatre  lances  de  distance  ou  environ.  Et  à 
cette  attaque  seule  il  y  eut  deux  cent  Anglois 
mors  ou  environ.  En  quoy  faisant,  il  recouvra 
lesdites  coulevrines. 

Et  là  furent  faits  chevaliers  le  conte  de  Cas- 
tres, filz  du  conte  de  la  Marche,  Godefroy  ou 


J45o]      Chronique  de  Charles  VII.       199 

Geofroy  de  Boulongne,  fils  du  conte  de  Bou- 
longne  et  l'Auvergne,  le  sire  de  Vauvert,  fils  du 
conte  de  Vilars,  le  sire  de  Saincte-Sévère,  le  sire 
de  Charenton  ou  Chalencon,  et  aultres. 

A  la  susdite  journée,  du  party  des  François 
ne  mourut  au  plus  que  huict  personnes  seule- 
ment '.  Après  cela  partit  l'ost  des  François,  qui 
s'en  allèrent  tous  ensemble  mectre  le  siège  de- 
vant la  ville  de  Vire.  Après  lequel  départe- 
ment se  meut  altercacion  et  différent  entre  aul- 
cuns  des  gens  de  guerre,  disans  les  uns  que  la 
louenge  d'icelle  journée  devoit  estre  attribuée 
audit  connestable,  comme  lieutenant  du  roy 
par  tout  le  royaume  de  France;  les  autres  sous- 
tenans  au  contraire  que  l'honneur  en  devoit  estre 
attribué  au  susdit  conte  de  Clermont ,  comme 
commis  et  ordonné  lieutenant  espécial  pour  faire 
cette  action  et  poursuite,  alléguans  qu'en  tel 
faict  l'espiciaulté  derrougoit  à  la  généralité.  Et 
combien  que  ledit  connestable  en  cette  qualité 
soit  lors  réputé  lieutenant  général  du  roy  par  tout 
le  royaume  de  France,  néantmoins,  veu  ce  que 
<3it  est  cy-dessus,  le  conte  de  Clermont  debvoit,  de 
plein  droict,  emporter  l'onneur  de  cette  journée. 
Ce  disputé  et  argué  pour  les  deux  parties  par  plu- 
sieurs seigneurs  ;  mesmement  du  consentement 
du  roy,  fut  rapporté  à  moy  chroniqueur  que 
ledit  conte  de  Clermont  devoit  emporter  la  gloire 

I.  Huit  personnes  seulement.  Sic  dans  tous  les  exem- 
plaires, tant  manuscrits  qu'imprimés.  Le  Hérault  Berry 
porte  sur  le  même  point  ce  témoignage  :  «  Lesdits  François 
s'y  gouvernèrent  tous  honorablement  ;  car  ils  n'estoient,  par 
le  rapport  des  hérauts ,  que  trois  mille  combatans ,  desquels 
il  ne  mourut  que  cinq  ou  six  personnes  ;  et  lesAnglois  estoienl 
jde  six  à  sept  mille.  »  (Dans  Godefroy,  p.  450.) 


200  Jean  Chartier.  [Oct.  i^ 

et  la  louange,  combien  que  par  le  moyen  dudit 
connestable  l'affaire  prospéra  de  la  sorte  en  bien. 
Ainsy  finist  la  journée  de  Fremigny. 


Chapitre  219. 
Une  procession  faicîe  à  Paris  à  S,  Innocent. 


L 


'agréable  nouvelle  de  cette  victoire  de  For- 
imigny,  cy-dessus  déclarée,  etceste  gracieuse 
journée,  fut  aussi  tost  respandue  par  tout  le 
royaume  de  France.  Par  espécial,  elle  vint  à  la 
cognoissance  de  révérend  père  en  Dieu  Maistre 
Guillaume  Chartier»,  évesque  de  Paris,  le-quel, 
pour  remercier  Dieu,  qui  de  sa  grâce  avoit  voulu 
et  permis  ladite  victoire  estre  obtenue  par  le 
très  chrestien  roy  de  France  à  l'encontre  de  ses 
anciens  ennemis  les  Anglois,  en  consonant  au 
dire  du  Psalmiste  :  Domine^  ex  ore  infanîium  et 
lactanîium,  perfecisîi  laudem,  etc.,  ordonna  une 
procession  solemnelle  estre  faite  en  l'église  de 
Nostre-Dame  de  Paris,  en  laquelle  il  n'y  avoit 
que  seulement  des  enfans  allans  à  l'eschole  hors 
de  la  cité ,  depuis  l'aage  de  sept  jusques  à  dix, 
tant  masles  que  femelles,  et  mesmement  les  en- 
fans  des  mendians  ^  des  quatre  ordres  de  Paris, 
avec  les  maistres  d'iceux  enfans.    Cette  assem- 
blée et  congrégation  estoit  bien  estimée  se  mon- 
ter de  douze  à  quatorze  mille  enfans  de  l'aage 
dessusdit ,  lesquels  partirent  tous  de  Sainct-Inno- 
cent,  où  la  compaignie  avoit  esté  faite  et  assem- 
blée, portant  chacun  ung  cierge  allumé,  ou  autre 

1.  Frère  de  l'auteur. 

2.  C'est-à-dire  allans  aux  escholes  chez  eux.  (Godefroy.) 


1450(1449)]  Chron.  DE  Charles  VII.  201 
luminaire  en  leurs  mains  ;  et  avecques  eulx  es- 
toient  les  chcppelains  de  ladite  église  de  Sainct- 
Innocent,  qui  portoient  ung  reliquaire  d'ungdes 
innocens,  appelle  lesainct  Innocent.  Est  à  noter 
que  ladite  procession  duroit  depuis  icelle  église 
de  Sainct-  Innocent  jusques  à  l'église  de  Nostre- 
Dame  de  Paris,  qui  estoit  fort  belle  chose  à  voir, 
et  grant  honneur  pour  cet  évesque. 

Après  que  ladite  compaignie  fut  arrivée  en 
ceste  église  de  Nostre-Dame  de  Paris,  y  fut 
chanté  une  messe  solemnelle,  laquelle  estant  dite 
et  achevée,  ces  enfans  s'en  retournèrent  deux  à 
deux  comme  ils  estoient  venus,  pour  reconduire 
le  susdit  reliquaire  jusques  à  l'église  de  Sainct- 
Innocent,  d'où  ils  se  départirent,  et  s'en  allèrent 
chacun  en  son  eschole  comme  ils  faisoient  aupa- 
ravant  ' . 

Chapitre  220. 

Comment  le  siège  fut  mis  devant  la  ville  de  Vire. 

Tant  tost  après  la  desconfiture  dessus  dite,  et 
sans  aulcune  intervalle  ny  prendre  aulcun 
repos,  alla  toute  la  compaignie  des  François 
mectre  le  siège  devant  la  ville  de  Vire,  en  la- 
quelle estoient  en  garnison  trois  à  quatre  cent 

! .  Jean  Chartier,  dans  ce  récit ,  confond  les  faits  et  les 
dates.  La  procession  des  enfans  eut  lieu  le  1 3  octobre  1449, 
avant  la  prise  de  Rouen ,  pour  obtenir  du  ciel  la  protection 
des  armes  royales.  Voy.  registre  capitulaire  de  N.-D.  de 
Paris,  LL  2 19,  f"  668  ;  Histoire  de  l'Instruction  publique,  1849, 
in-4,  page  378 ,  et  le  Journal  de  Paris ,  au  1 3  octobre  1449. 
Une  autre  procession  du  clergé  eut  lieu  le  14  octobre  1450. 
En  14JI,  elle  fut  célébrée  le  22  août.  Dès  lors,  et  par  ordre 
du  roi ,  elle  étoit  devenue  annuelle  et  demeura  fixée  à  cette 
dernière  date,  qui  avoit  marqué,  avec  le  recouvrement  de 
Cherbourg,  la  fin  de  la  campagne  de  Normandie  (LL,  f°  8 1 4)  • 


202  Jean  Chartier.  [Vers  mai 

combatans  Anglois,  dontestoit  cappitaine  Messire 
Henry  de  Norbery  ou  Morbery  sus-mentionné, 
lequel  estoit  ung  des  prisonniers  prins  à  ladite 
journée  de  Formigny.  Mais  ce  siège  n'y  fut  pas 
longuement  tenu  devant,  d'autant  que  ce  cap- 
pitaine la  fist  rendre  par  composicion  telle  que 
ceulx  qui  estoient  dedens  en  garnison  s'en  allè- 
rent à  Caen,  leurs  corps  et  leurs  biens  saufs.  Et 
ainsi  remirent  cette  ville  en  l'obéissance  du  roy, 
pour  la  garde  de  laquelle  fut  commis  et  ordonné 
ung  cappitaine  pour  le  roy,  avecques  certaine 
quantité  de  gens  de  guerre,  tant  hommes  d'ar- 
mes comme  archiers. 

Et  de  là  se  party  toute  l'armée  et  se  sépara 
en  deux  parties,  c'est  à  sçavoir  :  Monseigneur  le 
conte  de  Clermont  et  sa  compaignie  tirèrent  vers 
Bayeux ,  et  ledit  connestable  et  sa  compaignie 
s'en  allèrent  vers  le  duc  de  Bretagne,  pour  aller 
mectre  le  siège  devant  la  ville  d'Avranches. 

Chapitre  221. 

Du  siège  mis  devant  la  ville  d'Avranches  par  les 
FrançoySy  où  il  y  east  une  composicion. 

L'armée  dudit  connestable  estant  retournée 
devers  le  duc  de  Bretaigne,  après  qu'elle 
fust  ung  peu  rafreschée,  fist  faire  icelluy  duc  ses 
monstres  '.  Et  après,  sans  aucun  délay,  partit 
bien  muny  de  canons,  etpourveu  de  bombardes 
et  de  toute  aultre  artillerie  ;  puis  alla  mectre  le 
siège  devant  la  ville  d'Avranches,  en  laquelle  il  y 
avoit  en  garnison  quatre  à  cinq  cent  Anglois,  dont 

I.  Ou  revue  des  troupes. 


i4$o]      Chronique  de  Charles  VII.         205 

estoit  cappitaine  ung  nommé  Laniet  ouLampet  '. 
Les  gens  dudii  duc,  à  asseoir  iceluy  siège,  se 
portèrent  très  vaillenment ,  y  ayant  journelle- 
ment de  grandes  escarmoches  d'une  part  et  d'au- 
tre. Et  y  fut  le  duc  et  son  ost  par  l'espace  de 
trois  semaines,  pendant  lequel  temps  se  firent 
de  grandes  aproches  et  grant  diligences  pour 
batre  icelle  ville  d'Avranches  avec  des  engins , 
tellement  que  neccessité  contraignit  le  susdit 
cappitaine  et  ses  gens  de  rendre  icelle  place; 
d'où  pour  sortir,  quelque  composicion  que  les 
Anglois  demandassent,  néantmoins  ne  peurent 
jamais  obtenir  que  de  eux  en  aller  leurs  corps 
saufs  seulement.  Et  ainsi  rendirent  cette  place 
d'importance,  et  s'en  allèrent  chacun  ung  baston 
en  leur  poing,  tant  le  cappitaine  que  les  autres 
gens  d'armes.  Il  y  fut  par  après  laissé  et  or- 
donné bonne  et  suffisante  garde  pour  la  seureté 
d'icelle. 

Chapitre  222. 

De  la  reddicion  de  Tombelaine,  forte  place. 

Après  la  réduction  d'Avranches,  ala  ledit  duc  de 
Bretaigne  et  son  ost  devant  la  place  de  Tom- 
belaine,  qui  est  une  très  forte  place,  et  quasi  im- 
prenable ,  pourveu  et  tant  qu'on  ait  souffisance 
de  vivre  dedens  :  car  elle  est  toute  assise  et  po- 

I,  John  Lampet.  On  trouvera  quelques  détails  piquans 
sur  ce  capitaine,  et  sur  le  rôle  que  joua  sa  femme  à  l'occa- 
sion du  siège  d'Avranches,  aux  sources  ci-après  indiquées  : 
1°  Notice  des  archives  de  M.  le  marquis  du  Hallay-Coëtquen, 
i8ji,  in-8.  p.  xix  et  j  ;  2°  Relation  de  la  guerre  de  Nor- 
mandie^ par  Robert  Blondel.  Voyez  ma  Notice  sur  Robert 
Blondel.  Caen,  185 1,  in-4,  p.  H- 


204  Jean  Chartier.  [Mai  i6 

sée  en  la  mer  sur  un  roc ,  près  du  mont  Sainct- 
Michiel.  En  ladite  place  il  y  avoit  en  garnison 
quatre-vingts  à  cent  Anglois ,  lesquels  voyans  si 
grosse  puissance  de  François  devant  eulx,  se  ren- 
dirent à  composicion  telle  qu'ils  s'en  dévoient 
aller  leurs  corps  et  leurs  biens  saufs.  Ce  qu'ils 
firent,  et  se  retirèrent  à  Chèrebourc,  après  avoir 
rendu  et  remis  icelle  place  en  l'obéissance  du 
roy.  En  suite  de  quoy  il  y  fut  commis  et  ordonné 
suffisante  garde  comme  à  la  place  appartenoit. 

Chapitre  22^, 

Du  siège  mis  par  les  Françoys  devant  la  ville 
et  cité  de  Baieulx. 

Audit  an  mille  quatre-cent-cinquante ,  le  sei- 
ziesme  jour  du  mois  de  may,  le  roy  fit  mec- 
tre  le  siège  devant  la  ville  de  Baieulx.  Et  y  vint 
Monseigneur  le  conte  de  Dunois,  lieutenant  gé- 
néral du  roy,  les  contes  de  Nevers  et  d'Eu,  le 
grand-maistre  d'ostel  du  roy  ;  Messire  Philippe 
de  Culant,  mareschal  de  France;  Monseigneur 
d'Orval ,  Monseigneur  de  Bueil ,  avec  plusieurs 
autres  cappitaines,  chevaliers  et  escuyers. 

Là  ledit  lieutenant  fut  logié  avec  sa  compai- 
gnie  es  fauxbourgs  de  devers  Caen.  Et  es  faux- 
bourgs  de  devers  Carentan  furent  logez  les  contes 
de  Clermont  et  de  Castres ,  et  ceulx  de  leur  com- 
paignie  qui ,  avecques  eulx ,  avoient  esté  à  la 
journée  de  Fromigny  ou  Formigny,  et  à  la  prinse 
de  Vire. 

Et  dans  les  fauxbourgs ,  du  costé  des  Corde- 
liers,  eurent  leur  logement  Monseigneur  de  Mon- 
tenay,  conduiseur  des  gens  du  duc  d'Alençon, 


1450]    Chronique  de  Charles  VII.        20s 

Pierre  de  Louvain  et  Robert  Conigam  ou  Cogni- 
gam ,  avec  grant  nombre  de  francs-archiers.  Et 
îindrent  le  siège  lesdits  seigneurs  devant  ladite 
ville  par  l'espace  de  quinze  ou  seize  jours.  Pen- 
dant lequel  temps  firent  les  François  de  grandes 
aproches  de  foussez  et  mynes,  et  tellement  la 
battirent  de  canons  et  de  traict,  dont  estoient 
conduiseurs  et  gouverneurs  Jehan  Bureau ,  tré- 
sorier de  France ,  et  Gaspard  Bureau  son  frère, 
maistre  de  l'artillerie,  que  presque  toute  la  mu- 
raille estoit  percée  et  abatue ,  tellement  qu'il  ne 
failloit  plus  que  assallir.  Et  de  ce  faire  furent 
requis  lesdits  lieutenant  et  autres  seigneurs  et 
cappitaines,  par  aulcuns  dudit  ost.  Mais  iceulx, 
considérans  la  grande  effusion  du  sang  humain, 
la  désolation  de  la  ville  et  autres  maulx  grants 
et  infinis  qui  s'en  eussent  peu  ensuivre  si  elle 
eust  esté  prinse  d'assault ,  n'y  vouldrent  pas  con- 
sentir. Mais  ce  nonobstant,  sans  congié,  ne  auc- 
thorité,  ne  ordonnance,  de  la  grant  ardeur  et 
convoitise  qu'avoient  les  gens  de  guerre  de  gai- 
gner  sur  iceulx  Anglois ,  assallirent  ladite  ville 
par  deux  fois  en  ung  mesme  jour,  où  il  y  eut  de 
moult  belles  armes  faites ,  tant  du  costé  des  as- 
sallans  comme  des  deffendeurs.  Et  desdites  deux 
parties  en  y  eust  plusieurs  mors  de  traict  et  de 
coulovrines;  mais  enfin  il  convint  les  François 
eulx  retraire,  sans  autre  chose  faire  pour  ce 
coup,  d'autant  que  l'assault  n'estoit  que  d'uHg 
costé;  que  se  lors  ladite  ville  eust  esté  assaille 
par  le  consentement  et  l'ordonnance  des  sei- 
gneurs et  cappitaines,  sans  quelque  difficulté 
elle  eust  été  emportée  d'assault. 

Sur  cela,  ledit  Mathago,  gouverneur  d'icelle 


2o6  Jean  Chartier.  [Mai  \6 

place,  fut  fort  espouvanté  de  la  valeur  qu'il  re- 
marqua estre  es  François ,  qui  l'avoient  ainsi 
attaqué ,  car  il  y  fut  tué  de  vaillans  hommes  de 
son  party.  Pour  ce  il  requist  à  parlementer  avec 
ledit  conte  de  Dunois  et  les  autres  seigneurs 
estans  en  sa  compaignie,  ce  qui  luy  fut  octroyé. 
Et  après  plusieurs  paroles  tenues  entre  eulx, 
ledit  Mathago  et  ses  soudayers  tractèrent  et  com- 
posèrent en  la  manière  cy-après  déclarée.  Et 
néanmoins,  quelque  composicion  qu'ils  deman- 
dassent ,  ils  ne  peurent  obtenir  que  de  s'en  aller 
chacun  un  baston  au  poing  seulement.  Et  ainsi 
s'en  alèrent  et  saillirent  d'icelle  ville  par  la  porte 
du  chastel ,  là  où  tous  ces  Anglois  furent  nom- 
brez  jusques  à  neuf  cent,  réputez  d'estre  les 
plus  vaillans  de  leur  party,  pour  s'en  aller  à 
Cherbourg.  Mais  combien  que  la  composicion 
fust  telle  que  dit  est,  néantmoins  lesdits  sei- 
gneurs françois,  par  courtoisie  et  pour  l'honneur 
de  gentillesse,  leur  laissèrent  partie  de  leurs  che- 
vaulx  pour  porter  les  damoiselles  et  gentils-fem- 
mes d'iceux  Anglois,  qui  s'en  alloient  avec  leurs 
mariz  ;  leur  faisant,  outre  ce,  délivrer  des  charettes 
pour  porter  aucunes  autres  femmes  des  plus  no- 
tables desdits  Anglois ,  qui  s'en  alloient  aussi 
avec  leurs  maris,  lesquels  il  faisoit  piteux  veoir  : 
car  ilz  partirent  d'icelle  ville  de  trois  à  quatre 
cent  femmes ,  sans  les  enfans ,  dont  il  y  avoit 
grant  nombre. 

Les  unes  portoient  les  petits  enfans  en  bar- 
seaulx  sur  leurs  testes ,  les  autres  sur  leur  col, 
les  aulcunes  en  avoient  de  pendus  entour  d'elles 
et  autour  de  leurs  corps  avec  bandeaulx  de 
toille ,  et  d'autres  tenoient  et  traisnoient  les 


i4Jo]      Chronique  de  Charles  VII.         207 

grandelles  par  les  mains,  du  mieux  qu'elles  pou- 
voient. 

Et  ainsi  demeura  icelle  ville  en,  l'obéissance 
du  roy,  pour  laquelle  gouverner  mist  provision 
et  ordonna  officiers  au  nom  du  roy  ledit  conte 
de  Dunois,  son  lieutenant  général.  Ce  fait,  pas- 
sèrent luy,  le  conte  de  Clermont  et  leur  compai- 
gnie,  avec  tout  l'ost,  la  rivière  d'Orne,  et  dis- 
persèrent leurs  gens  pour  vivre  et  se  rafraîchir 
sur  le  pays,  en  attendant  la  venue  du  conte  de 
Richemont,  connestable.  De  plus,  ledit  lieute- 
nant laissa  dans  Baieulx  canons ,  coulevrines  et 
toute  aultre  artillerie,  pour  mectre  en  bref  le  siège 
devant  la  ville  de  Caen. 

Chapitre  224. 

S'ensuit  la  forme  et  teneur  de  l'appoincîement  dont 
dessus  est  faicte  mencion. 

Appoingtement 

Fait  par  Monseigneur  le  conte  de  Dunois,  lieu- 
tenant général  du  roy  de  France  sur  le  fait 
de  la  guerre,  et  les  autres  seigneurs  du  sang 
royal  et  gens  du  grand  conseil  du  roy  estans 
au  siège  devant  Baieulx,  avec  Mathago,  cappi- 
taine  des  gens  d'armes  et  de  traict  et  estans  de- 
dens  ladite  ville ,  pour  et  au  nom  d'eulx  et  des 
gens  d'Eglise,  nobles ,  bourgeois  et  aultres  habi- 
tans  d'icelle,  en  la  manière  qui  s'ensuit  : 

i .  Premièrement.  Que  ledit  cappitaine,  les  hom- 
mes d'armes ,  archiers  et  autres  gens  de  guerre 
y  estant  en  garnison  bailleront  à   Monseigneur 


2o8  Jean  Chartier.  [Mai  i6 

le  conte  de  Dunois,  pour  et  au  nom  du  roy,  la 
ville  et  le  chastel  de  Baieulx  réaulment  ei  de 
faict ,  dedens  le  jour  de  mardy  prochain  venant, 
à  huict  heures  du  matin.  Et  pour  seureté  de  ce, 
bailleront  octages  bons  et  suftisans  jusques  au 
nombre  de  douze  ;  c'est  à  sçavoir,  six  desdits 
gens  de  guerre  anglois ,  et  six  des  bourgeois  de 
ladite  ville. 

2.  Item.  Dedens  cedit  jour  de  mardy  fmy,  se 
despartiront  et  s'en  iront  ceulx  d'icelle  ville  te- 
nans  le  party  du  roy  d'Angleterre,  de  ladite  ville 
et  du  chastel  de  Bayeux,  à  pied,  avec  ung  baston 
seulement  en  leur  poing,  et  ne  pourront  empor- 
ter aulcuns  de  leurs  biens ,  or  ne  argent  avec 
eulx,  mais  seront  tenus  de  les  laisser  en  cette 
ville ,  et  les  bailler  par  inventoire  à  ceulx  qui  à 
ce  faire  seront  commis  de  par  mondit  seigneur 
le  conte  de  Dunois,  sauf  et  réservé  que  de 
grâce  et  courtoisie  a  esté  promis  et  permis  aux 
dessus  dits  gens  de  guerre  de  cette  garnison  de 
pouvoir  emporter  avec  eulx  de  quoy  faire  leurs 
despens  sur  les  champs;  c'est  à  sçavoir,  à  chacun 
homme  d'armes  jusques  à  dix  escus ,  et  à  chacun 
des  autres  d'icelle  garnison  cinq  escus ,  avec 
leur  vesture  de  corps ,  aultre  que  habillemens 
de  guerre;  c'est  à  sçavoir,  chacun  une  robe  ou 
jacquette,  chaperon,  chausses,  souliers  et  che- 
mise tant  seulement ,  et  non  autre  chose. 

3.  Item.  S'en  iront  les  dessus  dits  en  Angle- 
terre, ou  es  isles,  par  la  ville  de  Cherbourg,  sans 
entrer  à  Caen ,  garnis  de  bon  sauf-conduit ,  qui 
pour  ce  faire  leur  sera  baillé.  Et  ne  pourront 
demourer  en  aucunes  villes  ou  places  tenues  par 
aucun  de  leur  party,  ne  faire  guerre  durant  le 


1450]      Chronique  de  Charles  VII.         209 

temps  de  leurdit  sauf-conduit.  Que  s'ils  sont  trou- 
vez faisans  le  contraire,  ils  seront  exceptez  et 
forclos  de  tous  traitez  et  de  toutes  composicions 
durant  ledit  temps. 

4.  Item.  A  esté  promis  au  dessus  dits  Anglois, 
de  grâce  et  courtoisie ,  que  tous  ceulx  qui  vou- 
dront demourer  en  icelle  ville ,  de  quelque  estât, 
pais,  nacion  ou  condicion  qu'ils  soient ,  le  pour- 
ront  faire  dedens  le  temps  et  terme  de  deux 
moys;  et  seront,  moyennant  ce,  receus  à  ser- 
ment d'estre  bons  et  loyaulx  dans  le  service 
du  roy  de  France.  Auquel  cas  leur  seront  resti- 
tuez leurs  héritages ,  possessions  et  biens  quel- 
conques, et  si  s'en  pourront  aller,  si  bon  leur 
semble,  en  la  manière  dessus  dite,  comme  les 
gens  de  guerre.  Et  s'employeront  mesdits  sei- 
gneurs devers  le  roy,  de  recevoir  tous  les  habi- 
tans  de  ladite  ville,  qui  voudront  demourer,  en 
sa  bonne  grâce  ,  et  de  leur  en  faire  avoir  lettres. 

5.  Item.  Ne  pourront  ceux  de  ladite  ville,  ne 
autres  qui  demeureront  en  icelle,  avouer  à  eulx 
appartenir,  ne  tenir  aulcuns  des  biens  de  ceulx 
qui  s'en  yront,  ne  les  receler,  mais  seront  tenus 
de  les  enseigner  et  dénoncer,  si  aulcuns  en  ont, 
à  ceulx  qui  à  ce  faire  seront  commis ,  sur  paine 
de  perdre  leurs  biens  et  de  payer  l'amende. 

o.  Item.  Seront  restablis  et  restituez  par  ceulx 
de  ladite  garnison  tous  prisonniers  et  scellez 
qu'ils  ont  de  ceulx  de  la  partie  du  roy,  et  de- 
meureront quictes  envers  tous  ceulx  dudit  party 
de  toute  foy,  parole  donnée,  et  promesses  qu'ils 
leur  pourroient  avoir  faites  durant  la  guerre ,  et 
aultrement. 

7.  Item.  Seront  restablis  et  restituez  par  ceulx 

Jean  Chartier.  II.  14 


2  10  Jean  Chartier.  [Mai  16 

de  ladite  garnison  tous  les  joyaulx  et  ornemens 
d'église  qui  pourroient  par  eulx  avoir  esté  prins 
es  églises  de  ladite  ville  et  es  faux -bourgs 
d'icelle. 

8.  Item.  Que  toutes  dames,  damoiselles  et 
femmes  d'estat  mariées,  auront,  de  grâce,  don 
et  courtoisie ,  tous  les  joyaulx  et  robes  à  elles 
appartenans. 

9.  Item.  Que  toutes  les  personnes  qui  sont 
bleciées ,  ou  auront  aucune  enfermeté  de  corps, 
qui  sont  gens  de  guerre,  pourront  demeurer  en 
ladite  ville,  pour  eulx  faire  guérir,  jusques  à 
ung  mois.  Et  se  ils  s'en  veullent  partir,  leur  sera 
baillé  sauf-conduit  bon  et  valable  pour  eulx  en 
aller  en  Angleterre. 

Toutes  lesquelles  choses  devant  dictes,  et 
chacune  d'icelles ,  nous ,  conte  de  Dunois ,  lieu- 
tenant général  du  roy,  devant  nommé ,  promec- 
tons ,  par  la  foy  et  le  serment  de  nostre  corps  et 
sur  nostre  honneur,  tenir,  actendre  et  acomplir 
de  poinct  en  poinct,  sans  fraude,  barat,  ne 
malengin.  En  tesmoin  de  ce  nous  avons  signé  ces 
présentes  de  nostre  main ,  et  fait  sceller  du  sel 
à  nos  armes,  le  seiziesrne  jour  de  may  l'an  mil 
quatre  cent  cinquante. 

La  conclusion  de  Mathieu-Go,  ou  Mathago, 
cappitaine  cy-devant  nommé ,  estoit  telle  : 

Nous ,  Mathieu  Gou ,  cappitaine  devant  nom- 
mé ,  tant  pour  nous  comme  prenant  en  main  le 
faict  pour  tous  les  gens  de  guerre  et  aultres 
estans  en  ladite  ville  de  Bayeulx,  promectons 
par  la  foy  et  le  serment  de  nostre  corps  et  sur 
nostre  honneur,  tenir,  actendre  et  accomplir  de 
poinct  en  poinct  le  contenu  de  ce  présent  traie- 


1450]       Chronique  de  Charles  VIL       211 

tié ,  et  toutes  les  choses  cy  devant  arrestées , 
sans  fraude,  barat,  ne  mal-engin.  Et  en  tes- 
moin  de  ce  nous  avons  signé  ces  présentes  de 
nostre  main ,  et  fait  sceller  du  sel  à  nos  armes , 
le  seiziesme  jour  de  may  l'an  mille  quatre  cent 
cinquante.  Ainsi  signé  :  Mathieu  Go. 

Et  depuis  ce  traictié  ainsi  fait ,  il  y  eut  plu- 
sieurs grâces  données  et  faictes  par  le  conte  de 
Dunois  au  susdit  Matago  et  ses  adhérans;  pour- 
quoy  ledit  traitié  a  esté  icy  inséré  et  mis  par 
escrit  en  la  forme  devant  dite. 

Chapitre  225. 

De  la  prinse  de  la  ville  de  Brigueber  {Briquebec) 

et  du  siège  mis  par  les  Francoys 

devant  Vallongnes. 

En  ce  mesme  temps,  le  connestable  de  France 
et  ceulx  de  sa  compaignie,  c'est  à  savoir  les 
gens  de  Monseigneur  de  Laval,  le  mareschal  de 
Lohéac ,  les  gens  de  l'admirai  de  la  mer,  et 
Monseigneur  d'Estouteville,  si  prindrent  la  ville 
de  Brigueber,  ou  Bricquebec,  sur  les  Anglois, 
par  composicion  telle  qu'ils  dévoient  mectre 
cette  place  es  mains  du  roy,  et  s'en  aller  leurs 
corps  et  leurs  biens  saufs  ;  ce  qui  fut  fait. 

Après  la  reddicion  dudit  Bricquebec,  s'en  alla 
ledit  connestable  mectre  le  siège  devant  la  ville 
de  Vallongnes,  qui  naguères  avoit  esté  reprinse 
des  Anglois  sur  les  Francoys,  comme  dessus  est 
dit.  Devant  laquelle  ne  fut  guères;  car  ils  se 
rendirent  bien-tost  après ,  pource  que  le  lieute- 
nant du  cappitaine  d'icelle  place ,  qui  en  avoit 


2  12  Jean  Chartier.  [Vers  juin 

la  garde  de  la  part  du  roy  d'Angleterre ,  avoit 
prins  le  party  de  France.  Et  pource  trouva 
moyen  et  composicion  avec  ledit  connestable 
que  les  soudoiers  Anglois  estans  dedens  icelle 
ville,  jusques  au  nombre  de  six  vingts,  s'en 
iroient  à  Cherbourg  leurs  corps  et  biens  saufs. 
Et  ainsi  par  ce  moyen  se  partirent  lesdits  An- 
glois ,  et  misdrent  ladite  ville  en  l'obéissance  du 
roy  de  France. 

Chapitre  226. 

Du  siège  mis  devant  Saint-Sauveur-le-Viconte* 

A  près  le  départ  du  duc  de  Bretaigne  et  du 
-tV  connestable ,  ledit  connestable  de  France  se 
retira  à  Bayeulx,  où  il  demoura  trois  jours,  en 
actendant  les  mareschaux  de  France  et  de  Bre- 
taigne, les  seigneurs  de  Fontenil  ',  de  Boussac 
et  aultres.  Et  de  là  envoya  Jacques  de  Luxem- 
bourg, son  lieutenant,  et  Odet  d'Aidie  en  sa 
compaignie ,  avec  trente  lances,  devant  Sainct- 
Sauveur-le-Viconte ,  qui  est  une  moult  belle 
place  et  l'une  des  plus  fortes  de  Normendie, 
afin  d'y  mectre  le  siège ,  où  ils  demourèrent 
trois  jours,  en  attendant  la  venue  des  mares- 
chaux  de  France  et  de  Bretaigne,  des  sei- 
gneurs d'Estouteville ,  de  Boussac  et  autres.  De 
ladite  ville  estoit  cappitaine  le  sire  de  Robessart, 
ou  Robessac ,  ung  grand  baron  de  Hainault ,  qui 
avoit  dedens  en  garnison  deux  cent  combatans 
Anglois. 

I.  Foncenille  ou  Foncenilier. 


i4Jo]      Chronique  de  Charles  Vil.       2\] 

Les  susdits  mareschaux  et  autres  firent  gran- 
dement leur  devoir  à  ce  siège ,  et  firent  des  apro- 
ches  et  trenchées ,  durant  le  travail  desquelles 
y  fut  tué  d'ung  coup  de  canon  ung  vaillant  es- 
cuyer  du  pais  de  Berry  nommé  Jean  Blanche- 
fort  ,  qui  fut  moult  plaing  et  regretté. 

Tost  après  les  Anglois ,  eulx  voyant  estre  si 
fort  pressez ,  sans  ce  qu'ils  fussent  encore  gre- 
vez de  canons  ne  d'aultres  engins,  dont  nuls  ne 
furent  ammenez  devant  icelle  ville ,  pource  qu'ils 
estoient  tous  chargiez  et  destinez  pour  les  mener 
et  conduire  contre  la  ville  de  Caen  (comme  dit 
est),  commencèrent  à  parlementer,  et,  comme 
gens  esbahis  et  ayans  le  cœur  failly,  rendirent 
la  place  par  composicion  telle  qu'ils  s'en  dé- 
voient en  aller,  leurs  corps  et  biens  saufs,  à  huit 
jours  de  vuidange. 

Ainsi  par  ce  moyen  fut  rendue  ladite  ville  de 
Sainct-Sauveur-le-Viconte  avec  le  chastel,  et 
remise  en  l'obéissance  du  roy  '.  Quoy  faict,  se 
partirent  lesdits  mareschaux,  et  chevauchèrent 
jusques  à  deux  lieues  près  de  Caen ,  en  ung  vil- 
lage nommé  Cheux ,  où  estoit  logié  le  connesta- 
ble  et  sa  compaigne ,  emmenans  avec  eulx  les 
octages  que  les  Anglois  leur  avoient  baillez  pour 
accomplir  l'appoinctement  que  dit  est,  pource 
qu'ils  se  partirent,  et  n'attendirent  point   les 


1.  Agnès  Sorel  étant  morte,  Antoinette  de  Maignelais  lui 
succéda  dans  les  faveurs  du  roi.  Vers  le  7-8  juillet  14 jo, 
Charles  Vil  vint  de  Caen  au  gîte  à  Saint-Sauveur.  Voyez 
ci-après ,  p.  224  note  1.  Par  lettres  en  date  du  7  juillet 
14J0,  Charles  VII  fit  don  de  la  terre  de  Saint-Sauveur  à 
André  de  Villequier,  qui,  peu  après,  épousa  Antoinette  de 
Maignelais,  (Trésor  des  Chartes,  JJ.,  180,  f°  j8  vo.) 


314  "^EAN  Chartier.  [Juin  5-9 

huict  jours  que  les  Anglois  dévoient  avoir  à  vui- 
der  et  retirer  leurs  biens  de  dedens  icelle  place. 
Avec  le  connestable  estoient  lors  le  conte  de 
Laval,  le  sire  de  Lohéac,  son  frère,  mareschal 
de  France,  le  sire  de  Rais  et  de  Coitivy,  admi- 
rai de  France  ;  le  sire  de  Montauban,  mareschal 
de  Bretaigne  ;  le  séneschal  de  Poictou  »,  Mes- 
sire  Jacques  de  Luxembourg ,  frère  du  conte  de 
Sainct-Pol  ;  les  sires  d'Estouteville,  de  Males- 
troit,  de  Saincte-Sevère,  et  de  Boussac,  et  plu- 
sieurs autres  seigneurs,  chevaliers  et  escuyers. 

Chapitre  227. 

Du  siège  mis  par  les  Françoys  devant  la  ville 
de  Caen. 

Le  cinquiesme  jour  de  juin  audit  an  mille  qua- 
tre cent  cinquante,  se  desloga  le  connes- 
table et  sa  compaignie  dudit  lieu  de  Cheux ,  et 
s'en  alla  loger  es  faulxbourgs  de  la  ville  de  Caen, 
du  costé  de  devers  Bayeulx,  dedens  l'abbaye 
de  Sainct-Estienne ,  près  de  la  muraille  d'icelle 
ville.  Ce  mesme  jour  partit  de  Vernueil  Mon- 
seigneur le  conte  de  Clermont ,  avecques  lequel 
estoient  le  conte  de  Castres,  le  seigneur  de 
Montgascon ,  le  seigneur  de  Mouy  en  Beauvoi- 
sin,  Robert  Coningan ,  Robert  de  Floques,  dit 
Floquet,  bailly  d'Évreux,  Pierre  de  Louvain, 
Messire  Geoffroy  de  Couvran,  Messire  Charles 
de  la  Fayète ,  et  plusieurs  autres  seigneurs ,  che- 
valiers et  escuyers,  qui  se  vinrent  tous  loger 

I.  Pierre  de  Brezé. 


1450]      Chronique  DE  Charles  VII.         21$ 

avec  ledit  connestable  en  ce  lieu  de  Sainct-Es- 
tienne.  Et  estoient  bien  en  nombre  avec  les  sus- 
dits deux  seigneurs  douze  cent  lances ,  et  quatre 
à  cinq  mille  '  archiers ,  guysarmiers  et  couste- 
liers,  ou  coustilliers,  à  cheval,  avec  deux  mille 
francs-archiers  à  pié. 

Alors  Monseigneur  le  conte  de  Dunois,  lieute- 
nant général  du  roy,  se  desloga  de  demie  lieue 
près  de  ladite  ville  de  Caen^  et  se  vint  camper 
es  faulxbourgs  de  Vausselles  du  cousté  de  devers 
Paris,  ayant  en  sa  compaignie  Monseigneur  le 
grant  maistre  d'hostel  du  roy,  seigneur  de  Cu- 
lant;  Monseigneur  d'Orval;  Messire  Philippes 
de  Culant,  seigneur  de  Jallongnes,  mareschal  de 
France  ;  Monseigneur  de  Montenay,  maistre  et 
grand  gouverneur  des  gens  d'armes  du  duc  d'A- 
lencon;  le  seigneur  d'Ivry  2,  prévost  de  Paris; 
le  sire  de  Beaumont,  son  frère,  et  plusieurs  au- 
tres jusques  au  nombre  de  cinq  cent  lances,  et 
deux  mille  cinq  cens  archiers,  guysarmiers  et 
coustilliers  à  cheval,  avec  deux  mille  francs-ar- 
chiers à  pié.  " 

Ainsi  fut  assiégée  ladite  ville  de  Caen  de  deux 
costez.  Puis  firent  faire  diligemment  ung  pont 
au  dessus  d'icelle ,  afin  de  pouvoir  passer  libre- 
ment la  rivière  d'Orne  d'ung  cousté  et  d'aultre 
par  dessus.  Sur  lequel  pont  passèrent,  le  qua- 
triesme  jour  après,  les  contes  de  Nevers  et  d'Eu, 
le  seigneur  de  Bueil,  le  seigneur  de  Montenay, 
Joachim  Rouaut  ou  Rouhault-de-Gamaches,  et 
avec  eulx  grant  compaignie  de  gens  d'armes  et 


1,  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  :  quatre  mille  cinq  cents, 

2.  Robert  de  Touteville  ou  d'Estouville,  baron  d'Ivry. 


2i6  Jean  Chartier.  [Juin 

de  traict;  lesquels  s'en  allèrent  loger  es  faulx- 
bourgs  de  la  susdite  ville,  du  costé  de  devers  la 
mer,  en  une  abbaye  de  dames  nommée  la  Trinité. 

Et  si-tost  que  les  François  furent  là  arrivez, 
fut  assally  le  boulevart  de  la  porte  par  où  on  va 
à  Bayeulx;  lequel  fut  très  vaillement  deffendu. 
Lors  il  y  eut  de  moult  belles  armes  feites  et  pra- 
tiquéez  tant  d'ung  costé  que  d'autre.  Et  néant- 
moins  à  la  fm  fut  prins  d'assaultpar  les  Françoys, 
lesquels  le  laissèrent  depuis ,  pource  qu'il  estoit 
ouvert  du  costé  de  Severs  la  muraille  d'icelle 
ville.  Semblablement  il  demoura  ensuite  désam- 
paréet  habandonné  par  les  Anglois,  pource  qu'ils 
tirent  murer  leur  porte. 

En  ce  temps,  pour  venir  à  ce  siège,  se  partyt 
leroy  de  la  ville  d'Argentain,  ayant  en  sa  com- 
paignie  le  roy  de  Cécille',  le  duc  de  Calabre, 
son  fils,  le  duc  d'Alençon,  les  contes  du  Maine, 
de  Sainct-Pol  et  de  Tancarville,  le  viconte  de 
Lomaigne,  Ferry  Monseigneur  de  Lourraine; 
Jehan  Monseigneur  son  frère  ;  le  baron  de  Trays- 
nel*,  chancelier  de  France;  les  seigneurs  de 
Blainville  et  de  Praillyî,  les  baillis  de  Berry4 
et  de  Lyon  5 ,  avec  plusieurs  autres  chevaliers  et 
escuyers,  gens  d'armes  et  de  traict,  jusques  au 
nombre  de  six  cent  lances  et  les  archiers  :  et  alla 
coucher  à  Sainct-Père-sur-Yve^,  le  lendemain  à 


I .  René  d'Anjou. 

a.  Guillaume  Jouvenel  ou  Juvenal  des  Ursins,  baron  de 
ïrainel ,  etc. 

3.  Pierre  Frotier,  baron  de  Preully,  en  Tourainc. 

4.  Poton  de  Saintrailles. 

5.  Théodore  de  Valperga. 

6.  Al.  Sainct-Pierre-sur-Dive. 


i4Jo]      Chronique  de  Charles  VII.         217 

Argences;  le  troisiesme  jour  il  vint  disner  aux 
faulxbourg  de  Vaucelles  ;  puis  s'en  party  incon- 
tinent, et  passa  la  rivière  par  dessus  le  susdit 
pont,  et  s'en  alla  logier  dedans  une  abbaye  nom- 
mée Ardannes  ou  Ardenne,  où  il  se  tint  durant 
ledit  siège,  fors  une  nuit  qu'il  fut  logé  en  passant 
en  la  dessusdite  abbaye  de  la  Trinité,  où  demou- 
rèrentle  roy  de  Cécille,  le  duc  de  Calabre,  son 
fils,  et  les  autres  seigneurs  qui  estoient  venus 
avec  le  roy.  tout  deux  cent  '  lances,  deux  mille 
archiers  à  cheval ,  mille  guisarmiers  et  coustil- 
leurs  à  cheval ,  et  deux  mille  francs-archiers  à 
pié,  dont  la  pluspart  estoient  logez  es  villages 
d'environ. 

Et  entre  le  chastel  et  ladite  abbaye  Sainct- 
Estienne  estoient  logez  les  seigneurs  de  Beauvais 
et  de  Bourbonnois,  qui  avoient  trente  lances,  et 
mille  et  cinq  cents  francs-archiers.  Tant  tost 
après  la  venue  et  arrivée  du  roy  au  camp  furent 
faites  de  grans  diligences  de  miner  et  foussoyer 
autour  d'icelle  ville ,  et  chacun  y  faisoit  endroit 
soy  grant  devoir. 

Et  commença  premièrement  le  conte  de  Da- 
nois, lieutenant  du  roy,  à  faire  assallir  les  boule- 
vers  de  Vausselles,  qui  estoient  sur  ladite  rivière 
d'Orne.  Lesquels  se  tindrent  longuement ,  et  y 
fut  combatu,  attaqué  et  deffendu  très-vaillem- 
ment  d'ung  cousté  et  d'autre.  Mais  à  la  fm,  après 
plusieurs  beaulx  faiz,  furent  lesdits  boulevarts 
prins  d'assault  par  les  Françoys,  là  où  furent 
mors,  prins  et  navrez  plusieurs  Anglois  :  ce  ^ui 
moult  esbay  leurs  compaignons. 

I.  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  :  mille. 


2i8  Jean  Chartier.  [Juin 

En  chacun  desdits  logis  dudit  siège,  avoit 
mines  jusques  dedens  les  fossez  de  ladite  ville  de 
Caen ,  et  par  especial  devers  le  costé  dudit  con- 
nestable  :  car  ses  gens  d'armes  minèrent  la  tour 
et  la  muraille  du  costé  devers  Sainct-Estienne, 
tellement  que  tout  chut  et  trabucha  à  terre  ; 
après  quoy  les  François  et  les  Anglois  pouvoient 
par  iceluy  lieu  s'entrecombatre  main  à  main. 
Quand  les  Anglois  se  virent  ainsi  fort  pressez,  et 
environnez  de  toutes  parts,  doubtans  qu'ils  ne 
feussent  prins  d'assault,  demandèrent  et  requis- 
drent  à  avoir  traictié.  Sur  laquelle  demande,  le 
roy,  meu  de  pitié  et  compassion,  qui  pas  ne  de- 
mandoit  la  mort  de  ses  ennemis,  mais  luy  soffi- 
soit  de  ravoir  le  sien,  en  mectant  Dieu  devant 
ses  yeulx,  considérant  aussi  la  grant  pitié  et  le 
dommaige  que  c'eust  esté  de  prendre  et  des- 
truire  ainsi  une  telle  ville,  mesme  aussi  de  piller 
les  églises,  violer  les  femmes  et  dépuceler  les 
filles  ;  faisant  de  plus  réflection  sur  l'effusion  du 
sang  humain,  qui  eust  peu  estre  faite  dedens 
icelle  ville,  se  consentit,  voulut  et  octroya  qu'on 
la  prit  par  composicion. 

A  la  vérité,  elle  estoit  bien  prenable  d'assault, 
veu  les  ouvertures  et  le  nombre  des  bresches  qui 
jà  estoient  faites  es  murailles  d'icelle;  mais  quant 
au  regard  du  chastel  et  du  donjon ,  les  Angloys 
le  pouvoient  bien  encor  tenir  par  longue  espace 
de  temps,  s'ils  eussent  eu  le  couraige  de  ce  faire, 
combien  que  enfin ,  veu  la  grande  chevalerie  et 
la  noble  compaignie  qui  devant  eulx  estoit,  il 
leur  eust  fallu  rendre.  Et  pour  monstrer  à  ceulx 
qui  n'y  ont  point  esté  qu'il  estoit  bien  tenable , 
vray  est  que  ledit  chastel  est  ung  des  plus  forts 


1450]      Chronique  DE  Charles  VII.        219 

du  pays  de  Normandie,  garny  de  grans  et  haultx 
boulevers  construits  d'une  moult  dure  pierre,  et 
assis  sur  ung  roc,  lequel  contient  d'estendue  par 
estimacion  et  comparaison  autant  que  la  ville  de 
Corbeil.  Et  y  a  dedens  ung  très  fort  donjon,  com- 
posé d'une  fort  haulte  et  large  tour  quarrée, 
soustenue  tout  autour  de  quatre  grosses  tours 
massives,  massonnées  depuis  le  pied  du  fousé 
jusques  en  hault,  à  l'esgal  de  ce  qui  approche 
le  plus  de  la  terre.  Lesquelles  tours  sont  moult 
haultes  ;  et  est  enfermée  de  fortes  et  haultes  mu- 
railles tout  autour,  selon  la  qualité  desdites 
tours,  et  de  grans  et  profonds  fossez,  le  tout 
assis  sur  un  roc. 

Dedens  ledit  chastel  se  tenoit  le  duc  de  Som- 
brecet,  sa  femme  et  ses  enfans.  Et  en  ladite  ville 
estoient  logez  Messire  Robert  Veer  ',  frère  du 
conte  de  Suffort,  ou  Sufolk;  Messire  Henry  Ra- 
defort,  Messire  Expencier,  ou  Spencer;  Henry 
Standy,  Guillaume  Cournan,  ou  Couran;  Guil- 
laume Loquet,  Foulques  Ecton,  ou  François 
Ethon;  Henry  Loys  et  plusieurs  autres,  lesquels 
estoient  conduiseurs  pour  ledit  duc  de  Sombre- 
cet  de  quatre  mille  Anglois  estans  dedens  icelle 
ville ,  pour  sa  garde  et  défense. 

Pour  entrer  doncques  en  la  matière  de  la  com- 
posicion,  s'assemblèrent  et  conversèrent  plu- 
sieurs fois  par  ensemble  les  Françoys  et  An- 
gloys,  c'est  assavoir  :  pour  le  roy  de  France, 
ledit  conte  de  Dunois,  le  séneschal  de  Poictou , 
Maistre  Jehan    Bureau ,   trésorier  général  d? 

I .  Voyez  sur  ce  personnage ,  Notice  sur  Robert  Blondel, 
p.  6j ,  note  I,  et  VAssertio  Normani<e ,  Ms.  6198,  f*'  yj, 
et  76. 


220  Jean  Chartier.         [Juin  25- 

France,  et aulcuns autres;  pour  les  Anglois,  Mes- 
sire  Richard  Hiresson  ou  Hérisson ,  bailly  de 
Caen;  Robert  Parges,  ou  Garges,  et  aulcuns 
autres  ;  et  pour  ladite  ville ,  Ytasse  ou  Eustache 
Gammet ,  ou  Gaumet ,  lieutenant  d'iceluy  baillif, 
et  Tabbé  dudit  Sainct-Estienne  :  lesquefz  parla- 
mentèrent,  et  alléguèrent  plusieurs  choses,  en 
fortifiant  chacun  son  fait.  Enfin ,  après  plusieurs 
paroles  dictes  entre  eulx,  composèrent  le  lende- 
main de  la  feste  de  Sainct-Jean-Baptiste  '.  Sui- 
vant quoy  les  Anglois  promectoient  remettre  la- 
dite ville,  le  chastel  et  le  donjon  es  mains  et 
obéissance  du  roy  dedans  le  premier  jour  de 
juillet  prochain  ensuivant,  au  cas  qu'ils  ne  com- 
batroient  le  roy  et  sa  puissance  dedens  ledit  jour, 
parmy  ce  que  ledit  duc  de  Sombrecet,  sa  femme 
€t  ses  enfans ,  et  tous  les  aultres  Anglois  qui 
s'en  voudroient  aller,  s'en  yroient  librement, 
eulx ,  leurs  femmes  et  enfans ,  et  emporteroient 
tous  leurs  biens  meubles,  et  s'en  iroient  leurs 
corps,  chevaulx  et  harnois  saufs.  Et  pour  porter 
€t  ammener  leurs  dits  biens  où  bon  leur  sem- 
bleroit,  on  leur  bailleroit  vaisseaux  et  charroy 
et  ce  qui  leur  seroit  de  nécessité ,  pour  les  passer 
en  Angleterre,  et  non  ailleurs,  à  leurs  despens, 
et  non  aultrement  ;  pourveu  toutesfois  qu'iceulx 
Anglois  délivreroient  tous  prisonniers ,  ren- 
droient  tous  scellez ,  promesses  et  cédules ,  et 
qu'ils  deschargeroient  et  quitteroient  tous  ceulx 
de  ladite  ville,  tant  gens  d'église,  bourgois, 
comme  aultres,  qui  leur  dévoient  ou  pouvoient 
devoir  aulcune  chose ,  sans  que  pour  ce  au  des- 

I.  La  Saim-Jean-Baptiste,  24  juin. 


Juil.  1,  1450]  Chron.  de  Charles  VII.     221 

partir  prinsent  ou  peussent  prétendre  riens  du 
leur.  Et  avecque  ce,  qu'ils  laisseroient  toute  l'ar- 
tillerie, grosse  et  menue,  réservé  ars,  arba- 
lestes ,  coulovrines  et  autre  artillerie  de  main. 

Pour  lequel  appoinctement,  contenant  les  cho- 
ses dessus  dites,  entretenir  et  accomplir,  baillè- 
rent lesdits  Anglois  pour  octages  douze  Angloys 
d'Angleterre,  six  chevaliers  de  Normendie,  et 
quatre  bourgois  d'icelle  ville  deCaen.  Or,  pource 
qu'ils  ne  furent  secourus  en  aulcune  manière ,  le 
sudit  premier  jour  de  juillet,  comme  cette  corn- 
posicionportoit,  ce  dit  jour  rendirent  la  ville,  le 
chastel  et  le  donjon.  Et  aporta  les  clefs  aux 
champs  par  le  donjon  dudit  chastel  le  bailly  des- 
sus nommé ,  là  où  il  les  mit  es  mains  d'iceluy 
connestable  de  France,  en  la  presen.ce  dudit 
conte  de  Dunois,  lieutenant  général,  auquel  dès 
incontinant  les  délivra  ce  connestable,  comme 
au  cappitaine  et  gouverneur  d'icelle  ville  et  chas- 
tel pour  le  roy  de  France ,  ainsi  que  les  octages 
qui  avoient  esté  baillez  à  ce  sujet.  Cela  estant 
fait,  ledit  connestable  demoura  au  milieu  des 
champs ,  pour  faire  tirer  et  avancer  les  Angloii 
droit  à  Estreham. 

Et  tant  tost  après  leur  département,  le  conte 
de  Dunois ,  accompaigné  du  mareschal  de  Jal- 
longnes ,  ayant  devant  luy  deux  cents  archiers  à 
pié  avec  les  trompettes,  portant  les  bannières  du 
roy,  et  derrière  eulx  cent  hommes  d'armes  à  pié, 
entra  par  ledit  donjon  dedens  icelle  ville  et 
chastel,  où  il  fit  mectre  lesdites  bannières  sur  les 
donjon  et  portes. 


222  Jean  Chartier.         [Juillet  6 

Chapitre  228. 

Comment  le  roy  fist  son  entrée  en  ladite  ville 
de  Caen  à  grant  noblesse  de  seigneurs. 

Le  sixiesme  jour  de  juillet  ensuivant ,  se  des- 
partyt  le  roy  de  l'abbaye  de  d^Ardanie,  ou 
Ardaynne ,  pour  entrer  en  sa  dite  ville  de  Caen. 
Là  estoient  en  sa  compaignie  tous  les  seigneurs 
qui  s'estoient  trouvez  à  ce  siège ,  excepté  son 
lieutenant  susmentionné,  et  le  seigneur  de  Jal- 
longnes ,  que  jà  estoient  dedens  icelle ,  lesquels 
estoient  tous  grandement  et  richement  habeillez. 
Il  vint  de  cette  sorte  jusques  près  de  ladite  ville, 
deux  cent  archiers  marchans  devant  luy  avec 
ses  héraulx  et  trompettes,  et  ayans  derrière  luy 
cent  lances. 

Là  vindrent  aussi  au-devant  de  luy  hors  ladite 
ville  le  conte  de  Dunois ,  qui  y  amena  les  bour- 
gois  d'icelle  ville  en  grant  nombre ,  lesquels , 
après  qu'ils  eurent  fait  la  révérance  au  roy,  luy 
présentèrent  les  clefs,  et  il  les  receut  très-bé- 
nignement. 

Après  ce  vindrent  les  gens  d'église  en  belle 
procession ,  revestus  de  chappes ,  ainsi  qu'il  est 
en  tel  cas  accoustumé  de  faire.  Puis  le  roy  en- 
tra en  ladite  ville.  Sur  lequel  quatre  gentilhommes 
et  chevaliers  demourans  en  icelle  portèrent  ung 
ciel ,  et  estoient  toutes  les  rues  par  où  il  passoit 
tendues  et  couvertes  à  ciel  grandement,  ès- 
quelles  avoit  grant  foison  de  peuple  criant  NoeU 
Et  ainsi  chevaucha  le  roy  jusques  devant  l'église 


i45o]      Chronique  de  Charles  VII.        22^ 

de  Sainct-Pierre ,  où  il  descendit  à  la  porte, 
pour  y  aller  faire  son  oroison  et  prière.  Laquelle 
faicte,  il  remonta  à  cheval,  et  s'en  alla  loger  en 
la  maison  d'un  bourgois  de  la  ville  ;  en  laquelle 
il  demoura  durant  certaine  espace  de  temps, 
son  lieutenant  et  son  conseil  estant  avec  luy, 
pour  là  mectre  officiers ,  police  et  bon  gouver- 
nement en  ladite  ville. 

Et  vindrent  à  cette  prinse  de  Caen  devers  le 
roy  Monseigneur  de  Croï ,  Messire  Jehan  de 
Croi,  son  frère,  et  Monseigneur  d'Arcy,  lesquels 
estoient  envoyez  de  par  Monseigneur  le  duc  de 
Bourgongne  pour  traicter  du  mariage  de  la  fille 
du  roy  »  avec  Monseigneur  Charles  ^,  fils  dudit 
duc,  et  de  plusieurs  autres  grosses  et  importantes 
choses  dont  ils  estoient  chargez  de  par  Monsei- 
gneur le  duc. 

Chapitre  229. 

Du  siège  mis  par  les  Françoys  devant  ta  ville 
de  Falaise. 

Le  susdit  sixiesme  jour  de  juillet  fut  mis  le 
siège  devant  la  ville  de  Fallaize,  où  se 
trouva  tout  le  premier  Poton  de  Xaintrailles , 
bailly  de  Berry.  Et  le  lundy  ensuivant  y  arriva 
Maistre  Jehan  Bureau ,  trésorier  de  France,  avec 
lequel  estoient  les  francs-archiers ,  pour  con- 
duire l'artillerie,  de  laquelle  il  estoit  gouverneur. 

1 .  Cette  fille  ne  pouvoit  être  que  Madeleine  de  France. 

2.  Charles  le  Téméraire ,  veuf  de  Catherine  de  France, 
sœur  aînée  de  Madeleine  et  morte  en  1446.  Cette  négocia- 
lion  à  fin  de  mariage  ne  fut  pas  suivie  d'effet. 


224  ^E^N  Chartier.  [Juillet 

Et  tant  tost  que  les  Anglois  de  la  place  sceurent 
leur  venue,  et  qu'ils  les  apperceurent,  ils  aller 
rent  au-devant  d'eulx ,  et  les  assaillirent  en  plain 
champ  très-asprement  et  rudement. 

A  cette  attaque  se  gouverna  ledit  trésorier 
très-vaillemment  en  soy  deffendant  contre  iceulx 
Anglois.  Et  cependant  vint  ledit  seigneur  de 
Xaintrailles  à  son  secours,  et  tellement  fut  def- 
fendue  ladite  artillerie,  que  lesdits  Anglois  fu- 
rent enfin  reboutez  et  chassez  jusques  aux  por- 
tes de  leur  forteresse  ;  et  en  ce  acquirent  lesdits 
bailly  et  trésorier  très  grant  honneur. 

En  ce  mesme  temps  partyt  le  roy  de  sa  ville 
de  Caen,  pour  venir  se  trouver  oudit  siège,  et  à 
ce  sujet  alla  le  soir  au  giste  à  Sainct-Saulveur  '. 

Et  le  lendemain  se  loga  du  costé  devers  Ar- 
gentan, à  une  lieue  près  dudit  lieu  de  Falaize, 
en  une  abbaye  nommée  S.  Andrieu  :  avec  luy 
estoient  le  roy  de  Cécille^,  le  duc  de  Calabre, 
son  fils,  les  contes  du  Maine,  de  Sainct-Pol  et 
de  Tancarville,  le  vicomte  de  Lomaigne,  et  plu- 
sieurs autres.  Et  le  duc  d'Alençon  fut  logé  à 
Saincte-Marguerite,  du  costé  de  devers  Paris, 
à  demie  lieue  près  de  ladite  abbaye.  Et  en  ung 
lieu  qu'on  dit  La  Guibray  ou  la  Gimbray  fut 
logé  le  conte  de  Dunois ,  et  au  plus  près  de  luy 
le  sire  de  La  Forest,  principal  gouverneur  des 
gens  du  conte  du  Maine.  En  une  abbaye  estoient 
logez  deux  mille  francs-archiers  du  costé  de  de- 
vers le  Maine.  Au  droit  de  la  porte,  près  du 
Chastel,  furent  logez  le  sire  de  Beauvau,  Jehan 


1 .  Voy.  ci-dessus ,  p.  2 1  j ,  note  i 

2.  René  d'Anjou. 


1450]     Chronique  de  Charles  VII.         225 

Monseigneur  de  Lourraine,  et  ledit  baillif  de 
Berry  '.  Et  de  l'autre  costé  devers  Caen  furent 
logez  les  contes  de  Nevers  et  d'Eu ,  le  sire  de 
Culant,  grant  maistre  d'hostel  du  roy,  le  sire 
d'Orval,  le  sire  de  Blainville,  le  sire  de  Mon- 
tenay  et  plusieurs  autres.  Ainsi  fut  mis  le  siège 
tout  autour  de  ladite  ville  de  Falaize. 

Et  pource  que  le  roy  avoit  grande  seigneurie 
avec  luy,  et  plus  qu'il  ne  luy  en  falloit  pour  te- 
nir et  continuer  ce  siège,  furent  les  contes  de 
Richemont,  connestable  de  France,  et  de  Cler- 
mont,  ordonnez  par  le  roy  pour  aller  mectre 
le  siège  devant  Cherbourc,  lesquels  avoient  en 
leur  compaignie  le  conte  de  Laval,  le  sire  de 
Lohéac,  le  sire  de  Rais  et  de  Coitivy,  admirai 
de  France,  le  sire  de  Montgascon,  Messire  Phi- 
lippes  de  Culant,  mareschal  de  France,  le  sénes- 
cnal  de  Poictou*,  le  sire  de  Mont-Aubaine, 
mareschal  de  Bretaigne,  les  seigneurs  d'Estou- 
teville  et  de  Mauny4,  le  séneschal  de  Bourbon- 
nois  5 ,  Messire  Geoffroy  de  Couvran,  Pierre  de 
Louvain,  Robert  de  Conigam,  James  de  Tillay, 
bailly  de  Vermandois  ;  les  gens  du  seigneur  ae 
Saincte-Sévère,  et  deux  mille  francs-archiers. 
Tout  le  surplus  des  gens  d'armes  demoura  au 
susdit  siège  avec  le  roy. 

Lesquels  seigneurs  se  gouvernèrent  et  com- 
portèrent moult  grandement  et  vaillamment  pour 
eulx  fortifier  contre  icelle  ville  de  gransfossez 

1.  Saintrailles, 

2.  Brezé. 

3.  Ou  Montauban. 

4.  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  :  Mouy. 

5.  Jacques  de  Chabannes  P 

Jtan  Chartier.  M.  15 


226  Jean  Chartier.       [Juil.  10-23 

et  trenchées,  outre  qu'ils  firent  de  grands  pré- 
paratifs pour  jetter  bombardes  et  canons,  pour 
assallir  cette  ville,  dans  laquelle  estoient  en  gar- 
nison mille  cinq  cent  combatans  Anglois,  les 
mieulx  en  point  qui  fussent  en  toute  la  duchié 
de  Normcndie  des  gens  de  leur  nacion,  dont  es- 
toient conduiseurs  et  cappitaines  soubs  le  sire  de 
Talbot  deux  gentilhommes  Anglois,  l'ung  nom- 
mé André  Trolof  ou  Trosbot,  et  l'autre  Thomas 
Ethon.  Lesquels  voyans  telle  et  si  haute  sei- 
gneurie ,  et  si  grant  multitude  de  gens  d'armes, 
archiers  et  arbalestriers  devant  eulx,  requirent 
à  parlamenter  avec  ledit  conte  de  Dunois  ;  le- 
quel par  le  commandement  et  ordonnance  du 
roy,  leur  bailla  seureté  pour  aucuns  d^entre  eulx, 
afin  de  venir  exposer  leur  intencion  et  voulenté, 
et  ce  qu'ils  voudroient  dire.  Adonc  ils  requirent 
d'avoir  composicion  avec  le  roy  de  France,  le- 
quel, pource  qu'il  a  tousjours  désiré  espargner  le 
sang  humain  ,  leur  accorda. 

Us  firent  donc  leur  appoinctement  avec  le 
conte  de  Dunois ,  le  dixiesme  jour  de  juillet  l'an 
dessusdit,  en  la  manière  qui  s'ensuit  : 

C'est  assavoir^  qu'ils  mectroient  en  l'obéissance 
du  roy  ladite  ville  et  le  chastel  de  Falaize  le 
mardy  vingt-uniesme  jour  d'iceluy  mois  de  juillet 
ensuivant,  ou  cas  qu'ils  ne  seroient  secourus 
dedens  ce  dit  jour,  pourveu  que  le  sire  de  Tal- 
bot, qui  estoit  ou  se  disoit  seigneur  de  ladite 
place,  par  le  don  que  luy  en  avoit  fait  le  roy 
d'Angleterre,  son  seigneur,  lequel  Talbot  estoit 
prisonnier  du  roy  de  France ,  et  gardé  dans  le 
chastel  de  Dreux,  fût  délivré,  et  mis  en  sa 
franche  liberté  ;  moyennant  aussi  certaines  au- 


14^0]      Chronique  de  Charles  VII.        227 

très  promesses  que  ledit  Talbot  devoit  avec  cela 
faire  au  roy.  De  plus  furent  accordées  trêves 
entre  icelles  deux  parties ,  durans  depuis  ce 
dixiesme  jour  du  mesme  mois  de  juillet  jusques 
au  vingt  et  uniesme  jour  ensuivant  dessusdit.  Et 
pour  entretenir  ce  que  dit  est,  ils  baillèrent 
douze  octages. 

Outre  ce ,  s'en  dévoient  aussi  lesdits  Anglois 
aller  et  retirer  en  Angleterre ,  leurs  corps  et  leurs 
biens  saufs ,  le  tout  ou  cas  qu'ils  ne  fussent  point 
secourus,  comme  dit  est,  dedens  le  susdit  mardy 
vingt-uniesme  jour  de  ce  mois  de  juillet.  Auquel 
jour  ne  leur  estant  comparu  aulcun  secours,  ils 
s'en  allèrent  franchement,  ainsi  que  promis  leur 
avoit  esté,  et  laissèrent  cette  ville  avec  le  chas- 
tel  en  la  main  et  obéissance  du  roy.  A  la  garde 
de  laquelle  fut  par  luy  ordonné  cappitaine  et 
gouverneur  Poton  de  Xantrailles,  grant  escuyer 
d'escuyerie  du  roy  et  baillif  de  Berry. 

Chapitre  250. 

Du  siège  mis  devant  la  ville  de  Dampfront. 

Le  vingt  et  troisiesme  '  jour  dudit  mois  de 
juillet ,  après  la  composicion  et  reddicion  de 
Falaize,  se  partirent  de  la  compaignie  du  roy 
Messire  Charles  de  Culant ,  grant  maistre  d'os- 
tel  du  roy,  le  sire  de  Blainville,  et  le  sire  Jehan 
Bureau,  trésorier  de  France,  ayant  tousjours  le 
gouvernement ,  commandement  et  la  garde  de 
l'artillerie,  avec  mille  cinq  cent  francs-archiers  et 

I.  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  :  le  treizième. 


228  Jean  Chartier.  [Août  2 

plusieurs  autres  gens  d'armes  en  leur  compai- 
gnie ,  et  allèrent  mectre  le  siège  devant  la  ville 
et  le  chastel  de  Dampfront  ou  Donfront ,  en  la- 
quelle avoit  en  garnison  de  sept  à  huit  cent  An- 
glois.  Lesquels,  voyans  le  grant  nombre  de  gens 
d'armes  venir  ainsi  devant  eulx,  et  sachans  la 
grande  seigneurie  qui  estoit  avec  le  roy  ;  consi- 
dérans  aussi  que  ce  n'estoit  plus  rien  que  d'eulx 
dans  toute  la  duchié  de  Normendie,  en  ensuivant 
encore  le  dire  du  sage ,  que 

Bonne  doctrine  prend  en  luy 
Qui  se  chasîie  par  autry^ 

rendirent  cette  ville  et  chastel,  qu'ils  remisdrent 
es  mains  du  roy,  le  deuxiesme  jourd'aoust  ensui- 
vant oudit  an,  moyennant  la  composicion  qu'ils 
s'en  iroient  en  Angleterre,  leurs  corps  et  leurs 
biens  saufs,  ainsi  qu'avoient  fait  plusieurs  soûl- 
doyers  de  leur  party  estans  es  villes  et  chas- 
teaux  cy-dessus  escrits.  En  suite  de  quoy  il  y  fut 
mis  ung  cappitaine  de  la  part  du  roy,  avec  quan- 
tité de  gens  d'armes  à  ce  ordonnez,  pour  gar- 
der et  defïendre  cette  place. 

Chapitre   231. 

De  la  mort  du  duc  de  Bretaigne. 

Oudit  an  1450,  environ  la  fm  de  ce  mois  de 
juillet,  mourut  de  maladie  naturelle  très 
hault  et  puissant  prince  Messire  Françoys,  duc 
de  Bretaigne,  nepveu  et  homme  du  roy  de 
France,  qui  fut  ung  grant  dommaige  pour  le 
royaume;  que  pleust  à  Dieu  qu'il  eust  vesqu plus 


i4Jo]      Chronique  de  Charles  VIL        229 

longuement!  Car  il  estoit  ung  notable  prince, 
prudent  et  vaillant  homme  de  son  corps,  et  en- 
core jeune.  Et  avoit  grandement  de  son  dit  corps 
travaillé  à  la  conqueste  de  la  Normendie ,  et  y 
avoit  employé  ses  gens  et  grandes  finances  pour 
le  service  du  roy,  comme  cy-devant  est  déclaré. 

Ce  dit  prince,  en  son  vivant ,  aimoit  le  roy  de 
France  naturellement ,  comme  il  y  est  assez  ap- 
paru; car  il  a  porté  guerre  à  touls  ceulx  qui 
avoient  esté  et  qu'il  savoit  estre  contre  sa  ma- 
jesté royale ,  mesmement  contre  l'ung  de  ses 
propres  frères  nommé  Messire  Gilles  de  Bretai- 
gne,  qu'il  n'espargna  pas,  lequel,  au  préjudice 
du  roy  de  France,  et  sans  quelconque  adveu  de 
luy,  avoit  receu  l'ordre  du  roy  d'Angleterre 
qu'on  appelle  la  Jartière ,  et  de  plus  avoit  ac- 
cepté l'office  de  connestable  du  royaume  d'An- 
gleterre. Par  quoy,  tost  après  que  cecy  fut  venu 
à  sa  cognoissance,  le  fist  prendre  et  mectre  en 
aulcuns  de  ses  chasteaulx,  où  il  fut  par  long 
espace  de  temps  bien  diligemment  gardé.  Estoit 
souventes  fois  exhorté  et  admonesté  ledit  Mes- 
sire Gilles  de  par  iceluy  duc  son  frère,  ses  pa- 
rens,  subgecz,  et  autres  bien-vaillansdu  royaume 
de  France,  de  laisser  la  querelle  et  abandonner 
le  party  des  Anglois,  qu'il  soustenoit  contre  rai- 
son, justice,  et  tout  ordre  de  droit.  Et  après 
qu'il  eust  esté  traicté  inutilement  par  doulces 
paroles,  on  agit  avec  luy  par  d'aultres  qui  es- 
toient  rigoreuses.  Mais  oncques,  pour  chose  qu'on 
luy  sceust  ou  peust  dire,  ne  se  voult  jamais  re- 
traire et  départir  de  son  mauvais  courage  et 
dampnable  propos. 

Parquoy  ledit  duc  de  Bretaigne  son  frère  en 


2^0  Jean  Chartier.  [Août 

conceut  haine  mortelle  contre  luy,  telle  et  si 
grande  qu'il  ordonna  qu'on  le  fist  mourir.  Et  fust 
à  ce  sujet  ce  duc  de  Bretaigne  par  plusieurs  et 
diverses  fois  sommé  de  la  part  du  roy  d'Angle- 
terre, par  ses  héraultx,  de  luy  renvoyer  ledit 
Messire  Gilles  ,  son  connestable  lequel  il  déte- 
noit  prisonnier  contre  ,son  gré  et  sa  voulenté  ; 
duquel  prisonnier  Artus  de  Montauban  avoit  la 
garde.  Et  de  faict,  pour  le  refus  qu'en  fit  iceluy 
duc  de  le  rendre  et  renvoyer,  les  Anglois  luy 
envoyèrent  lectres  de  defîy,  qui  rengrégea  et 
empira  son  faict  plus  que  paravant.  Et  en  print 
et  conceut  en  soy  ce  duc  de  Bretaigne  ungtel  et 
si  grant  desplaisir,  que  la  commune  renommée 
estoit  qu'il  fut  par  l'ordre  dudit  duc  estranglé 
une  nuict  par  deux  compaignons  avec  deux 
touailles  torses.  Et  ainsi  fmist  et  termina  ses 
jours  ledit  Messire  Gilles,  bien  misérablement  et 
pauvrement,  et  très-piteusement,  qui  est  ung 
exemple  considérable  pour  beaucoup  d'autres. 

Mais  de  cette  mort  si  estrange  et  si  pitoyable 
d'aultres  en  ont  parlé  bien  autrement  et  diver- 
sement dans  le  duchié  de  Bretaigne  :  car  j'ay 
oùy  dire  depuis  qu'il  y  eut  du  poil  du  loup  '  en- 
vers le  susdit  de  Montauban  et  ses  complices, 
qui  le  gardoient  avec  luy;  savoir,  qu'ils  le  firent 
mourir,  comme  dit  est,  malicieusement  et  par 
faulx  donné  à  entendre  à  son  frère,  espérans 
par  ce  moyen  de  parvenir  à  aulcunes  choses  ; 
et  l'on  asseuroit  qu'il  estoit  très-content  et  résolu 

I.  Lorsque  le  loup  se  glisse  dans  un  parc  de  bergerîe, 
dans  un  piège  ou  ailleurs ,  il  y  laisse  de  son  poil  et  décèle 
ainsi  son  passage.  Montauban  ètoit  intéressé  dans  ce  meurtre. 
Voir,  sur  ce  drame  intéressant,  les  historiens  de  Bretagne. 


1450]      Chronique  de  Charles  VII.        231 

de  renoncer  à  toutes  les  promesses  quMl  avoit 
faites  aux  Anglois ,  et  de  faire  tout  ce  que  le  roy 
et  ledit  duc  son  frère  eussent  voulu  qu'il  fist. 
Mais  on  leur  donnoit  tout  le  contraire  à  enten- 
dre, comme  on  en  a  assez  sceu  depuis  par  aul* 
cuns  de  ceulx  qui  le  gardoient  et  qu'on  a  peu 
prendre,  lesquelz  l'avoient  fait  mourir,  lesquelz 
par  après  en  ont  dit  et  déclaré  la  vérité ,  et  qui 
rigoureusement  en  ont  esté  chastiez  et  exécutez 
par  justice  ;  quant  aux  autres  qui  en  ont  peu  es- 
chaper,  ils  n'ont  oncques  ozé  retourner  ny  se 
trouver  dans  ce  pays  '. 

Chapitre  232. 

Du  siège  mis  par  les  Françoys  devant  Cherbourc. 

Le  siège  estant  devant  le  chastel  de  Chere- 
bourg ,  lequel  y  avoit  esté  mis  par  le  conte 
de  Richemont,  connestable  de  France,  et  par 
autre  grosse  puissance  des  seigneurs,  chevaliers 
et  escuyers  francois  estans  en  sa  compaignie, 
comme  il  a  esté  dit  et  déclaré  en  la  fin  du  traicté 
de  la  reddicion  de  Falaize,  fut  bien  conduit  et 
vaillamment  gouverné  par  les  François  estans  à 
ce  siège.  Et  estoient  ceulx  de  dedens  fort  pres- 
sez par  le  moyen  des  tranchées,  mines  et  autres 
approchementsdes  François.  En  faisant  lesquelles 
choses,  y  furent  tuez  ung  chevalier  et  ung  es- 
cuyer  du  pais  de  Bretaigne ,  c'est  assavoir  Mes- 
sire  Prégent  de  Coitivy,  seigneur  de  Rays  et  de 

I .  Voyez ,  pour  la  mort  du  duc  de  Bretagne ,  Notice  sur 
Robert  Blondel,  p.  56,  note  j. 


232  Jean  Chartier.  [Août  22 

Coiîivy,  admirai  de  France,  lequel  y  fut  tué 
d'ung  coup  de  canon  ;  qui  fut  ung  fort  grant 
dommage  et  notable  perte  pour  le  roy,  car  il 
estoit  ung  des  vaillans  chevaliers  et  renommez 
du  royaume  de  France,  fort  prudent  homme,  et 
encor  de  bon  âge.  L^autre  y  fut  emporté  d'ung 
coup  de  coulevrine,  et  estoit  nommé  Tugdual 
ou  Tedual  le  Carmoisien,  dit  le  Bourgois,  es- 
cuyer  de  bien  et  de  réputation ,  bailly  de  Troyes, 
lequel  estoit  très  vaillant  homme  d'armes  de  son 
corps,  à  pié  et  à  cheval ,  et  de  grande  conduite, 
et  bien  cognoissant  la  subtilité  de  la  guerre,  et 
qui  bien  avoit  servy  le  roy  en  son  temps. 

Ladite  ville  fut  fort  battue  de  canons  et  de 
bombardes ,  le  plus  subtilement  qu'oncques 
homme  veid  ,  principalement  du  costéde  la  mer. 
Car  il  y  avoit  des  bombardes  assorties  sur  la 
grève  de  la  mer,  nonobstant  qu'elle  venoit  là 
deux  fois  le  jour.  Et  estoient  chargées  de  pierres 
et  pouldres,  combien  qu'elles  estoient  toutes 
couvertes  d'eaue  quand  le  flot  venoit.  Néant- 
moins,  par  le  moyen  de  certaines  peaux  et 
graisses  dont  elles  estoient  revestues  et  cou- 
vertes, oncques  la  mer  ne  porta  dommaige  à  la 
pouldre.  Mais  aussi  tost  que  la  mer  estoit  re- 
traicte,  les  canonniers  levoient  les  manteaux,  et 
tiroient  et  gectoient  comme  auparavant  contre 
ladite  place.  De  quoy  les  Anglois  estoient  fort 
esbays;  car  jamais  n'avoient  encore  eu  cognois- 
sance  de  tels  mystères. 

Toutesfois,  il  y  eust  troys  bombardes  et  ung 
canon  qui  crevèrent,  en  tirant,  devant  iceluy 
chastel ,  là  oîi  furent  faictes  de  moult  belles  ar- 
mes, tant  sur  terre  que  sur  mer,  le  tout  plus  au 


1450]      Chronique  de  Charles  VII.       255 

préjudice  des  Anglois  qu'à  leur  profit.  Parquoy 
Thomas  Gouel,  escuyer  anglois,  cappitaine  du- 
dit  lieu,  lequel  avoit  en  sa  compaignie  dedens 
icelle  place  mil  combatans  soubs  luy,  requist 
d'entrer  en  composicion  avec  le  connestable. 
Laquelle  il  obtint  et  luy  fut  octroyée,  ce  qui 
fut,  après  plusieurs  paroles  dites  et  intergectées 
par  les  parties ,  composé  et  traicté  entre  eulx , 
sçavoir,  que  ledit  Gouel  laisseroit  et  remectroit 
ladite  ville  et  le  chastel  en  l'obéissance  du  roy 
de  France,  moyennant  qu'on  luy  délivreroit ung 
sien  fils  qui  estoit  en  octage,  pour  sa  part  et 
portion  de  l'argent  deu  au  roy  et  à  ceulx  de 
Rouen  pour  la  composicion  qu'avoit  faicte  le  duc 
de  Sombrecet,  luy  estant  à  Rouen.  Et  au  moyen 
de  ce  que  son  dit  fils  luy  fut  rendu  franc  et 
quicte,  rendit  ladite  ville  et  chastel  de  Cher- 
bourg en  la  puissance  du  roy,  le  vingt  deuxiesme 
jour  dudit  mois  d'aoust  oudit  an  mille  quatre 
cent  cinquante. 

Et  s'en  allèrent,  luy,  son  dit  fils  et  tous  ses 
soubdoyers,  en  Angleterre,  leurs  corps  et  biens 
saufs.  Puis  en  fut  fait  cappitaine  pour  le  roy  le 
sire  de  Bueil,  atout  quatre-vingts  lances,  et  les 
archiers.  Lequel  sire  de  Bueil  avoit  esté  fait  et 
créé  de  nouvel  admirai  de  France,  par  le  trespas 
du  susdit  seigneur  de  Coitivy,  qui  en  son  vivant 
estoit  cappitaine  de  Granville;  dont  fut  fait  cap- 
pitaine en  sa  place,  après  sa  mort,  Jehan  Monsei- 
gneur de  Lourraine,  atout  cinquante  lances  et  les 
archiers ,  le  tout  bien  en  poinct  et  en  bel  ordre. 

Et  partant  fut  toute  conquestée  la  duchié  de 
Normendie,  et  toutes  les  citez,  villes  et  chas- 
teaulx  d'iceluy  pays  remis  en  l'obéissance  du 


2^4  Jean  Chartier.  [Août  22 

roy,  et  ce  en  l'espace  seulement  d'ung  an  et  six 
jours,  qui  est  grant  miracle  et  moult  grant  mer- 
veille. Aussi  apparoissoit-il  bien  que  Nostre-Sei- 
gneur  y  estendit  sa  grâce  :  car  oncques  jamais 
si  grant  pais  ne  fut  conquesté  en  si  peu  d'espace 
de  temps,  ny  à  moins  de  perte  de  peuple  et  de 
gens  de  guerre,  ne  à  moins  d'occision  de  peuple 
et  de  gens  d'armes,  ne  à  moins  de  destruction  et 
de  dommaige  du  pays  ;  qui  est  ung  grant  hon- 
neur et  louange  au  roy,  aux  princes,  et  aux  au- 
tres seigneurs  cy-devant  nommez,  et  à  tous 
aultres  qui  les  ont  accompaignés  au  recouvre- 
ment de  ladite  duchié. 

Premièrement  et  par  especial  en  est  deu  et  en 
doit-on  rendre  grâces  à  Dieu ,  et  luy  en  donner 
toute  gloire  et  louange ,  pource  qu'il  a  voulu 
ainsi  estendre  sa  grâce ,  et  monstrer  ses  miracles. 
Le  temps  aussi  le  devoit  en  partie;  car  c'es- 
toit  celuy  de  l'année  du  grand  pardon  général , 
de  Romme,  qu'on  appelle  communément  l'an  du 
jubilé  ou  jubilate. 

Ce  dit  pays  de  Normendie  contient  six  grosses 
journées  de  long  et  quatre  de  large  ;  et  dedens  y 
a  six  éveschez  et  une  archevesché ,  et  cent  que 
villes  que  chasteaux,  sans  compter  celles  qui  ont 
esté  abatues  et  desmolies  par  la  fortune  de  la 
guerre. 

Après  ce  fait ,  ordonna  le  roy  six  cents  lances 
et  les  archiers,  lesquels  il  laissa  audit  duchié  pour 
la  garde  d'iceluy,  et  envoya  les  autres  gens  de 
guerre  ou  pais  de  Guyenne.  Puis  se  disposa  et 
partit  pour  y  aller  aussi,  où  en  s'acheminant,  il 
arriva  en  la  cité  de  Tours  au  mois  de  septembre 
ensuivant  audit  an,  là  où,  par  délibéracion  et 


1450]      Chronique  de  Charles  VII.       23$ 

advis  de  son  grand  conseil ,  pour  rendre  grâces 
à  Dieu  et  le  remercier  d'icelle  conqueste,  il  com- 
manda de  célébrer  processions  générales  par 
toutes  les  églises  de  son  royaulme,  le  quator- 
ziesme  jour  d'octobre  ensuivant,  et  de  là  en 
avant  par  chacun  an  le  '  douziesme  jour  d'aoust. 

Chapitre  233. 

Comment  les  François  esto'ient  habillés  *  à  la 
conqueste  de  Normendie. 

Qui  vouldroit  faire  mencion  de  tous  les  vail- 
lans  hommes,  et  de  leurs  prouesses  qui  ont 
esté  faites  durant  le  recouvrement  de  ladite  du- 
chié  de  Normendie ,  ce  seroit  chose  trop  longue 
à  raconter  et  escrire.  Mais  néantmoins  en  faut-il 
aucunement  parler  et  en  faire  quelque  mémoire, 
pour  ceulx  qui  en  temps  advenir  pourroient  lire 
ou  ouyr  la  façon  et  la  manière  de  la  recouvrance 
miraculeuse  d'icelle  duchié. 

Et  premièrement  mist  le  roy  de  France  en 
son  armée  et  en  sa  guerre  si  bon  ordre  sur  le 
faict  de  ses  gens  d'armes  que  c'est  belle  chose. 
Car  il  a  fait  mectre  tous  iceux  gens  d'armes  et 
de  traict  en  bons  abillemens  et  seurs;  c'est  assa- 
voir :  les  hommes  d'armes  estoient  tous  armez  de 
bonnes  cuirasses,  harnois  de  jambes,  espées, 
sallades,  dont  la  plupart  desdites  sallades  estoient 
toutes  garnies  d'argent,  et  lances  que  portoient 
les  pages  de  chacun  d'iceulx  hommes  d'armes , 


1.  (Godefroy).  Al.  Audit  jour. 

2.  Équipés,  organisés,  etc. 


236  Jean  Chartier.  [Sept. 

montez  de  trois  bons  chevaulx,  savoir  pour  luy, 
son  page  et  son  varlet ,  lequel  varlet  estoit  armé 
de  sallade,  jacquette,  dague  ou  haubergeon, 
brigandine,  hache  ou  guisarme.  Et  avoit  chacun 
desdits  hommes  d'armes  pour  lance  deux  archiers 
à  cheval ,  armez  le  plus  de  brigandines,  harnois 
de  jambes,  et  sallades,  dont  la  pluspart  estoient 
aussi  garnis  d'argent  ou  à  tout  le  moins  avoient 
Jacques  ou  bons  haubergeons. 

Et  estoient  iceulx  gens  de  guerre  tous  payez 
par  chacun  mois ,  sans  qu'ils  fussent  si  osez  ny 
si  hardis  de  prendre  durant  icelle  guerre  et  con- 
queste  de  la  Normendie  aucunes  gens  d'iceluy 
pais  prisonniers,  ne  prendre  ou  rançonner  che- 
val ou  beste  quelle  qu'elle  fust ,  posé  ores  qu'elle 
fust  en  l'obéissance  des  Anglois  et  à  ceux  de 
leur  party  ;  ny  des  vivres,  en  quelque  lieu  que  ce 
fust,  sans  les  payer,  fors  seulement  sur  iceux 
Anglois  et  gens  tenans  leur  party  qui  seroient 
trouvez  en  armes,  ou  aultrement  faisans  guerre, 
lesquels  vivres  ils  pouvoient  en  ce  seul  cas  pren- 
dre licitement  ;  et  ainsi  le  leur  estoit  permis,  et 
non  aultrement. 

Ladite  guerre  durant  s'y  gouverna  grande- 
ment, moult  vaillemment  et  très-honorablement 
le  susdit  conte  de  Dunois,  lieutenant  général  du 
roy,  comme  aussi  firent  les  contes  de  Clermont , 
de  Nevers,  de  Castres,  d'Eu  et  de  Sainct-Pol, 
le  sire  de  Culant,  grant  maistre  d'hostel,  les  sei- 
gneurs d'Orval,  d'Èstouteville,  de  Blainville,  de 
Beauvau,  deBueil,  de  Beauvais,  et  de  Moûy 
en  Beauvoisin,  le  mareschal  de  Jallongnes,  le 
séneschal  de  Poictou,  Jehan  Monseigneur  de 
Lourraine ,  Robert  de  Flocques  dit  Flocquet , 


1450]    CHR0NIQ1.1E  DE  Charles  VII.         237 

baillif  d'Évreux,  Poton  de  Saintrailles,  baillif  de 
Berry,  Piefre  de  Louvain,  Robert  Coningam  ', 
avec  plusieurs  autres  gens  d'armes,  grands  sei- 
gneurs, chevaliers  et  escuyers,  qui  tous  nota- 
blement, chacun  endroit  soy  et  selon  son  devoir, 
s'y  gouvernèrent  à  grans  labeurs,  travaux,  dan- 
giers,  mésaises,  peines  et  périls  de  leurs  corps. 

Pareillement  estoit  grosse  la  provision  que  le 
roy  avoit  mise  en  son  artillerie  pour  le  faict  de 
la  guerre,  et  de  sa  garde,  où  il  avoit  le  plus 
grant  nombre  de  grosses  bombardes,  gros  ca- 
nons, veuglaires,  serpentines,  crapaudins,  cou- 
leuvrines,  et  ribauldequins,  qu'il  n'est  pas  de 
mémoire  qu'homme  eust  jamais  veu  roy  chres- 
tien  avoir  si  nombreuse  artillerie  tout  à  la  fois, 
ne  si  bien  garnie  de  pouldres,  manteaux,  et  de 
toutes  autres  choses  pour  faire  aprouches  et 
prandre  villes  et  chasteaulx,  ne  qui  eust  plus 
grant  foison  de  charroy  pour  les  mener ,  ne  me- 
neurs plus  expérimentez  pour  les  gouverner, 
qu'il  en  avoit  :  lesquels  meneurs  estoient  payez 
et  souldayez  de  jour  en  jour.  Et  furent  gouver- 
neurs et  conduiseurs  d'icelle  artillerie  Maistre  ^ 
Jehan  Bureau,  trésorier  de  France ,  et  Jaspart  ou 
Gaspard  Bureau,  son  frère,  maistre  de  ladite 
artillerie  ;  lesquels  durant  toutes  ces  guerres  en 
ont  souffert  de  grandes  peines,  et  se  sont  trouvez 
en  beaucoup  de  périls,  car  ils  y  ont  beaucoup 
fait  leurs  diligences,  et  s'y  sont  bien  acquittez 
de  leur  devoir,  avec  satisfaction  de  tous. 

C'estoit  merveilleuse  chose  à  veoir  les  boule- 


1 .  Écossois. 

2.  Al.  Sire.  (Godefroy.) 


2581  Jean  Chartier.      [Août. -Sept. 

vers,  aprouchemens,  fossez,  trenchées  et  mines 
que  les  dessus  dits  faisoient  faire  devant  toutes 
les  villes  et  chasteaux  qui  furent  assiégez  durant 
icelle  guerre  :  car  de  vérité  il  n'y  a  eu  aucune 
place  et  ville  rendue  par  composicion  ou  aultre- 
ment  qui  n'eust  bien  esté  prinse  d'assault  et  par 
forces  d'armes,  si  on  l'eust  voulu,  à  cause  de  la 
grande  vaillance  et  subtilité  des  gens  de  guerre 
qui  là  estoient  ;  mais  tousjours  quant  lesdites 
places  estoient  fort  serrées  et  prestes  à  estre  atta- 
quées et  emportées  d'assault,  le  roy,  de  sa  bé- 
nignité ,  vouloit  tousjours  qu'on  les  prinst  à  com- 
posicion, afin  d'obvier  et  prévenir  l'effusion  du 
sang  humain,  et  la  destruccion  de  son  pays 
mesme ,  et  du  peuple  qui  estoit  enclos  et  en^ 
fermé  èsdites  forteresses. 

Chapitre  234. 

Cestoient  ceulx  qui  ont  travaillé  à  la  conqueste 
de  Normendie  ou  partie  d'iceulx. 

la  conqueste  de  la  basse  Normendie ,  dont 
estoit  chef  en  son  vivant  le  susdit  duc  de  Bre- 
taigne,  ce  duc  s'y  peina  et  travailla  tant  qu'il 
vesquist,  comme  aussi  fit  le  conte  de  Richemont, 
connestable  de  France,  son  oncle;  le  susdit  feu 
Prégent,  seigneur  de  Coitivy  et  de  Rais,  admirai 
de  France,  que  Dieu  pardoint  !  et  plusieurs  au- 
tres de  considération,  qui  sont  morts  à  cette 
conqueste  et  à  ce  recouvrement.  Et  s'y  em- 
ployèrent encor  beaucoup  le  comte  de  Laval,  le 
seigneur  de  Lohéac ,  mareschal  de  France ,  son 
frère;  le  seigneur  de  Montauban,  mareschal  de 


A 


mÊÊÊimmmÊ^m^ÊÊÊimÊÊSL 


1450]      Chronique  de  Charles  VII.       259 

Bretaigne,  Geoffroy  de  Couvran,  Jamet  deTillay, 
bailly  de  Vermandois,  le  seigneur  de  Bueil, 
comme  aussi  fit  ledit  Tudual  Bourgois,  tant  qu'il 
vesquit,  lequel  estoit  lors  bailly  de  Troyes.  De 
plus,  afm  d'entretenir  le  faict  et  la  charge  de 
ladite  guerre ,  tant  sur  le  faict  de  la  justice  que 
des  finances,  et  pour  conseiller  bien  et  loyale- 
ment  le  faict  et  l'entretènement  des  gens  d'ar- 
mes  pour  le  recouvrement  de  la  duchié,  se  gou- 
vernèrent et  travaillèrent  grandement  le  seigneur 
de  Traisnel ,  chancelier  de  France ,  le  seigneur 
de  Gaucourt,  Messire  Théaude  de  Valepergue, 
bailly  de  Lyon,  et  sire  Jacques  Cueur,  conseiller 
et  argentier  du  roy ,  lequel  inventoit  les  manières 
et  trouvoit  toutes  subtilitez  à  luy  possibles  d'a- 
voir finances  et  recouvrer  argent  de  toutes  parts^ 
dont  il  a  fallu  sans  nombre  pour  entretenir  ies- 
dites  armées  et  souldoyer  les  gens  de  guerre. 
Et  aussi  firent  Messire  Jehan  du  Bar  ou  de  Bar, 
seigneur  de  Baugy,  et  sire  Jehan  Hardouin  ou 
Herdouin,  trésorier  de  France  ;  ce  qui  leur  fut 
grant  honneur,  et  à  tous  les  aultres  qui  y  ont 
travaillé ,  et  qui  ont  contribué  en  cette  par- 
tie ,  chacun  en  son  endroit ,  pour  le  bien  et  le 
service  du  roy. 

Chap^itre  255. 

Comment  le  roy  de  France  se  résolut  d'envoyer  ses 
gens  ou  pais  de  Guyenne  pour  icelluy  conquester. 


près  que  le  roy  très  chrestien  Charles  VII  de 
ce  nom ,  au  moyen  et  conduite  de  la  grâce 
divine  principallement,  et  puis  de  sa  très  noble 


A 


240  Jean  Chartier.  [Sepiemb. 

et  puissant  chevalerie ,  ses  conseillers,  et  autres 
soudoyers  de  divers  estats,  eut  ainsi  conquesté 
sa  duchié  de  Normendie,  qui  avoit  esté  occupée 
par  les  Anglois,  ses  anciens  ennemis ,  l'espace 
de  trente  ans  ou  environ,  et  qu'il  eut  dompté 
tout  le  pais,  et  en  icelluy  mis  bon  régime  et  es- 
tably  bon  gouvernement  et  police  nouvelle, 
mesmement  bonnes  gardes  et  garnisons  de  gens 
de  guerre  pour  la  deffense ,  tant  des  citez,  villes 
fermées,  comme  chasteaux  et  autres  forteresses, 
se  confiant  tousjours  en  la  grâce  et  miséricorde 
de  Dieu,  le  roy  et  le  protecteur  des  roys,  lequel 
veut  à  un  chacun  garder  son  droict,  comme  il 
est  escrit  dans  l'Évangile,  qui  dit  qu^on  doit  ren- 
dre  à  chacun  ce  qui  est  sien ,  délibéra  et  se  dis- 
posa de  s'acheminer  es  marches  et  pais  de 
Guyenne  et  du  Bourdelois,  occupez  et  détenus 
depuis  si  long-temps  qu'il  n'estoit  presque  mé- 
moire du  contraire,  et  ce  en  allant  directement 
contre  justice  et  raison. 

Desquels  pais  les  nobles  et  le  populaire  ont 
esté  tousjours  faulx  et  rebelles  à  la  coronne  de 
France,  au  moins  depuis  deux  cent  ans  en  ça, 
qui  est  grant  espasse  de  temps,  combien  que 
ledit  pais  est  et  a  tousjours  esté  du  domaine  du 
royaulme  de  France.  Parquoy  luy,  voulant  user 
de  conseil  et  faire  meurement  ses  entreprinses, 
comme  saige,  sobtil  et  vaillant  roy,  vint  en  sa 
ville  de  Tours  ou  moys  de  septembre,  l'an  mille 
quatre  cent  cinquante ,  oii  il  convoca  et  fist  as- 
sembler grande  et  notable  chevalerie,  et  là  fut 
délibéré  par  son  conseil,  composé  d'aulcuns  de 
son  sang,  de  prélats,  et  autres  ses  conseillers  et 
cappitaines,  de  envoyer  oudit  pais  de  Guyenne^ 


i4Jo]     Chroniql'E  de  Charles  VII.         241 

après  bonne  provision  et  après  que  suffisante 
garde  auroit  esté  mise  auparavant  dans  le  pais 
de  Normendie. 

Pour  laquelle  province  garder  fut  ordonné 
très  haut  et  puissant  seigneur  Messire  Artus  de 
Bretaigne,  conte  de  Richemont  et  connestable 
de  France,  comme  chef;  etavecluy  les  barons, 
seigneurs,  chevaliers  et  escuyers  dudit  pais  de 
Normendie,  avec  six  cent  lances  et  les  archiers, 
payez  par  chacun  mois,  et  grand  nombre  de 
francs-archiers  ordonnez  de  par  le  roy.  Et  à 
Messire  Pierre  de  Bresay,  grant  séneschal  de 
Normendie,  fut  baillée  la  garde  de  la  ville  de 
Rouen  et  du  pais  de  Caux. 

Par  après  le  roy  ordonna  et  fit  résoudre  en  ce 
mesme  conseil  de  entrer  oudit  pais  de  Guyenne, 
et  aller  mectre  le  siège  devant  la  ville  de  Ber- 
gerac, assise  en  iceluy  pais,  en  la  conté  de  Péri- 
gord,  sur  la  rivière  de  Dourdaine  ou  Dordon- 
gne.  Pour  ce  sujet  il  fist  son  lieutenant  hault  et 
puissant  seigneur  le  conte  de  Penthièvre  et  de 
Pierregort  ou  Périgort,  viconte  de  Limoges,  le- 
quel accepta  et  print  toute  la  charge  de  ce  siège. 
Et  partirent  en  sa  compaignie  Messire  Charles 
de  Culant,  seigneur  de  Jallongnes  et  mareschal 
de  France  ;  Poton  de  Saintrailles,  bailly  de  Berry 
et  grant  escuyer  d'escuyerie  du  roy;  Geoffroy 
de  Sainct-Belin,  Joachim  Rouault,  Pierre  de 
Louvain ,  avec;  plusieurs  autres  seigneurs,  che- 
valiers, escuyers,  et  autres  gens  de  guerre,  se 
montans  à  cinq  ou  six  cent  lances,  sans  les  ar- 
chiers. Lesquels  misdrent  le  siège  devant  fort 
hardiment  et  très-vaillemment ,  tellement  que 
par  leur  puissance ,  prouesse  et  bon  gouverne- 

Jian  Charticr.  Il,  i6 


242  Jean  Chartier.  [Octobre 

ment,  après  l'artillerie  venue  et  conduite  par 
Maistre  Jehan  Bureau,  trésorier  de  France,  le- 
quel estoittrès  diligent  et  actif  en  faict  de  guerre, 
fut  rendue  ladite  ville  de  Bergerac  en  l'obéis- 
sance du  roy,  ou  mois  d'octobre  ensuivant. 

Puis  s'en  retournèrent  lesdits  seigneurs  et  les 
gens  de  leur  dite  corapaignie  eulx  yverner  es 
logis  et  pais  à  eulx  ordonnez.  Et  ensuite  fut 
constitué  cappitaine  et  gouverneur  dudit  Ber- 
gerac Messire  Philippes  de  Culant  dessusdit, 
ayant  en  sa  compaignie  cent  lances  et  les  ar- 
chiers  ;  et  les  Anglois  qui  estoient  en  icelle  ville 
s'en  allèrent  où  bon  leur  sembla,  leurs  corps, 
chevaux  et  biens  saufs,  comme  par  l'appoincte- 
ment  et  composicion  avoit  esté  dit  et  arresté  : 
aussi  dévoient  y  demeurer  les  habitans,  s'ils  vou- 
loient ,  en  faisant  au  roy  le  serment  en  tel  cas 
accoustumé,  et  y  faire  et  y  exercer  leurs  labeurs 
et  mestiers  comme  auparavant. 

Chapitre   236. 

Comment  les  seigneurs  de  France  aVerent  mectre 
le  siège  et  prendre  d'assault  Jansac  ' . 

En  ce  mesme  temps  et  an,  lesdits  seigneurs 
et  leur  compaignie  s'en  allèrent  devant  ung 
chastel  nommé  Jansac  ou  Jonsac,  espérans  y 
mectre  le  siège  :  ce  chastel  est  assis  et  situé  sur 
ladite  rivière  de  Dordongne,  lequel  fut  inconti- 
nent prins  d'assault;  et  y  eust  des  assallans  sept 
ou  huict  de  navrez ,  et  des  Anglois  trente  cinq  ^ 

j,  Jonzac. 

2.  (Godefroy).  Ms.  de  Rouefi  :  vingt-cinq. 


14^0]    Chronique  de  Charles  VII.         24J 

mors  ou  environ;  le  reste  y  fut  prins  prisonnier. 
Et  par  ainsi  demoura  cette  place  en  l'obéissance 
du  roy.  Puis  après  en  ce  mesme  endroit  se  di- 
visa l'armée,  dont  il  s'en  alla  partie  devant 
Montferrand,  où  ils  tinrent  le  siège  par  certaine 
espace  de  temps ,  où  il  fut  fort  assally,  mais  pou 
deffendu;  carie  seigneur  de  ce  lieu,  voyant  contre 
luy  si  grosse  assemblée  de  gens,  eut  paour,  et  se 
rendit  prisonnier  et  mist  la  place  es  mains  des 
François.  Par  ainsi  demoura  encor  ladite  place 
en  l'obéissance  du  roy,  où  fut  mise  bonne  gar- 
nison pour  la  garde  d'icelle. 

Depuis,  et  incontinent  après,  sans  aulcune 
intervalle  ny  perte  de  temps,  s'en  alla  cette 
armée  victorieuse  devant  une  ville  nommée 
Saincte-Foy,  assise  sur  ladite  rivière,  laquelle 
se  rendit  pareillement  sans  contredit  :  il  fut  laissé 
bonne  garnison  en  icelle  place  pour  le  roy. 

En  après,  la  mesme  armée,  en  poursuivant 
tousjours  sa  bonne  fortune,  s'en  alla  devant  une 
place  nommée  Chalais ,  et  devant  icelle  arrivè- 
rent les  François  le  jeudi  '  jour  du 

moys  d'octobre ,  et  y  fut  ledit  siège  par  certaine 
espace  de  temps  ;  après  lequel  les  Anglois  estans 
dedens,  jusques  au  nombre  de  cinquante  -  lan- 
ces ,  ayans  le  cœur  failly  pource  qu'ils  voyoient 
telle  compaignie  devant  eulx ,  se  rendirent  par 
composicion  telle  qu'ils  s'en  iroient  leurs  corps 
et  biens  saufs ,  et  misdrent  la  place  en  la  main 
du  roy;  pour  laquelle  garder  fut  commis  et  or- 
donné Pierre  de  Louvain. 

1 .  Aucun  texte,  manuscrit  ou  imprimé,  ne  donne  le  quan- 
tième. 

2.  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  ;  quarante. 


244  Jean  Chartier.  [Oct.  i6 

Chapitre  237. 

De  la  sentence  prononcée  contre  Maisîre  Jehan  de 
Xancoins,  receveur  général  des  finances. 


L 


e  seiziesme  jour  d'octobre  ou  environ ,  oudit 
lan  mille  quatre  cent  cinquante,  fut  arresté 
prisonnier  Maistre  Jehan  de  Xaincoings,  rece- 
veur général  des  finances  du  roy,  lequel  fut  mis 
et  serré  dans  le  chastel  de  Tours ,  pource  qu'il 
avoit  mauvaisement  distribué ,  dissipé  et  mal  em- 
ployé les  deniers  de  sa  recepte ,  tellement  que 
le  roy,  à  son  grant  besoing ,  ne  pouvoit  fmer 
d'argent  pour  payer  les  soudayers  et  gens  de 
guerre  estans  à  son  service,  ou  faict  de  la  guerre 
de  son  pais  de  Guyenne,  mais  luy  convint  trou- 
ver aultres  moyens  merveilleux  pour  avoir  finan- 
ces; car  aultrement  son  faict  eust  esté  mal,  pour 
parvenir  à  son  intencion. 

Or  il  est  vray  que  depuis  que  ce  receveur  eut 
esté  audit  chastel  en  prison  et  ainsi  renfermé,  il 
fut  questionné  par  aucuns  du  grant  conseil  du 
joy  et  autres  clercs  voyans  clair  et  bien  cognois- 
sans  en  matière  de  finances.  Là  où  il  fut  trouvé, 
par  sa  propre  confession ,  avoir  encouru  crime 
de  lèze-majesté;  c'est  assavoir,  pour  les  deniers 
du  roy  qu'il  avoit  desrobez  en  grandes  et  exces- 
sives sommes,  comme  pour  certaines  ratures  par 
luy  faictes  en  aucunes  lettres.  Parquoy  fut  réputé 
faussaire,  et  avoir  encouru  les  peines  capitales, 
qui  luy  eust  voulu  faire  bonne  justice,  et  garder 
la  rigueur  de  justice;  mais  le  roy,  qui  tousjours 
a  esté  fort  doux  et  miséricordieux,  en  conson- 


1450J      Chronique  de  Charles  VII.        24J 

nant  au  dit  de  nostre  sauveur  :  nolo  mortem  pecca- 
îoriSy  etc.,  luy  fist  de  criminel  civil.  Pource,  pour 
les  grands  et  énormes  cas  par  luy  confessez ,  et 
bien  considérez,  il  fut  condamné  par  la  bouche 
du  chancelier  de  France  à  tenir  prison  fermée 
certaine  espace  de  temps ,  avec  confiscation  de 
tous  ses  biens  ;  desquels  le  roy  donna  un  hostel  ' 
qu'il  avoit  fait  faire  à  Tours  à  très  hault  et  très 
puissant  seigneur  Monseigneur  le  conte  de  Du- 
nois  et  de  Longueville.  Et  outre  plus,  fut  ledit 
Xaincoings  condamné  de  payer  et  restituer  au 
roy  la  somme  de  soixante  mille  escus  d'or,  qui 
sembloit  estre  bien  peu  de  chose  au  regard  de  ce 
qu'il  avoit  pillé  et  desrobé,  comme  sa  propre 
confession  le  portoit,  et  pour  faire  ses  plaisances 
mondaines. 

Avec  luy  fut  aussi  constitué  prisonnier  ung 
nommé  Jacques  Charrier,  clerc  de  ce  mesme  re- 
ceveur ,  mais  il  fut  mis  en  prison  séparée  ;  lequel, 
par  le  commandement  de  son  maistre  et  comme 
complice  dudit  crime,  avoit  rayé  et  regraté  plu- 
sieurs sommes  de  deniers ,  pour  icelles  convertir 
au  dommaige  et  à  la  perte  du  roy;  et  au  con- 
traire à  leur  prouffit.  Pourquoy  il  avoit  encouru 
sentence  capitale ,  si  la  grâce  et  miséricorde  du 
roy  ne  se  fust  pareillement  estendue  sur  luy.  Et 
est  cette  affaire  bien  à  noter  pour  donner  exemple 
aux  autres,  et  pour  plusieurs  autres  causes. 

1.  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  :  chasteau.  ' 


246  Jean  Chartier.  [Oct.  ]i- 

Chapitre   258. 

Du  rencontre  fait  par  les  Françoys  sur  les  Anglois 
entre  Bourdeaux  et  l'ille  de  Madoc. 

Audit  an,  le  dernier  jour  d'octobre ,  veille  de 
la  feste  de  la  Toussaint,  le  seigneur  d'Orval, 
troisiesme  fils  du  conte  d'Albret,  et  autres,  furent 
loger  eulx  et  leur  compaignie  en  la  cité  de  Basas, 
de  laquelle  ils  partirent  pour  aller  courir  le  pais 
du  Bordelois.  Et  estoient  avec  luy  en  ladite  com- 
paignie Estienne  de  Tholeresse  dit  de  Vignoles, 
Robin  Petit-Loup,  cappitaine  des  Escossois,  ung 
cappitaine  nommé  l'Espinasse,  et  plusieurs  autres 
gens  de  guerre ,  jusques  au  nombre  de  quatre  à 
cinq  cent  combatans ,  désirans  de  guerroyer  et 
surmonter  les  Anglois,  les  anciens  et  plus  dan- 
gereux ennemis  du  royaume  de  France,  estans  à 
Bourdeaux  et  es  environs  de  cette  ville. 

A  ce  subjet,  ils  se  misdrent  en  chemin  pour 
aller  faire  leur  course  jusques  en  l'ille  de  Madoc. 
Sur  lequel  chemin  ils  repeurent  et  se  rafraîchi- 
rent es  bois ,  en  ung  lieu  estant  à  deux  lieues 
près  de  Bourdeaux. 

Le  lendemain ,  premier  jour  de  novembre  et 
feste  de  la  Toussaint,  le  plus  matin  qu'ils  peurent 
monter  à  cheval,  cuidant  entrer  en  ladite  isie, 
leur  vindrent  nouvelles  que  ceux  de  la  cité  de 
Bourdeaux ,  tant  de  gens  de  guerre  comme  po- 
pulaire ,  estoient  sur  les  champs  au  nombre  de 
huit  à  neuf  mille  Anglois ,  tant  de  pié  comme  de 
cheval ,  pour  combatre  ledit  seigneur  d'Orval  et 


Nov.  I,  1450]  Chron.  de  Charles  VII.     247 

sa  compaignie.  Mais  néantmoins  lesdits  François 
ne  laissèrent  point  pour  cela  leur  entreprise  ; 
ains  iceluy  d'Orval ,  meu  de  franc  et  hardy  cou- 
rage ,  et  tenant  ferme  résolution ,  mit  ses  gens  en 
bonne  ordonnance,  en  actendant bataille d'iceulx 
Anglois ,  combien  qu'ils  fussent  en  bien  moindre 
nombre  que  les  Anglois,  accompagnez  des  habi- 
tans  dudit  Bourdeaux  et  du  pais  d'environ , 
desquels  estoit  conduiseur  le  maire  dudit  lieu. 
Adonc  commencèrent  les  coureux  dudit  seigneur 
d'Orval  à  leur  aller  faire  barbe  et  bon  visage, 
et  ledit  seigneur  fit  tousjours  marcher  ses  gens 
en  belle  bataille ,  et  par  belle  ordonnance  contre 
lesdits  Anglois.  Lesdits  coureux  prindrent  ung 
gentilhomme  nommé  Guillart  de  la  Tour,  dudit 
Bourdeaux ,  bon  prisonnier  ;  et  tant  tost  se  trou- 
vèrent les  deux  batailles  l'une  devant  l'autre, 
de  costé  d'ung  boucage,  près  de  Bourdeaux. 
Là  il  fut  si  vaillemment  combatu  par  les  gens  du 
roy,  qu'il  y  mourut  dix  huit  cent  hommes  ou 
environ  des  Anglois  et  des  Bourdelois,  tant  sur 
le  champ  qu^à  la  poursuyte  de  ceulx  qui  s'en- 
fuirent; dont  fut  le  principal  mis  en  fuyte,  le 
susdit  maire  de  Bourdeaux ,  lequel  estoit  à  che- 
val ,  et  qui  abandonna  tous  ses  gens  de  pié ,  les- 
quels il  avoit  mis  devant  pour  faire  frontière  de 
leur  bataille.  Outre,  et  par  dessus  les  morts, 
furent  prins  et  demourèrent  prisonniers  en  cette 
action ,  au  profit  d'iceulx  François ,  douze  cent 
hommes,  qui  fut  grant  honneur  et  profit  audit 
seigneur  et  à  ses  adherans  ;  mesmement  veu  le 
petit  nombre  de  gens  qu'ils  estoient  au  regard 
de  leurs  ennemis.  Et  en  dévoient  bien  regracier 
et  remercier  Dieu ,  et.  ensuite  tous  les  saincts, 


248  Jean  Chartier.       [Nov.  ^,  1450 

dont  il  estoil  et  se  célébroit  la  feste  et  solenmité 
ce  jour  là. 

Audit  an,  le  lendemain  du  jour  des  morts, 
troisiesme  jour  de  novembre,  Pierre,  duc  de 
Bretaigne,  vint  devers  le  roy,  son  souverain 
seigneur,  pour  luy  faire  hommaige  de  son  duchié 
de  Bretaigne  et  aussi  de  la  conté  de  Montfort , 
et  luy  fist  le  serment  en  tel  cas  requis  et  accous- 
tumé.  Et  le  luy  fit  faire  Monseigneur  le  conte  de 
Dunois  et  de  Longueville  ,  comme  grant  cham- 
bellan de  France,  lequel  print  la  ceinture,  l'espée 
et  le  bouclier  de  ce  duc ,  comme  à  luy  de  droit 
appartenant.  Après  ledit  serment  fait,  le  chance- 
lier de  France  luy  dit  qu'il  devoit  et  estoit  homme- 
lige  du  roy  ',  à  cause  de  sondit  duchié.  A  quoy 
fut  respondu  par  le  chancelier  dudit  duc  que, 
sauf  la  révérence  du  roy  et  de  luy,  il  n'estoit  pas 
homme-lige  à  cause  d'iceluy  duchié.  Sur  quoy  ils 
furent  en  grande  altercation  par  aucune  espace 
de  temps.  Finalement  le  roy  le  receut  à  foy  aux 
u  set  coustumes  ainsi  comme  ses  prédécesseurs 
ducs  de  Bretaigne  avoient  fait. 

Et  après,  sans  intervalle,  ce  duc  fit  au  roy 
ung  autre  hommage  pour  son  conté  de  Montfort; 


I.  (Godefroy).  Le  texte,  dans  le  Ms.  de  Rouen  porte  : 
«  A  quoy  le  chancelier  du  duc  de  Bretaigne  respondit  qu'il 
estoit  homme  lige  à  cause  de  ladite  conté,  mais  non  pas  à 
cause  de  la  duchié.  Mais  ce  non  obstant  le  roy  le  receut  aux 
us  et  coustume  que  ses  prédécesseurs  ducs  avoient  fait.  Et 
ce  fait,  fut  receu  ledit  duc  à  grant  chère,  seigneurie  et  che- 
vaîierie ,  en  un  lieu  nommé  Monbason,  où  le  roy  se  tenoit 
pour  lors,  et  festié  de  dames  et  damoiselles;  lequel  s'aquicta 
grandement  envers  elles.  Et  illec  furent  faictes  jouxtes  et 
auîtres  esbatemens  l'espace  de  quinze  jours ,  où  estoit  pa- 
raillement  !e  conte  de  Richemont,  connestable  de  France.» 


Avril  1451]     Chron.  de  Charles  VII.        249 

pour  lequel  il  confessa  estre  son  homme  et  vassal- 
lige.  Et  à  ce  fut  receu  à  grant  chère  du  roy,  et  de 
toute  sa  seigneurie  et  de  sa  chevalerie.  Il  sé- 
journa cependant  en  une  petite  ville  et  chastel 
nommé  Monbason,  oi^i  le  roy  se  tenoit  pour  lors. 
Ouquel  lieu  ledit  duc  fut  grandement  festoyé  des 
dames  et  des  damoiselles,  lequel  aussi  de  son 
costé  s'acquitta  grandement  envers  elles.  Mon- 
seigneur de  Villequier,  escuyer,  et  mademoiselle 
sa  femme  ',  estoient  lors  en  grande  authorité  en 
la  cour  du  roy.  Après  ce,  il  y  eut  de  grosses 
joustes  et  aultres  esbatemens  durant  quinze  jours 
ou  environ  que  ledit  duc  fut  ainsi  auprès  du  roy. 
Au  reste,  ce  duc  vint  bien  en  point  et  en  belle 
compaignie;  car  estoit  avec  luy  le  conte  de  Ri- 
chement, connestable  de  France,  et  plusieurs 
aultres  seigneurs,  chevalliers  et  escuyers,  jus- 
ques  au  nombre  de  quatre  à  cinq  cent  chevaulx. 

Chapitre  259. 

Comment  les  Françoys  alèrent  mectre  le  siège  devant 
le  chastel  de  M  ont- Guy  on ,  en  Guyenne. 

En  l'an  ensuivant,  mille  quatre  cent  cinquante 
.et  ung  2,  le  roy  estant  en  sa  cité  de  Tours, 
ordonna  le  conte  de  Dunois  et  de  Longueville 
son  lieutenant  général  pour  aller  en  sa  duchié 
de  Guyenne,  et  icelle  réduire  et  remectre  en  son 
obéissance.  Et  pour  ce  vint  audit  lieu  de  Tours 

1.  Antoinette  de  Maignelais.  La  femme  d'un  écuyer  étoit 
àamoisdky  et  la  femme  d'un  chevalier,  dame.  Voy.  ci-des- 
sus ,  p.  213,  note  1. 

2.  Pâques  le  2j  avril. 


250  Jean  Chartier.  [Mai  6 

au  commencement  du  moys  de  may,  puis  manda 
le  roy  plusieurs  seigneurs,  chevaliers  et  escuyers, 
que  chacun  se  préparast  pour  aller  en  sa  com- 
pagnie à  la  conqueste  de  sondit  pais  et  duchié  de 
Guyenne.  Et  pour  ce  départit  sondit  lieutenant, 
avec  grant  et  notable  chevallerie  et  grant  com- 
paignie  de  gens  de  guerre ,  et  alla  premier  mec- 
tre  le  siège  devant  ung  chastel  nommé  Mont- 
guyon. 

Auquel  lieu  vint  au  service  du  roy  le  conte 
d'Engoulesme,  frère  légitime  du  duc  d'Orléans 
et  cousin  germain  du  roy;  Jehan  Bureau,  tréso- 
rier de  France ,  Pierre  de  Louvain  et  plusieurs 
autres  chevaliers,  escuyers  et  gens  de  guerre, 
jusques  au  nombre  de  quatre  cent  lances,  et  les 
archiers  et  guysarmiers  avec  trois  mille  francs- 
archers  ,  qui  tinrent  ledit  siège  vaillemment ,  en 
attendant  tousjours  plus  grant  nombre  de  troupes 
qui  devoit  venir.  Ledit  siège  fut  là  tenu  par  l'es- 
pace de  huit  jours  on  environ.  Et  estoit  cappi- 
taine  dudit  chastel,  pour  les  Anglois,  .Regnaud 
de  Sainct-Jehan ',  escuyer  gascon  et  serviteur 
du  captau  de  Buch ,  avec  certain  nombre  de 
souldoyers  et  gens  d'armes.  Lequel,  voyant  ne 
pouvoir  résister  à  la  puissance  qui  devant  luy 
estoit,  fit  certain  appoinctement  avec  les  sei- 
gneurs dessusdits,  en  la  manière  qui  s'ensuit: 

Appoinctement 

Fait  entre  Messeigneurs  de  Rochechouart . 
de  La  Rochefoucault  et  Maistre  Jehan  Bureau, 

I.  (Godefroy;.  Ms.  de  Rouen  :  Ernault  de  Saint-Julien. 


i4J«]      Chronique  de  Charles  VII.        2ji 

conseiller  du  roy,  nostre  souverain  seigneur,  et 
trésorier  de  France,  pour  et  au  nom  de  Mes- 
seigneurs  les  contes  d'Angolesme  '  et  de  Dunois, 
lieutenant  du  roy,  d'une  part,  et  Arnoul  de 
Sainct-Jean ,  escuyer  et  cappitaine  de  la  place 
et  du  chastel  de  Montguyon,  pour  la  réduction 
d'icelle  place,  d'autre  part. 

1 .  Premièremenî.  Ledit  Arnoult  baillera  cette 
place  à  mesdits  seigneurs  les  contes  d'Angou- 
lesme  et  de  Dunois ,  ou  à  telle  personne  qu'il 
leur  plaira  ordonner,  dedens  le  jour  de  mardy, 
neuf  heures  du  matin,  prochain  venant,  ou  cas 
que  dedens  iceluy  jour  et  icelle  heure  ceulx  du 
party  dudit  Arnoult  ne  se  trouveroient  si  forts 
devant  icelle  place  que  par  la  puissance  d'armes 
ils  peussent  faire  départir  mesdits  seigneurs  les 
contes  dessusdits  du  lieu  qu'ils  prendront  et 
tiendront  devant  icelle  place  ;  et  aussi  cepen- 
dant ne  pourra  ce  cappitaine  recevoir  ny  admettre 
aucune  personne  en  icelle  place. 

2.  Item.  S'en  pourra  aller  iceluy  Arnoult,  ou 
Arnaud ,  le  susdit  jour  de  mardy  à  ladite  heure 
de  neuf  heures,  et  aussi  ceulx  estans  dedens 
icelle  place,  avec  tous  leurs  biens  et  habillemens 
de  guerre ,  desquels  tout  homme  se  peut  aider 
en  guerre  ,  soit  à  pié,  soit  à  cheval. 

5.  Item.  Laisseront  ceulx  estans  dedens  ladite 
place  toute  l'artillerie  quelconque  qui  y  est,  ex- 
cepté celle  dessusdite  qu'on  porte  en  guerre  à 
pied  et  à  cheval,  et  ne  la  gasteront  ou  endom- 
mageront en  aucune  manière ,  mais  la  bailleront 
par  déclaracion  et  par  escrit  avant  que  de  partir. 

I.  Jean  d'Orléans,  frère  du  duc  Charles. 


L 


252  Jean  Chartier.  [Mai  6 

4.  Item.  Demeureront  en  icelle  place  tous  les 
prisonniers  et  scellez  qu'ils  peuvent  avoir,  outre 
auoy  ils  quicteront  et  deschargeront  de  toutes 
debtes  et  promesses  qu'ils  peuvent  avoir  d'aul- 
cuns  estans  du  party  et  dans  le  pais  du  roy, 
excepté  des  debtes  qui  sont  deubes  au  susdit 
Arnoult  pour  response  de  prisonniers  ;  et  aussi 
quitteront  ils  tous  appactis,  et  les  arrérages 
d'iceulx. 

j.  Item  S'il  y  a  aulcuns  dans  ladite  place  qui 
autresfois  aient  esté  du  party  du  roy,  ils  y  demou- 
reront  à  la  voulenté  et  discrécion  de  mesdits  sei- 
gneurs. 

6.  Item.  S'il  y  a  aulcuns  dans  cette  place  qui 
veuillent  y  demourer  et  faire  le  serment  d'estre 
bons  et  loyaulx  au  roy,  ils  y  seront  receus ,  et 
leur  demeureront  tous  leurs  biens  et  héritaiges 
quelconques. 

7.  Item.  S'il  y  en  avoit  aulcuns  d'icelle  place 
et  du  pais  d'environ  qui  de  présent  ne  fussent 
en  icelle  et  qui  y  voulussent  retourner  et  faire  le 
serment  comme  dessus,  ils  le  pourront  faire,  et 
ils  seront  receus  par  le  cappitaine  dudit  lieu , 
en  faisant  le  serment ,  et  auront  terme ,  pour  ce 
faire,  quinze  jours  entiers,  à  compter  de  la  date 
du  jourd'huy. 

8.  Item.  Ledit  Arnoult ,  et  ceux  d'icelle  place 
qui  s'en  voudront  aller,  auront  bon  et  loyal 
sauf-conduit  pour  aller  où  bon  leur  semblera 
en  leurdit  party,  avec  leurs  biens,  et  auront 
voitures  ou  bestes  pour  les  emporter  à  leurs 
despens  jusques  à  Liborne ,  en  baillant  bonne 
seureté  de  les  renvoyer  au  party  du  roy  de 
France. 


14$  i]    Chronique  de  Charles  VII.         255 

9.  Item.  Pour  faire  et  accomplir  les  choses 
dessusdites  de  la  part  dudit  Arnoult ,  il  baillera 
quatre  oustages  de  ceulx  estans  en  ladite  place 
es  mains  desdits  seigneurs ,  jusques  à  ce  que  cette 
place  soit  rendue. 

10.  Item.  Pendant  ledit  temps  de  neuf  heures 
du  matin,  chacun  pourra  besongner  de  son  costé  ; 
c'est  assavoir  ceulx  tenans  ledit  siège  dedens  le 
pais  qu'ils  occupent,  et  ceux  d'icelle  place  dedens 
et  devent  leur  place  et  les  fossez  d'icelle,  ainsi 
que  bon  leur  semblera. 

Lesquels  appoinctemens  et  articles  les  dessus- 
nommez,  commis  de  la  part  de  mesdits  seigneurs 
les  contes  d'une  part,  et  ledit  Arnoul,  ou  Arnaud, 
d'autre ,  ont  juré  et  promis  entretenir  de  point  en 
point ,  sans  en  rien  les  enfraindre  :  tesmoins  leurs 
seings  manuels  mis,  et  leurs  seaulx  attachez  au- 
dit appoinctement,  le  sixiesme  jour  du  mois  de 
may  mille  quatre  cent  cinquante  et  ung. 

Or  pource  que  ledit  Arnoul,  ou  Arnaud,  n'eust 
aulcun  secours  des  gens  de  son  party,  le  mardy 
dessusdit,  en  accomplissant  sa  promesse,  rendit 
cette  place  de  Montguyon ,  et  la  remist  en  la  main 
du  roy,  l'an  et  le  jour  dessusdits;  après  quoy  il 
y  fut  estably  une  quantité  de  gens  d'armes  et 
d'archiers,  pour  garder  et  deffendre  la  place. 


2J4 


Jean  Chartier.         [Mai  1 5-20 


Chapitre  240. 

Comment  les  dessusdiîs  seigneurs ,  après  la  redduc- 

îion  dudit  Montgayon ,  allèrent  mecîre  le 

siège  devant  la  ville  de  Blaie. 

Audit  an  mille  quatre  cent  cinquante  et  ung, 
le  quinziesme  '  jour  dudit  moys  de  may, 
après  la  redduction  de  ce  lieu  de  Montguyon, 
ledit  conte  de  Dunois ,  lieutenant  du  roy,  et  les 
autres  seigneurs  dessusdits ,  allèrent  mectre  le 
siège  devant  l'une  des  portes  de  la  ville  de  Blaye. 
Là  se  joignit  avecluy  Maistre  Pierre  de  Beauvau, 
seigneur  de  la  Bessière ,  lieutenant  du  conte  du 
Maine  et  gouverneur  de  ses  gens  d'armes,  et 
Geoffroy  de  Sainct-Belin,  lesquels  avoient  en  leur 
compaignie  huit  vingt  lances ,  et  les  archiers  et 
guysarmiers.  Et  là  trouvèrent  Messire  Jacques 
de  Chabannes,  grant  maistre  d'hostel  du  roy,  et 
Joachin  Rouault,  lesquels,  avec  leur  compai- 
gnie, se  misdrent  du  costé  et  devers  le  chastel, 
et  se  logèrent  en  la  Malladerie,  ayans  avec  eulx 
deux  cent  lances  et  les  archiers ,  et  deux  mille 
francs-archiers. 

Et  là  leur  arriva  par  la  mer  grant  foison  de 
navires,  dont  estoit  chef  et  gouverneur  Maistre 
Jehan  Le  Boursier,  général  de  France.  Èsquelles 
navires  avoit  grant  multitude  de  gens  d'armes  et 
de  traict,  et  bonne  provision  de  diverses  sortes 
de  vivres ,  pour  ravitailler  l'ost  qui  estoit  à  ce 
siège  de  Blaye.  Lesquelles  navires ,  en  appro- 


( 


}.  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  :  seiziesme. 


1451]    Chronique  de  Charles  VII.         255 

chant  dudit  ost ,  trouvèrent  devant  le  port  d'icelle 
ville  cinq  gros  vaisseaux  des  ennemis  bien  ar- 
mez ,  lesquels  estoient  venus  de  Bourdeaux  pour 
advitailler,  secourir  et  aider  les  assiégez  de  la- 
dite ville  de  Blaye  ;  et  là  fut  combatu  très-vail- 
lamment ,  et  tellement  que  les  navires  des  Fran- 
çois mirent  en  fuite  ceux  des  Anglois ,  desquels 
en  y  eust  plusieurs  de  mors  et  navrez.  Et  leur 
convint  bien  à  haste  désancrer  et  destacher  leurs 
vaisseaux,  poux  eulx  enfouir  droit  à  Bourdeaulx. 
Et  les  chassèrent  en  ce  rencontre  les  François 

Cl 

jusques  au  port  de  Bourdeaulx. 

A  laquelle  poursuite  et  attaque  se  gouverna 
ledit  Jehan  Le  Boursier  très  vaillemment  et  sage- 
ment, comme  pareillement  firent  ceulx  de  sa 
compaignie.  Puis  il  s'en  retourna  avec  ses  na- 
vires devant  le  port  de  Blaye,  afin  qu'aucun 
secours  ny  vivres  ne  peussent  entrer  par  mer 
ny  par  terre  en  ladite  ville  ,  laquelle  par  ce 
moyen  fut  toute  assiégée  par  mer  et  par  terre 
de  toutes  parts.  Et  environ  deux  jours  après  ce 
faict ,  le  conte  de  Penthièvre  arriva  audit  siège 
atout  cent  lances  et  trois  cent  arbalestriers ,  et 
se  loga  dans  le  camp  du  mesme  costé  oij  estoit 
logé  le  conte  de  Dunois.  Et  adonc  furent  faictes 
devant  cette  ville  de  grandes  aprouches  ,  mines, 
fossez  et  trenchées,  et  fut  furieusement  batue 
de  grosses  bombardes  et  canons ,  tellement  que 
la  muraille  en  fut  toute  abbatue  en  plusieurs 
lieux. 

Dedens  ladite  ville  estoient ,  pour  la  défense 
d'icelle,  la  pluspart  des  plus  vaillans  hommes  de 
guerre  de  la  duchié  de  Guyenne  tenans  le  party 
du  roy  d'Angleterre.  Et  environ  le  vingtiesme 


2^6  Jean  Chartier. 

jour  dudit  moys  de  may,  vinrent  ung  peu  devant 
soleil  couchant,  à  Pheure  que  on  change  le  guet, 
aulcuns  des  francs-archiers  de  la  compaignie 
Jehan  de  Meause,  nommé  le  seigneur  de  Mau- 
gouverne,  et  les  gens  de  Pierre  de  Louvain, 
qui  montèrent  sur  les  muralles  de  cette  ville 
assiégée.  Et  adonc  commença  l'assault  de  toutes 
parts,  tellement  que  la  ville  fut  prinse  à  cette 
première  attaque,  où  demourèrent  bien,  que  mors 
que  prins,  environ  deux  cent  Anglois.  Les  autres 
se  retrahirent  à  grant  haste  dedens  le  chastel, 
c'est  assavoir  le  maire  et  le  soubsmaire  de  Bour- 
deaulx,  le  sire  de  Lesparre,  le  seigneur  de 
Montferrant,  et  plusieurs  autres  seigneurs  et 
gens  de  guerre,  jusques  au  nombre  de  deux 
cent  hommes,  contre  lesquels  furent  faictes  in~ 
continent  de  grans  et  terribles  aprouches ,  et  telle- 
ment qu'ils  ne  peussent  évader  ne  par  mer  ne  par 
terre,  ne  à  eulx  estre  donné  aulcun  secours. 

Ce  que  voyans  iceulx  assiégez ,  et  qu'ils  ne 
pouvoient  eschapper  ny  avoir  secours  et  par 
mer  et  par  terre ,  traictèrent  de  eulx  rendre  et 
mectre  ce  chastel  en  la  main  et  l'obéissance  du 
roy  de  France.  Aussi  leur  fut  faicte  et  accordée 
bien  gracieuse  composicion  par  les  seigneurs 
françois  tenans  ce  siège,  suivant  la  manière  et 
la  forme  qui  s'ensuit  : 

Traitié  et  Appoinctement 

Fait  entre  Messeigneurs  le  grant  Maistre 
d'hostel  ',  le  seigneur  d'Estrac*,  Maistre  Jehan 

1 .  Jacques  de  Chabannes.  Voy.  Charles  VII  et  ses  conseil- 
lers, i^SS,  in-8,  chapitre  des  grands  officiers  de  la  couronne. 

2.  Ou  de  Lestart  ou  des  Cars. 


14$ i]    Chronique  de  Charles  VII.         257 

Bureau,  conseiller  du  roy,  trésorier  de  France, 
Messire  Jehan  le  Boursier,  seigneur  d'Esternay, 
général  de  France,  et  Jouachim  Rouault,  seigneur 
du  Bois-Mesnard ,  commis  par  Monseigneur  le 
conte  de  Dunois ,  lieutenant  général  du  roy  sur 
le  faict  de  sa  guerre ,  d'une  part  ;  et  Messire 
Gadifer  Chartreuses,  chevalier,  maire  de  Bour- 
deaulx  ';  Pierre  de  Monferrand  dit  Latrau,  au- 
trement appelle  soudic  de  Lastran  ;  le  seigneur 
de  Lesparre,  Thomas  Gassiet,  Gaciet  ou  Gatier, 
sousmaire  dudit  Bourdeaulx,  et  Roland  Charnau 
ou  Chanat,  esleu,  tous  estans  en  garnison  ou 
chastel  de  Blaye  pour  le  roy  d'Angleterre,  d'au- 
tre part ,  pour  la  réduction  et  réddicion  dudit 
chastel  et  donjon ,  en  la  manière  qui  s'ensuit  : 

1.  Premièrement.  A  esté  appoincté  et  accordé 
entre  les  seigneurs  dessusdits  que  lesdits  maire 
de  Bourdeaulx  et  autres  d'icelle  garnison  dudit 
chastel  de  Blaye  mectront  et  rendront  réelle- 
ment et  de  fait  lesdits  chastel  et  donjon  es  mains 
de  mondit  seigneur  le  conte  de  Dunois,  ou  de 
ses  commis,  pour  le  roy  de  France  nostre  sire, 
dedens  ce  mesme  jour. 

2.  hem.  Délaisseront  en  iceux  chastel  et  don- 
jon tous  leurs  biens  quelconques,  or,  argent  et 
artillerie  estans  dedens,  et  iceux  mectront  ou  fe- 
ront mectre  en  bon  et  léal  inventoire  avant  qu'ils 
partent,  sans  les  dégaster  ou  en  cacher  et  celer 
aulcune  chose. 

3.  hem.  Demoureront  tous  ceux  estans  en  ces 
chastel  et  donjon  prisonniers  à  la  voulenté  du 

I,  Ms.  de  Rouen  :  Pierre  dudit  Monferrant,  soubzdit  de 
la  Trau  et  seigneur  de  Lespare. 

Jean  Chartier.  II.  17 


2j8  Jean  Chartier.  [Mai  24 

roy,  sauf  leurs  vies  ;  et  s'il  plaist  au  roy  de  France 
ou  à  monseigneur  le  conte  de  Dunois  de  déli- 
vrer les  dessusdits  ou  aulcuns  d'eulx  plustost  et 
avant  le  temps  et  terme  de  quatre  mois  prochai- 
nement venans,  sous  les  moyens  et  tractez  qui 
seront  pour  ce  sujet  avisez,  néantmoins  ils  ne 
pourront  jamais  prendre  les  armes  à  l'encontre 
du  roy,  ne  aulcuns  tenans  son  party,  plustost 
que  lesdits  quatre  '  mois  ne  soient  passez,  es- 
coulez  et  accomplis. 

4.  Item.  S'il  y  a  aucuns  qui  ayent  autresfois 
esté  du  party  du  roy,  ils  demoureront  en  sa 
pleine  voulenté  et  discrétion. 

5.  Item.  Avant  que  les  dessusdits  ou  aulcuns 
d'eulx  soient  délivrez  et  mis  à  finance ,  ils  seront 
tenus  de  bailler  réellement  et  de  fait ,  es  mains 
de  mondit  seig^neur  le  conte  de  Dunois  ou  de 
son  commis,  toutes  les  places  qu'ils  tenoient  et 
occupoient  ou  pais  de  Guyenne, 

6.  Item.  Demoureront  tous  prisonniers  et 
scellez,  si  aucuns  en  ont,  quictes,  délicvrez  et 
deschargez ,  et  aussi  toutes  promesses  et  obliga- 
tions quelconques  à  eulx  faictes  par  aulcuns  du 
party  du  roy  et  appartenans  aux  dessusdits  se- 
ront de  nul  effet ,  et  rendront  les  ostages  qu'ils 
tiennent  francs  et  quictes. 

7.  Item.  Se  les  aulcuns  d'iceulx  estans  en  la- 
dite place  veullent  demourer  d'oresnavant  du 
party  du  roy,  et  faire  le  serment  d'estre  au  temps 
à  venir  bons  et  loyaulx  envers  luy,  faire  le 
pourront,  et  ils  y  seront  receus  et  auront  en  ce 
cas  leurs  héritages  dont  ils  jouissoient  aupara- 
vant. 

I.  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  :  trois. 


i4j0     Chronique  de  Charles  VII.         259 

Toutes  lesquelles  choses  et  chacunes  d'icelles 
les  dessusnommez  et  ung  chacun  d'eux  ont  juré 
et  promis  chacun  de  sa  part  faire ,  tenir  et  ac- 
complir de  point  en  point,  selon  leur  forme  et 
teneur,  sans  les  enfraindre  en  aulcune  manière  : 
tesmoins  leurs  seaux  et  seings  manuels  cy-mis 
audit  appoinctement.  Fait  à  Blaye  le  vingt-qua- 
triesme  jour  de  may  mil  quatre  cent  cinquante 
ung. 

Chapitre  241. 

La  délivrance  de  Pierre  de  Monîferrant. 

Autre  tractié  et  appoinctement,  fait  entre  Mon- 
seigneur Jehan  ,  bastard  d'Orléans,  conte  de 
Dunois  et  de  Longueville,  lieutenant  général 
du  roy  ;  Messire  Jacques  de  Chabannes,  che- 
valier, grand  maistre  d'hostel  du  roy,  et  Messire 
Jehan  Bureau,  trésorier  de  France,  d'une  part, 
et  Pierre  de  Montferrant ,  dit  de  Latro  ou  La- 
trat',  l'un  des  prisonniers  susnommez,  sur  la 
manière  de  la  délivrance  de  sa  personne. 

1.  Premièrement.  Que  ledit  sire  Pierre  de 
Montferrant  baillera  et  payera  pour  sa  rançon , 
aux  dessusnommez,  la  somme  de  dix  mille  escus 
d'or,  dedens  le  quinziesme  jour  de  juillet  pro- 
chain ensuivant,  ou  à  l'ung  d'eulx  pour  les  trois. 

2.  Item.  Et  pour  la  seureté  d'iceulx  dix  mille 
escus  baillera  les  scellez  de  Messire  Bernard  » 
de  Montferrant  et  de  Monseigneur  de  Duras; 
et  si  baillera  en  ostage  son  fils  aisné  et  son  neveu 

i.  Al.  Soudic de  Latro  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  :  souba- 
dit  la  Trau  (Soudic  de  la  Trau). 

2.  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  ;  Bernard. 


26o  Jean  Chartier.  [Mai 

Jaunet  de  France  ',  es  mains  dudit  grant-maistre- 
d'hostel,  qui  tiendront  bonne  et  loyale  prison, 
et  demoureront  ostages  jusques  au  plein  et  en- 
tier payement  de  ladite  somme  desdits  dix  mille 
escus. 

3.  Item.  Il  a  esté  promis  par  les  dessusdits, 
au  susdit  soudic  de  Latro,  que,  s'il  luy  plaisi  de- 
dens  le  temps  de  six  semaines  faire  le  serment 
d'estre  bon  et  loyal  subgect  et  obéissant  au  roy 
de  France ,  il  le  pourra  faire ,  comme  aussi  re- 
mectre  cinq  places  qu'il  a  et  qu'il  possède  es 
mains  des  dessusdits  seigneurs,  pour  et  au  nom 
du  roy  de  France,  et  en  son  obéissance;  en 
quoy  faisant,  demourera  quicte  de  ladite  somme 
de  dix  mille  escus.  Et  pour  seureté  d'entretenir 
sondit  serment  bien  et  loyamment ,  il  laissera  en 
ostages  et  baillera  deux  de  ses  principales  places, 
telles  que  les  dessusdits  voudront  choisir  ou  l'ung 
d'eulx;  toutesfois  il  joyra  des  revenus  d'icelles 
deux  places. 

4.  Item.  Il  luy  a  esté  accordé,  enconvenencé 
et  promis  que  tant  tost  et  incontinant  que  la 
ville  de  Bourdeaulx  sera  réduicte  et  mise  en 
l'obéissance  du  roy  de  France,  sesdites  deux 
places  qu'il  avoit  amsi  baillées  par  manière  d'os- 
tage  luy  seront  rendues  et  baillées,  pour  en 
joyr  par  luy  comme  de  sa  propre  chose;  outre 
quoy  le  roy  promet  de  luy  donner  la  seigneurie 
de  Barat^,  jusques  à  la  valeur  de  cent  livres 
tournois  de  rente  et  revenu.  Et  oultre  plus,  luy 
donnera  le  roy,  en  récompense  de  quatre  mille 

j.  K  Al.  Joannet  Franc.»  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  : 
aehannet  de  Francs. 
2.  Barcat  ou  Bicart, 


14$  i]     Chronique  de  Charles  VII.         261 

francs  de  rente  que  le  roy  d'Angleterre  luy  avoit 
donnez  dans  le  pais  de  Guyenne  (lesquels  il  a 
de  présent  abandonnez,  perdus  et  délaissez, 
pour  se  mectre  et  sesdites  places  en  l'obéissance 
du  roy  de  France),  la  somme  de  trois  mille  escus 
d'or. 

Chapitre  242. 

Du  siège  mis  par  lesdiîs  Françoys  devant  la  ville 

et  chasîel  de  Bourc,  tant  par  mer 

que  par  terre. 

Oudit  an,  sans  intervalle,  après  la  reddicion 
d'icelle  ville  de  Blaye,  ledit  conte  de  Da- 
nois partit  avec  l'armée  et  tous  les  seigneursd<; 
sa  compaignie ,  et  alla  mectre  le  siège  devant  la 
ville  et  le  chastel  de  Bourg,  tant  par  mer  que 
par  terre.  Lequel  siège  ne  dura  devant  '  que 
cinq  ou  six  jours.  Car  quant  ceulx  qui  estoienî 
dedens  vidrent  si  grant  puissance,  et  en  si 
belle  ordonnance  vidrent  aussi  les  bombardes, 
canons  et  autre  artillerie  préparée  et  assortie  de- 
vant eulx,  oultre  plus  les  mines,  approuche- 
mens,  trenchées  et  foussés  qu'on  faisoit  chascun 
jour,  requisdrent  et  parlamentèrent  de  eulx 
rendre,  leurs  corps  et  biens  saufs. 

Dedens  icelle  place  estoient  quatre  à  cinq 
cent  combatans  Anglois,  dont  estoit  cappi- 
taine  le  susdit  Messire  Bernard  de  Montfer- 
rand.  Laquelle  requeste  les  seigneurs  dessusdits 
furent  en  consultacion  et  tinrent  conseil  par  en- 
semble, pour  conclusion  duquel  il  leur  fut  ac- 

I.  Lequel  siège  mis  devant  Bourg  ne  dura,  etc. 


262  Jean  Chartier.  [Mai  29 

cordé  appoinctement  et  traictié  en  la  manière 
qui  s'ensuit  : 

Tractié  et  appoinctement 

Fait  entre  Messire  Jehan  le  Boursier,  cheva- 
lier, seigneur  d'Esternay,  générai  de  France, 
Messire  Gautier  de  Perrusse  '  et  Maistre  Jehan 
Bureau ,  trésorier  de  France ,  pour  et  au  nom  de 
mesdits  seigneurs  les  contes  d'Engolesme,  de 
Dunois  et  de  Longueville ,  lieutenant  général  du 
roy,  et  de  Pantièvre,  d'une  part;  et  les  maire, 
gens  d'église ,  nobles,  bourgois  et  habitans  de  la 
ville  assiégée  par  mesdits  seigneurs.  Iceluy  ap- 
poinctement fait  comme  il  s'ensuit  : 

1 .  Premièrement.  Lesdits  maire ,  gens  d*é- 
glise ,  nobles,  bourgois  et  habitans  de  ladite  ville 
de  Bourg,  dedens  huit 2  jours  mettront  réelle- 
ment et  de  fait  icelle  ville  es  mains  de  mesdits 
seigneurs  les  contes  ou  de  leurs  commis,  pour 
et  au  nom  du  roy  de  France. 

2.  hem.  Sera  donné  sauf  conduit  à  Monsei- 
gneur de  Montferrant,  Monseigneur  de  Lanças 
ou  Lancat,  à  ung  nommé  Clément  et  à  ceulx  de 
leur  compaignie ,  et  généralement  à  tous  les  au- 
tres estans  en  ladite  ville ,  de  quelque  estât  ou 
condicion  qu'ils  soient ,  qui  s'en  voudront  aller, 
avec  conduite  de  gens  pour  plus  grande  seureté 
si  mestier  est. 

1.  Ou  Place,  seigneur  d'Estars  ou  des  Essarts,  ou  des 
Cars,  ou  d'Escars.  (Godefroy),  Ms.  de  Rouen  :  Messire 
Gaultier  de  Pruce,  seigneur  Descars  ou  des  Cars.  Voyez  ce 
dernier  nom  à  la  table  dans  l'opuscule  intitulé  :  Charles  VU 
et  ses  conseillers^  1858,  in-8. 

1.  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  :  a/.,  ce  jourd'hui. 


I4n]     Chron'ique  de  Charles  VII.         26} 

3.  Item.  Tous  ceulx  qui  vouldront  demourer 
en  ladite  ville,  de  quelque  estât  ou  condicion 
qu'ils  soient ,  faire  le  pourront ,  en  faisant  le  ser- 
ment d'estre  bons,  vrays  et  loyaulx  subgectz  du 
roy,  et  à  luy  obéissans  comme  ses  fidels  servi- 
teurs. En  quoy  faisant,  ils  auront  la  jouissance 
paisible  de  tous  leurs  biens  et  héritages  quel- 
conques, en  quelques  endroits  qu'ils  soient  si- 
tuez et  assis,  et  auront  abolicion  générale  de 
tous  cas  et  choses  quelconques  commises  et 
perpétrées. 

4.  Item.  Demoureront  tous  lesdits  habitans 
en  leurs  franchises,  privilèges  et  libertez  an- 
ciennes à  eulx  donnez  par  les  anciens  ducs  de 
Guyenne  ;  et  s'obligeront  mesdits  seigneurs  les 
contes  à  leur  faire  confermer  par  le  roy  tous  ces 
privilèges. 

5.  Item.  Auront  ceulx  qui  s'en  vouldront 
aller  tous  leurs  biens,  chevaulx  et  harnois,  et 
toutes  autres  choses,  et  avec  ce  ung  bon  sauf- 
conduit. 

6.  Item.  S'il  y  a  aucuns  qui  présentement 
veuillent  faire  le  serment ,  et  qui  veuillent  aller 
faire  leurs  besoignes,  chercher  et  postuler  leurs 
biens  et  debtes,  ils  seront  receus,  en  se  décla- 
rant à  aulcuns  d'être  Francoys,  et  auront  tenue 
jusques  à  Nouel  prochain  venant.  Pendant  quoy 
ils  pourront  retourner,  si  bon  leur  semble,  en 
ladite  ville  et  faire  le  serment,  auquel  ils  seront 
receus,  et  auront  tous  leurs  biens  et  héritages 
quelxconques. 

7.  Item.  Pendant  ledit  temps  de  Noël,  les 
dessusdits  qui  s'en  yront  pourront  laisser  en 
-garde ,  en  ladite  ville ,  tous  leurs  biens  ou  aul- 


264  Jean  Chartier.  [Mai  29 

cuns  d'iceulx ,  si  bon  leur  semble ,  et  les  envoyer 
quérir  pendant  iceluy  temps  ou  les  vendre ,  et 
ne  leur  sera  donné ,  en  iceulx  biens  qu'ils  lais- 
seront en  ladite  ville ,  aucun  destourbier  ou  em- 
peschement. 

8.  Item.  Pourront  lesdits  habitans  deman- 
der, requérir  et  se  faire  payer  de  toutes  leurs 
debtes  bonnes  et  loyales,  de  tous  ceux  qui  au- 
cune chose  leur  devront  ou  pourront  devoir,  à 
quelque  cause  ou  couleur  que  ce  soit,  nonob- 
stant qu'ils  aillent  au  party  contraire  ou  qu'ils 
Payent  de  ce  mesme  party. 

9.  Item.  Si  les  habitans  de  ladite  ville,  ou  au- 
cuns d'iceulx,  ont  aucuns  de  leurs  biens  au 
party  contraire,  ils  les  pourront  aller  ou  en- 
voyer quérir,  par  le  congié  de  leur  cappitaine , 
sans  aucune  repréhension. 

Lesquelles  choses  les  dessus  nommez  commis 
de  leur  part,  et  lesdits  gens  d'église,  nobles, 
maire,  bourgois  et  habitans  aussi  de  leur  part, 
promettront  et  jureront  tenir,  faire  tenir  et  ac- 
complir de  poinct  en  poinct ,  selon  la  forme  et 
teneur  de  ce  présent  tractié  et  appoinctement , 
chacun  endroit  soy,  sans  l'enfraindre  en  aucune 
manière. 

Fait  et  passé  le  samedy  vingt-neufiesme  jour 
de  may,  l'an  mille  quatre  cent  cinquante-ung. 
Après  lesquelles  choses  ainsi  faites,  et  cet  ap- 
poinctement arresté  de  la  sorte,  fut  baillée  la- 
dite place  en  garde  par  mesdits  seigneurs  à 
Messire  Jacques  de  Chabannes,  grant-maistre- 
d'hostel  du  roy. 


14 Ji]    Chronique  de  Charles  VII.        26^ 

Chapitre  245, 
Comment  les  Françoys  prindrent  la  ville  d'Arqués. 

En  ce  mesme  an  mille  quatre  cent  cinquante 
et  ung,  ou  mois  de  may,  le  seigneur  d'Al- 
bret ,  avec  les  seigneurs  de  Tartas  et  d'Orval , 
ses  fils,  lesquels  avoient  en  leur  compaignie  trois 
cents  lances  et  deux  mille  arbalestriers,  vinrent 
mectre  le  siège  devant  la  ville  d'Arqués,  du 
costé  de  devers  Bourdeaux ,  au  bout  du  pont  de 
la  rivière  de  la  Doue  '  ;  et  environ  dix  ou  douze 
heures  '  après  que  ledit  siège  y  fut  mis,  vint 
aussi  le  conte  de  Foix,  et  avec  luy  le  viconte  de 
Lautrec,  son  frère  légitime,  Messire  Bernard, 
de  Berne?,  son  frère  naturel  illégitime,  les  ba- 
rons de  Navailles,  de  Lourdin4,  de  Ros  et  de 
Coarase,  Messire  Martin  Gracis  î,  cappitaine  des 
Êspaignotz,  Robin  Petillot  ou  Petit-Loup,  cap- 
pitaine des  Escossois,  et  plusieurs  autres  sei- 
gneurs, escuyers  et  gens  de  guerre ,  jusques  au 
nombre  de  cinq  cents  lances,  et  les  archiers,  et 
deux  mille  arbalestriers,  lesquels  misdrent  sem- 
blablement  le  siège  devant  la  mesme  ville,  du 
costé  de  devers  la  Navarre  et  de  Bieurre^. 
Lequel  siège  fut  vaillemment  tenu ,  et  s'y  pas- 

1.  (Godefroy),  Ms.  de  Rouen  :  de  la  Dour,  aujourd'hui 
l'Adour. 

2.  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  :  jours. 
}.  Béarn. 

4.  Alias  Larcidun;  al.  Loudrin. 

5.  Alias  Gration  (Garcia  ?  ). 

6.  Béarn. 


266  Jean  Chartier,  [Mai 

sèrent  plusieurs  beaulx  faicts  d'armes  ;  car  ceulx 
d'icelle  ville  résistèrent  fort ,  jusques  à  ce  qu'il 
leur  vint  nouvelles  que  ceulx  de  Bourdeaulx 
faisoient  ou  avoient  entencion  de  faire  aucun 
tractié  avecques  ledit  lieutenant  et  ses  commis, 
pour  et  au  nom  du  roy  de  France.  Parquoy  les 
assiégez ,  à  la  requeste  dudit  conte  de  Foix ,  fu- 
rent comprins  en  l'appoinctement  que  feroient 
ceulx  de  Bourdeaulx.  Ainsi  fut  mise  cette  ville 
en  l'obéissance  du  roy,  auquel  de  droit  elle  ap- 
partient ;  dont  la  garde  avec  le  chastel  fut  baillée 
et  commise,  par  iceulx  contes  de  Foix  et  d'Aï- 
bret,  à  quatre  barons  du  pais  de  Bierne. 

Chapitre   244. 

Comment  le  conte  d'Armignac  et  autres  seigneurs 

alènnt  mecire  le  siège  devant  Rions, 

Casiillon  et  Saint-Emilion. 

En  ce  mesme  temps  et  moys  partit  le  comte 
d'Armignac  de  son  pais,  et  estoit  avecques 
luy  le  sire  de  Saintrailles  et  les  quatre  sénes- 
chaux  de  Toulouse ,  de  Rouergue ,  d'Agenès, 
de  Quercy  et  de  Guyenne.  Et  avoit  ledit  conte 
d'Armagnac  en  sa  compaignie ,  tant  des  sei- 
gneurs dessus  dits  comme  des  gens  de  son  pais, 
cinq  cents  lances,  sans  les  archiers.  Avec  les- 
quels il  vint  mectre  le  siège  devant  une  place 
nommée  Rioux ,  oh  il  fut  par  l'espace  de  certain 
temps  en  menant  forte  guerre  aux  Anglois  en- 
nemis du  roy.  Et  ce  pendant  qu'il  tenoit  ledit 
siège ,  estoit  fort  pourparlé  de  faire  appoincte- 
ment  entre  le  roy  et  ceulx  de  Bourdeaulx,  com- 


i4Ji]    Chronique  de  Charles  VII.         267 

bien  qu'ils  faisoient  toujours  forte  guerre  les 
ungs  contre  les  aultres ,  jusques  à  l'appoincte- 
ment  fait  et  accomply  dudit  Bourdeaux,  dont 
lesdits  seigneurs  Françoys  espéroient  de  jour  en 
jour  oyr  de  certaines  et  bonnes  nouvelles. 

En  ce  mesme  temps  et  mois,  fut  mis  le  siège 
devant  Castillon,  en  Pierregort,  par  Monsei- 
gneur le  conte  de  Pantièvre  ',  Monseigneur  de 
Jallongnes,  mareschal  de  France ,  et  Maistre 
Jehan  Bureau ,  trésorier  de  France ,  lesquels 
avoient  en  leur  compaignie  trois  cent  lances,  les 
archiers,  et  deux  mille  francs-archiers,  avec  l'ar- 
tillerie grosse  et  menue,  qui  moult  espoventa  les 
assiégez,  avec  aussi  la  grant  vaillance  et  har- 
diesse qu'ilz  véoient  estre  aux  assaillans.  Consi- 
dérans  aussi  et  voyans  iceulx  assiégez  que  le 
roy  estoit  si  puissant  de  gens,  qu'il  faisoit  mectre 
et  tenir  en  mesme  temps  plusieurs  sièges  ensem- 
ble et  tout  à  la  fois  en  divers  lieux,  ils  trouvè- 
rent manière  d'obtenir  composicion,  par  laquelle 
tous  ceux  de  cette  place  s'en  allèrent  à  Bour- 
deaulx,  et  où  bon  leur  sembla  en  leur  party, 
leurs  corps  et  biens  saufs.  De  cette  sorte  dôr 
moura  icelle  place  en  la  main  du  roy,  pour  la- 
quelle garder  fut  commis  et  ordonné  et  en  fut 
fait  cappitaine  le  dessusdit  Maistre  Jehan  Bureau, 
trésorier  de  France. 

En  ce  mesme  temps  se  rendirent  au  roy  ceulx 
de  la  ville  de  Sainct-Mélion  ^,  pource  qu'ils 
voyoient  bien  qu'ils  ne  pouvoient  résister  contre 

1.  Allas  Pointhièvre;  —  Penthièvre.  Jean  de  Bretagne, 
dit  de  Brosse,  seigneur  de  Laigle,  comte  de  Penthièvre. 
Voy.  Charles  VII  et  ses  conseillers ,  à  la  table. 

2.  Ou  Milion.  Saint-Émilion. 


268  Jean  Chartier.  [Juin 

sa  puissance ,  et  fut  baillée  cette  ville  en  garde 
au  dessus  dit  conte  de  Pantièvre. 

Or  en  ces  croniques  desdites  acquisitions,  et 
en  ces  conquestes,  au  moins  en  aucunes  d'i- 
celles,  ne  se  peut  icy  pas  bien  et  bonnement 
garder  l'ordre  précis  et  ponctuel  des  journées 
en  mesme  temps,  pource  qu'aucuns  de  ces  sièges 
ont  esté  mis  ensemble  et  tout  à  la  fois  par  di- 
vers seigneurs,  et  non  pas  successivement. 

Chapitre  245. 

Du  siège  mis  par  lesdits  Françoys  devant 
une  place  appelée  Fronsac. 

En  poursuivant  la  grant  prospéritez  et  bonne 
fortune  que  le  roy,  par  la  grâce  de  Dieu , 
obtenoit  de  jour  en  jour,  mondit  seigneur  le 
conte  de  Dunois,  lieutenant,  envoya  mectre  le 
siège  par  mer  et  par  terre  devant  une  place 
nommée  Fronsac  ;  ce  qui  arriva  le  second  jour 
de  juing.  Et  demoura  ce  conte  en  icelle  ville  de 
Bourg  par  aulcune  espace  de  temps,  pour  y  faire 
certaines  ordonnances  et  y  mectre  le  régime  et 
la  police  au  bien  et  proufnt  du  roy.  Et  ce  faict , 
vint  en  personne  audit  siège  de  Fronsac,  et  en- 
voya en  mesme  temps  ung  hérault  du  roy  pour 
sommer  ceux  de  la  ville  de  Libourne  de  eulx 
rendre.  Après  lesquelles  sommacions  ainsi  faites, 
ceulx  de  la  ville  de  Liborne  ordonnèrent  des 
principaulx  d'entre-eulx  une  quantité,  lesquels 
ils  envoyèrent  avecques  ledit  hérault  devers 
Monseigneur  de  Dunois,  afin  de  faire  tractié  et 
appointement  pour  tous  les  habitans  d'icelle  ville. 


145']     Chronique  de  Charles  VII.         269 

Lesquels  estans  venus  devant  mondit  seigneur, 
firent  appoinctement,  par  lequel  fut  réduite  icelle 
ville  es  mains  du  roy;  et  ledit  appoinctement 
ainsi  fait  et  accordé,  la  garde  en  fut  baillée,  de 
par  le  roy,  au  susdit  conte  d'Engolesme. 

Et  quant  au  faict  dudit  chastel  de  Fronsac, 
vray  est  que  c'est  le  plus  fort  des  marches  de 
Guyenne ,  et  lequel  a  tousjours  esté  gardé  par 
des  Angloys  naturels  et  du  pais  d'Angleterre; 
pource  que  c'est  chambre  royale,  et  la  clef  de 
la  Guyenne  et  du  pais  de  Bourdelois.  Parquoy 
il  estoit  de  nécessité  ausdits  Anglois  d'y  tenir 
fort  la  main ,  ce  qu'ils  ont  toujours  fait  de  tout 
leur  possible,  et  au  mieulx  qu'ils  ont  peu. 

Chapitre   246. 

Comment  les  Anglois  de  Fronsac  demandèrent 
à  parlementer. 

Or  cet  important  chastel  fut  durant  ce  siège 
fort  assally  par  aulcun  temps,  et  aussi  par  les 
adversaires  très-bien  gardé  et  deffendu.  Non- 
obstant quoy,  après  qu'on  eust  esté  là  devent 
environ  quinze  jours,  les  Anglois  qui  dedens  es- 
toient ,  voyans  la  grant  noblesse ,  et  telle  multi- 
tude de  gens  de  guerre  devant  eulx,  qui  n'estoit 
pas  toutesfois  la  tierce  partie ,  voire  non  pas  le 
quart  de  la  puissance  du  roy  et  de  ses  gens 
d'armes  estans  lors  en  Guyenne,  considérans 
aussi  les  bombardes,  canons  et  autre  artillerie 
plantée  tout  autour  d'eulx,  et  les  grans  approu- 
chemens,  comme  de  foussez,  tranchées  et  mines 
qui  desjà  estoient  faites,  et  la  vaillance,  prouesse 


270  Jean  Chartier.  [Juin  5 

et  bonne  conduite  des  chevaliers  d'icelle  armée 
que  le  roy  avoit  audit  duchié  de  Guyenne,  et 
que  les  francs-archiers  faisoient  et  pressoient  des 
sièges  en  quatre  différens  lieux  pour  cette  heure, 
tout  à  la  fois;  lesquels  quatre  lieux  ainsi  assiégez 
ne  pouvoient  bonnement  s'entre  secourir  les 
ungs  les  autres,  à  cause  des  rivières  de  la  Ga- 
ronne et  de  Dordogne,  qui  estoient  lors  très- 
grosses,  pour  les  neges  qui  alors  fondoient  et  qui 
descoulûient  des  montagnes,  suivant  l'ordinaire 
de  cette  saison;  voyans  bien  en  oultre  iceulx 
Anglois  qu'il  n'y  avoit  aulcun  de  ces  quatre 
sièges  tenu  par  les  Françoys,  combien  qu^ils 
fussent  en  divers  lieux  tout  à  la  fois,  comme  dit 
est,  où  ils  ne  fussent  presque  assez  forts  et  puis- 
sans  pour  y  attendre  et  combattre  toute  la  puis- 
sance du  roy  d'Angleterre  qu'il  avoit  alors  en 
Guyenne;  toutes  ces  choses  donc  estans  bien 
considérées,  ceulx  de  cette  place  de  Fronsac  re- 
quirent à  parlamenter  avec  ledit  conte  de  Dunois, 
lieutenant  général  du  roy;  auquel  parlement  ils 
tractèrent  en  cette  manière  : 

Que  si  dans  la  veille  de  sainct  Jehan-Baptiste  ' 
prochain  venant  les  Françoys  n'estoient  com- 
batus  devant  icelle  place  par  les  Anglois,  ils  se 
rendroient  et  la  mectroient  en  l'obéissance  du  roy 
de  France;  et  le  semblable  feroient  ceulx  de  Bour- 
deaulx,  et  les  barons  du  pais,  qui  se  faisoient 
forts  de  faire  rendre  toutes  les  places  de  la  duchié 
de  Guyenne  en  l'obéissance  du  roy  de  France. 
Et  pour  la  plus  grant  seureté  de  ces  promesses, 
ceulx  de  ladite  garnison  et  place  de  Fronsac 

I.  Le  24  juin. 


145»]     Chronique  de  Charles  VII.         271 

baillèrent  certains  ostages,  afin  d'entretenir  ce 
que  dit  est,  avec  aucunes  conditions  contenues 
audit  tractié  et  appoinctement ,  dont  la  teneur 
s'ensuit  : 

Chapitre  247. 

Traité    de    Fronsac. 

Tractié  et  appoinctement 

Fait  entre  Messire  Jacques  de  Chabannes, 
grant-maistre-d'hostel  du  roy  nostre  sire  ; 
Messire  Théaude  de  Vaipergue ,  bailly  de  Lyon  ; 
Maistre  Jehan  Bureau,  trésorier  de  France,  et 
Messire  Jehan  le  Boursier,  chevalier,  seigneur 
d'Esternay,  général  sur  le  faict  des  finances  du 
roy,  à  ce  commis  par  Monseigneur  le  conte  de 
Dunois  et  de  Longueville ,  lieutenant  général  du 
roy  sur  le  faict  de  sa  guerre,  d'une  part;  et  le 
prieur  de  Fronsac  et  le  curé  dudit  lieu,  le  curé 
de  Villebousin,  Guillaume  Ormesby',  Maistre 
Thomas  Longtemps  2,  Thomas  le  Gay,  Thomas 
de  la  Garde  et  Guillaume  Pelléeî,  tous  demou- 
rans  en  la  ville  et  place  de  Fronsac ,  à  ce  commis 
et  députez  de  la  part  de  Jehan  Frangbais4,  cap- 
pitaine  dudit  lieu  et  chastel,  d'autre  part,  pour 
raison  de  la  reddicion  du  chastel  de  Fronsac, 
qui  se  doit  faire  es  mains  du  roy  dedens  le  temps 
et  le  terme,  et  selon  la  forme  et  manière  cy- 
après  déclarée. 

1.  Alias  Cnntshy  ;  alias  Prenesby. 

2.  Alias  Bontemps. 
j.  Alias  Pellet. 

4.  Alias  Stranglnays  ou  Senanglebois. 


272  Jean  Chartier.  [Juin  5 

1.  Premièrement.  Lesdits  cappitaines,  et  au- 
tres dessus  nommez,  pour  et  au  nom  de  tous  les 
gens  d'église,  nobles,  bourgois  et  habitans  d'i- 
celle  ville  et  place  de  Fronsac ,  la  bailleront  et 
laisseront  réellement  et  de  faict  es  mains  de 
mondit  seigneur  le  conte  de  Dunois  ou  autres 
ses  commis,  pour  et  au  nom  du  roy  nostre  sire, 
dedens  le  jour  de  mardy  quinziesme  jour  de  ce 
présent  moys  de  juin,  heure  de  vespres  '. 

Ou  cas  toutesfois  qu'entre -cy  lesdits  jour  et 
heure ,  les  gens  du  party  des  dessus  nommez 
estans  en  ladite  place  de  Fronsac  ne  viendroient 
cependant  si  forts  que  par  puissance  d'armes  ils 
peussent  surmonter  et  vaincre  mondit  seigneur 
le  conte  de  Dunois  et  ceulx  de  son  party,  et  les 
chasser  de  devant  la  place  que  cependant  ils 
prendront  devant  ledit  chastel  de  Fronsac.  Du- 
quel cas  que  mondit  seigneur  le  conte  seroit  par 
force  débouté  de  ladite  place  par  luy  ainsi 
prinse,  et  que  le  champ  demourast  aux  Anglois, 
mondit  seigneur  le  conte  de  Dunois  ou  ses  com- 
mis seront  tenus  de  rendre  audit  cappitaine  de 
Fronsac  les  ostages  qu'il  auroit  pour  ce  baillez , 
francs  et  quittes. 

2.  Item.  Ne  pourront  cependant  les  dessus 
nommez  de  ladite  place  de  Fronsac  ayder  à 
ceulx  de  leur  party,  ne  leur  donner  aulcun  se- 
cours, confort  et  ayde,  en  quelque  sorte  et  ma- 
nière que  ce  soit,  pendant  le  temps  ainsi  con- 
venu, jusques  audit  quinziesme  jour  de  ce  mois. 

^.  Item.  En  délivrant  cette  place  par  les  dessus 
nommez,  ledit  quinziesme  jour  de  ce  mois,  mon- 

I .  Vers  six  heures  après  midi. 


1451]       Chronique  de  Charles  VII.       275 

dit  seigneur  le  conte  de  Dunois  sera  tenu  de 
bailler  à  tous  ceux  estans  en  icelle  place  qui 
voudront  se  retirer,  de  quelque  estât  ou  condi- 
cion  qu'ils  soient ,  bon  et  suffisant  saufconduit , 
pour  s'en  aller  seurement  avec  tous  leurs  biens 
es  lieux  de  leur  party,  ou  ailleurs  oh  bon  leur 
semblera;  et  pour  ce  faire  leur  seront  fournis 
batteaux  et  voictures  à  leurs  despens,  en  baillant 
par  eux  bonne  promesse  et  caution  de  les  ren- 
voyer es  lieux  oi!i  par  eulx  ils  auront  esté  prins, 
comme  aussi  les  gens  qui  les  auront  conduits  et 
menez. 

4.  Item.  Les  dessus  nommez  d'icelle  garnison 
pourront  emmener  avec  eulx  leurs  chevaulx, 
harnois  et  tous  habillemens  de^  guerre  dont 
homme  se  peult  ayder  sur  son  corps,  avecque 
tous  leurs  biens  meubles  quelxconques. 

5.  Hem.  Les  dessus  nommez  de  ladite  gar- 
nison délaisseront  en  icelle  place  toute  la  grosse 
artillerie,  et  autre  que  homme  de  guerre  ne  peut 
porter,  et  dont  il  ne  se  peut  ayder  sur  sa  per- 
sonne seulement,  et  qui  n'est  point  portative  à 
cheval  et  à  pié ,  et  par  espécial  arbalestes  qu'on 
ne  peult  bander  aux  reins. 

6.  Item.  S'il  y  a  aulcuns,  de  présent  estans 
en  ce  chastel,  qui  veuillent  entrer  dans  le  party 
du  roy  de  France,  et  faire  le  serment  de  luy 
estre  bons,  vrays  et  loyaulx  subgects,  soient 
gens  d'église,  nobles,  bourgois  et  habitans  de 
quelque  estât  ou  condicion  qu'ils  soient,  ils  le 
pourront  faire,  et  y  seront  receus,  et  en  ce  fai- 
sant demeureront  paisibles  en  la  possession  de 
leurs  bénéfices,  héritages,  rentes,  revenus  et 
possessions  quelxconques,  où  et  en  quelque  lieu 

Jean  Chauler.  II.  18 


274  ^E^N  Chartier.  [Juin  5 

qu'ils  soient  situez  et  assis  es  provinces  et  terres 
du  roy  de  France ,  et  en  leurs  biens  meubles  qui 
sont  en  nature,  et  auront  abolicion  de  tous  cas, 
et  seront  bien  traictiés  comme  les  aultres  sub- 
gecîs  des  pais  du  roy. 

7.  Item.  Ils  demoureront  doresnavant  en  leurs 
franchises,  privillèges  et  libertez  à  eulx  donnez 
par  les  prédécesseurs  roys  et  ducs  de  Guyenne; 
et  promettra  ledit  conte  de  Dunois  les  faire  ra- 
tiffier  par  le  roy. 

S'il  y  en  a  aulcuns  estans  en  ladite  garnison 
de  Fronsac  qui  voullent  faire  le  serment  d'estre 
bonS;,  vrays  et  loyaulx  subgects  et  obéissans  au 
roy  nostre  sire,  et  le  servir  en  ses  guerres,  ils  y 
seront  receus  et  seront  soudoyez  selon  leurs  es- 
tats  et  employs,  comme  sont  les  autres  gens  de 
guerre  du  roy. 

8.  Item.  Par  ce  présent  tractié  a  esté  accordé 
et  promis  à  ung  nommé  Cassicharnoly,  prison- 
nier d'aulcuns  du  party  des  François,  et  six  de 
ses  varlets,  cy  après  nommez,  c'est  à  scavoir 
Olivier  Parker,  Pierrotin  Gracié,  Guyon  (îe  Be- 
lot  ',  Guillaume  Faingnac^,  Pierre  Gacie  },  Ray- 
monnet  Pierre  4  et  Jehan  de  Sainct-Pol,  aussi 
tous  prisonniers  dès  le  temps  de  la  prinse  et  red- 
dicion  de  Blaye ,  seront  et  demourreront  francs 
et  quittes  de  leur  rançon ,  et  paisibles  de  leurs 
finances,  et  auront  à  ce  subgect  bon  saufconduit 
de  prisonniers,  pour  eulx  en  aller  et  se  retirer 
où  bon  leur  semblera. 

1.  Alias  Velet, 

2.  Alias  de  Sanignat. 

3.  Carcie? 

4.  Alias  Peire. 


14^  i]     Chronique  de  Charles  V^II.         275 

9.  Ilem.  Pareillement  demourra  quicte  de  sa 
finance  et  rançon  Jean  Stafford  ou  Staffordin, 
escuyer  anglois,  prisonnier  du  jour  de  la  bataille 
de  Formigny,  et  mis  à  pleine  et  entière  déli- 
vrance; pourquoi  il  sera  garny  de  bon  et  loyal 
saufconduit. 

10.  Item.  Cependant  ne  sera  fait  aulcune 
guerre  d'ung  costé  ne  d'aultre,  et  ne  feront  les 
deux  partis  aulcunes  approuches,  mais  chacun 
dedens  le  logement  qu'il  tient  et  qu'il  occupe 
pourra  faire  et  ordonner  tout  ouvrage  de  guerre, 
et  telle  fortification  que  bon  luy  semblera'. 

11.  Item,  Pour  faire  et  accomplir  les  choses 
dessus  dites  de  poinct  en  poinct,  les  dessus  dits 
d'icelle  garnison  bailleront  réaulement  et  de  faict 
dix-huict  ostages  d'entre  eulx,  de  ladite  ville, 
tels  que  mondit  seigneur  le  conte  de  Dunois 
voudra  nommer  et  avoir,  c'est  à  scavoir  :  six  des 
gens  de  guerre  estans  en  iceluy  chastel,  et  les 
douze  autres  des  hommes  estans  habitans  de  cette 
place. 

Toutes  lesquelles  choses  susdites  les  dessus 
nommez  promectront  et  jureront  fafre ,  tenir  et 
accomplir,  c'est  à  scavoir  :  les  commis  et  députez 
de  la  part  de  mondit  seigneur  le  conte  de  Du- 
nois, pour  iceluy  Monseigneur  le  conte;  et  les 
autres  par  le  dessus  dit  cappitaine ,  et  les  aul- 
tres  habitans  d'icelle  place;  et  ce  par  l'applica-. 
tion  de  leurs  seings  manuels  et  seaux  cy-mis,  le 
cinquiesme  jour  de  juin  mille  quatre  cent  cin- 
quante et  ung. 


I.  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen:  mais  pourront  faire  et 
-ordonner  tant  d'abillemens  de  guerre  qu'ilz  vouldront. 


276  Jean  Chartier.  [Juin  2^ 

Chapitre  248. 

Comment  ledit  Fronsac  fat  remis  en  l'obéissance 
du  roy  de  France. 

Et  pource ,  afin  de  parvenir  aux  fins  et  inten- 
cions  du  roy,  comparurent  en  leurs  personnes 
les  contes  de  Nevers,  deClermont,  de  Castres, 
de  Vandosme,  de  Pointièvre  ',  et  plusieurs  au- 
tres grands  seigneurs,  barons,  chevaliers,  es- 
cuyers,  cappitaines  et  autres  gens  de  guerre 
François,  ledit  vingt-troisiesme  jour  de  juin.  Et 
cette  journée  ainsi  assignée  fut  par  eulx  tenue 
honnorablement,  puissamment  et  en  grant  ap- 
pareil, et  furent  et  demourèrent  en  bataille  le 
dessus  dit  jour  préfix  pour  actendre  leurs  enne- 
mis ,  lesquels  néantmoins  ne  vindrent  ny  ne 
comparurent  en  aucune  manière. 

Là  furent  faits  chevaliers  le  sus  nommé  conte 
de  Vendosme,  le  viconte  de  Thouraine  2,  le  sei- 
gneur de  la  Rochefoucaut ,  le  fils  du  sire  de 
Comercy,  Jean  de  Rochechouart ,  le  sire  de 
Goumaux ,  Pierre  des  Barres ,  Pierre  de  Mont- 
morin,  Pierry  de  Grancy,  Jehan  de  Bordeilles, 
le  sire  ou  seigneur  de  Fontenilles,  Jehan  bas- 
tard  de  Vendosme,  Jean  de  la  Haye,  Tristan 
l'Hermite  î,  Jehan  d'Estrange  4,  Pierre  de  Lou- 

1 .  Pour  déterminer  les  personnes  qui  portent  ces  noms , 
on  peut  consulter  à  la  table  l'opuscule  intitulé  Charles  VII  et 
ses  conseillers. 

2.  /iZ/ûj- Tureine  (Turenne). 
}.  Prévôt  des  maréchaux. 

4.  Ou  d'Estraige. 


14$ i]    Chronique  de  Charles  VII.         277 

vain,  et  plusieurs  autres,  jusques  au  nombre  de 
cinquante  chevaliers  et  au  dessus. 

Après  cette  journée  ainsi  actendue  et  bien 
avancée,  comme  dit  est,  les  Anglois  d^icelle 
garnison ,  voyans  qu'ils  ne  recevoient  point  aul- 
cun  secours ,  parce  que  leur  roy  n'avoit  aucune 
puissance ,  et  qu'ils  estoient  ainsi  frustrez  de  leur 
intention  et  attente ,  se  rendirent  et  remisdrent 
cette  place  en  l'obéissance  du  roy  le  dessus  dit 
vingt-troisiesm.e  jour  de  juing ,  veille  de  la 
Sainct-Jehan-Baptiste.  Aussi  leur  fut-il  au  réci- 
proque tenu  fidèlement  tout  ce  qui  leur  avoit 
esté  promis,  suivant  le  contenu  des  articles  pré- 
cédens ,  tant  pour  le  regard  des  dix-huict  osta- 
ges  comme  de  tous  les  autres  poincts. 

Cette  place  estant  ainsi  receue  par  mondit 
seigneur  le  lieutenant  du  roy,  il  y  constitua  et 
establit  Joachim  Rouault  pour  cappitaine  et  gou- 
verneur d'icelle. 

Chapitre  249. 

Du  siège  mis  devant  Bourdeaulx  par  les  seigneurs 
françoys,  et  de  l'appoinctement. 

Or,  tant  de  conquestes  et  d'acquisitions  ainsi 
faites  par  les  François  estans  venues  à  la 
cognoissance  de  ceulx  de  la  ville  et  cité  de 
Bourdeaulx,  tant  Anglois  que  aultres;  con- 
sidérans  la  grande  chevalerie  et  noble  compai- 
gnie  qui  se  disposoit  pour  aller  mectre  le  siège 
3evant  eulx ,  envoyèrent  leur  ambaxade  avec 
saufconduit  par  dever"s  ledit  lieutenant,  le  chan- 
cellier,  le  trésorier,  et  aultres,  affirmans  eulx 


278  Jean  Chartier.  [Juin  12 

vouloir  rendre,  et  en  tant  que  touche  les  habi- 
tans  d'icelle  ville,  vouloir  se  mectre  et  réduire 
en  l'obéissance  du  roy,  et  de  devenir  et  estre 
doresnavant  ses  bons  et  loyaulx  subgectz;  re- 
quérans  que  la  susdite  armée  fust  retardée  et  ar- 
restée  de  s'avancer  contre  eulx.  Sur  quoy  ledit 
lieutenant  général,  par  meure  delibéracion  de 
conseil,  et  pour  plusieurs  causes  à  ce  le  mou- 
vans,  leur  donna  et  accorda  certain  jour  et  terme 
préfix  pour  avoir  le  temps  de  s'aviser,  sçavoir 
de  eulx  rendre  ou  de  eulx  deffendre.  Et  ce  re- 
quéroient  iceulx  habitans  de  Bourdeaulx  très- 
instamment  et  notoirement,  afin  de  faire  sommer 
cependant  le  roy  d'Angleterre  pour  avoir  de 
luy  secours  et  ayde;  car  aultrement  ne  pou- 
voient  bonnement ,  disoient-ils  ,  sauver  leurs 
sermens.  Et  fut  mis  ledit  jour  au  dimanche  vingt- 
quatriesme  '  du  mois  de  juing  audit  an.  Avec 
laquelle  ambaxade ,  avec  bon  saufconduit  et  seu- 
reté,  alla  le  susdit  maistre  Jehan  Bureau,  tré- 
sorier, et  fut  par  luy  entamée  la  matière  pour 
parvenir  à  aucun  bon  tractié. 

Alors  quand  il  sceut  la  voulentéd'iceulx  habi- 
tans de  Bourdeaulx ,  il  s'en  revint  pour  rendre 
compte  audit  lieutenant  de  ce  qui  avoit  esté 
pourparlé  entre  les  parties.  Parquoy  allèrent  de- 
puis audit  Bourdeaulx  Poton  de  Saintrailles, 
bailly  de  Berry  et  grant  escuyer  d'escuyerie  du 
roy,  ledit  maistre  Jehan  Bureau,  trésorier  de 
France ,  et  Oger  de  Brequit ,  pour  traicter,  ac- 
corder et  appointer  la  forme  et  la  manière,  les 
poincts  et  les  conditions  ^u  traictié  et  appoinc- 

I.  Alias  vingtiesme  (Godefroy). 


145»]     Chronique  de  Charles  VII.         279 

tement  qui  se  devoit  faire  entre  lesdites  parties. 
Lesquels  estans  arrivez  en  icelle  ville,  furent 
très-favorablement  et  honorablement  receues ,  et 
fort  festoyez  par  les  gouverneurs ,  bourgois  et 
habitans.  Et  en  faisant  iceluy  traictié  et  appoin- 
tement,  furent  faits  plusieurs  argumens  et  plu- 
sieurs ouvertures  proposées  de  diverses  matières 
et  conditions  pour  la  reddicion  d'icelle  ville, 
afin  qu'elles  peussent  estre  seures  pour  toutes 
les  deux  parties ,  duquel  tractié  et  accord  la  te- 
neur s'ensuit  : 

Tractié  et  appoinctement 

Fait  entre  Poton  de  Saintrailles,  bailly  de 
Berry  et  grant  escuyer  d'escuyerie  du  roy  de 
France  ;  Maistre  Jehan  Bureau  ,  trésorier  de 
France,  et  Ogier  de  Bréquit,  juge  de  Mercent, 
ou  Marsan  ,  tous  trois  commis  par  Monseigneur 
le  conte  de  Dunois  et  de  Longueville,  lieutenant 
général  du  noble  roy  de  France  sur  le  faict  de 
sa  guerre,  pour  et  au  nom  dudit  Charles  VII  de 
ce  nom,  d'une  part,  et  les  gens  des  trois  estats 
de  la  ville  et  cité  de  Bourdeaulx  et  des  pais  de 
Bourdelois,  es  noms  d'eulx,  et  des  autres  pais 
de  la  duché  de  Guyenne  qui  de  présent  sont  en 
la  main  du  roy  d'Angleterre  et  en  l'obéissance 
des  Anglois ,  anciens  ennemis  de  la  France,  pour 
icelle  ville  et  cité  et  les  pais  dessus  dits  mec- 
Ire  et  tenir  en  l'obéyssance  et  subjection  du  roy 
de  France,  d'autre  part,  pour  la  reddicion  de 
ladite  ville  et  cité  de  Bourdeaulx,  et  pais  de 
Bordelois  estans  en  l'obéyssance  d'iceulx  An- 
glois, et  pour  icelle  cité  de  Bourdeaulx. 


28o  Jean  Chartier.  [Juin  12 

Et  pource  que  après  plusieurs  grans  somma- 
tions faites  de  la  part  d'icelluy  roy  de  France 
aux  gens  desdits  trois  estats  des  pais  de  Guyenne 
et  de  Bordelois,  et  aux  habitans  de  Bourdeaulx, 
de  eulx  réduire  à  son  obéyssance ,  et  luy  mectre 
en  ses  mains  ladite  ville  et  cité  de  Bourdeaulx, 
et  toutes  les  autres  et  forteresses  du  pais  estans 
en  l'obéyssance  des  Anglois;  veu,  en  leur  re- 
monstrant  qu'il  ne  leur  estoit  pas  possible  de  plus 
endurer  et  soustenir  les  faix  et  charges  de  la 
puissance  du  roy  de  France,  qui  desjà  avoit 
conquesté  tout  le  pais  de  deçà  la  rivière  de  Dor- 
dongne,  et  lesdits  trois  estats  de  la  ville  de 
Bourdeaulx  considérans  encor  clairement  la 
totalle  destruction  du  pays  de  Bourdelois,  si 
remède  n'y  estoit  mis  au  plustost,  iceulx  gens 
desdits  trois  estats  firent  requérir  et  demander 
à  mondit  seigneur  le  conte  de  Dunois,  lieute- 
nant général  du  roy,  que  par  traictié,  accord  et 
appoinctement  il  leur  voulsist  donner  terme  et 
respit  suffisant  et  convenable  pour  envoyer  par 
devers  le  roy  d'Angleterre,  et  pour  luy  signifïier 
et  faire  à  sçavoir  les  choses  dessus  dites,  et  en 
avoir  responce  de  luy,  comme  aussi  prandre  le 
jour  de  la  bataille ,  afin  qu'à  celuy  qui  y  seroit  le 
plus  fort  sur  les  champs ,  au  jour  dessus  dit,  les 
choses  promises  luy  fussent  affectuées  de  bonne 
foy  ;  oultre  plusieurs  aultres  grans  requestes  par 
iceulx  du  pays  de  Bourdelois  et  de  Guyenne, 
faites,  requises  et  débatues  durant  plusieurs 
journées.  Sur  quoy  a  esté  tracté,  appointé  et 
accordé  ce  qui  s'ensuit  : 

I .  Premièrement.  Que  ceulx  du  party  de  France, 
pour  eschever  l'effusion  du  sang  humain  et  évi- 


1451]     Chronique  de  Charles  VII.         281 

ter  la  totalle  destruction  du  pais  de  Guyenne  et 
du  Bourdelois ,  sont  contens  de  donner  terme  et 
délay  ausdits  trois  estats ,  pour  attendre  l'armée 
du  roy  d'Angleterre ,  qu'ils  espèrent  devoir  venir 
en  bref,  et  l'attendent  de  jour  en  jour,  jusques 
au  mercredy  vingt-troisiesme  '  jour  de  ce  pré- 
sent mois  de  juing. 

2.  Item,  Ou  cas  que  dans  ledit  vingt-troisiesme 
jour  du  mois  de  juin,  ceulx  du  party  du  roy 
d'Angleterre  ne  viennent  secourir  ou  aider  ceulx 
des  pais  de  Guyenne  et  Bourdelois,  en  telle  ma- 
nière que  par  la  force  des  armes  ils  ne  puissent 
deffaire  ou  chasser  les  gens  du  roy  de  France  du 
champ  011  ils  seront  devant  la  place  de  Fronsac, 
et  en  iceluy  champ  demoureront  comme  les 
maistres  et  les  plus  forts ,  en  ce  cas ,  et  aussi- 
tost  iceluy  jour  passé ,  les  gens  desdits  trois  es- 
tats promettront  et  jureront  dès  à  présent  par 
leur  foy  et  serment ,  et  sur  la  vraye  croix ,  de 
bailler  et  délivrer  au  roy  de  France  nostre  sire, 
en  sa  personne ,  si  possible  luy  est  d'y  estre  bon- 
nement à  ce  jour,  ainsi  qu'on  a  espérance  qu'il  y 
sera ,  la  ville  de  Bourdeaulx. 

Et  au  cas  qu'en  ce  jour  le  roy  n'y  pourroit 
estre  en  personne,  comme  appointé  et  accordé 
a  esté,  en  ce  cas,  et  aussi-tost  iceluy  jour  passé, 
les  gens  desdits  trois  estats  bailleront  à  Monsei- 
gneur le  conte  de  Dunois,  son  lieutenant  gé- 
néral sur  le  faict  de  sa  guerre,  et  aux  aultres 
seigneurs  ses  officiers,  conseillers,  chevaliers  et 
escuyers  en  sa  compaignie,  ainsi  que  le  roy 
mandera  par  ses  lettres  patentes,  dedens  les- 

I.  Alias  vingt-quatriesme  (Godefroy). 


282  Jean  Chartier.  [Juin  12 

quelles  ces  articles  seront  incorporez  et  annexez, 
et  les  promettra  le  roy  et  jurera  d'entretenir  et 
observer  de  poinct  en  poinct,  la  possession  de 
ladite  ville  et  cité  de  Bourdeaulx  estant  prinse 
après  consequemment  les  aultres  villes,  chas- 
teaulx  et  fortresses  desdits  pais  de  Guyenne  et 
de  Bourdelois. 

2.  Jîem.  Pour  seureté  de  faire  tenir  et  accom- 
plir les  choses  dessus  dites  sans  fraude ,  barat  ou 
mal-engin  par  les  susdits  trois  estats  des  pais 
Bourdelois  et  de  Guyenne,  ont  accordé  qu'ils 
bailleront  et  délivreront  réellement  et  de  fait, 
dedens  demain,  qui  sera  dimenche,  pour  tout  le 
jour,  es  mains  de  mondit  seigneur  le  conte  de 
Dunois,  lieutenant  général  du  roy,  comme  dit 
est,  les  villes  et  places  de  Vaires,  Riou  ',  Sainct- 
Macaire  et  de  Bisngnac  ;  et  es  mains  de  Maistre 
Jehan  Bureau,  trésorier  de  France,  la  place  de 
Castillon,  au  pays  de  Perrigort. 

5.  Item.  S'il  advenoit  que  dedens  le  vingt- 
troisiesme  jour  de  ce  présent  mois  de  juing 
l'armée  du  roy  d'Angleterre  vint  pour  le  secours 
et  aide  dudit  pais  de  Guyenne  et  de  Bourdelois, 
en  ce  cas  ceux  d'icelluy  pais  de  Bourdelois  et 
de  Guyenne  les  pourront  secourir  et  aider  en 
tout  et  par  tout,  comme  ils  pourront  pour  le 
mieux,  pendant  ledit  temps. 

4.  Item.  Au  cas  que  dedens  le  susdit  vingt- 
troisiesme  jour  de  ce  mois  de  juing,  iceulx  An- 
glois  et  ceulx  dudit  pais  de  Bourdelois  puissent 
par  force  et  puissance  d'armes  débouter  les  gens 
du  roy  hors  de  leur  camp,  oi^  ils  sont  et  seront 

1.  Ou  Rioux  (Rions). 


i4M]    Chronique  de  Charles  VII.         28^ 

devant  la  ville  de  Fronsac,  et  en  icelluy  de- 
meurer les  plus  forts,  en  ce  cas,  et  tantost  iceluy 
advenu,  ledit  seigneur  conte  de  Dunois,  lieute- 
nant général  du  roy,  comme  dit  est,  et  Maistre 
Jehan  Bureau,  trésorier  de  France,  délivreront 
lesdites  cinq  places,  c'est  à  sçavoir  :  à  Monsei- 
gneur le  captai,  les  places  de  Vaires,  Blangnac 
ou  Blaignac  et  Castilhon,  et  les  places  de  Rions 
et  de  Sainct-Macaire  aux  bourgois,  manans  et 
habitans  de  la  ville  de  Bourdeaulx  ;  et  aussi 
rendront  les  dessusdits  les  scellez  qu'ils  ont 
pour  ce  baillez  audit  Monseigneur  le  conte  de 
Dunois,  lieutenant  gênerai  du  roy. 

5.  Item.  S'il  advenoit  que  aulcunes  citez, 
villes,  chasteaulx,  fortresses  ou  places  estans 
audit  pais  de  Bourdelois  ne  se  voulsissent  ré- 
duire et  mectre  en  l'obéissance  et  sujétion  du 
roy  de  France  comme  ladite  ville  de  Bour- 
deaulx ,  iceulx  estans  au  préalable  sur  ce  deue- 
ment  sommez  et  requis,  en  ce  cas  le  roy  les  y 
contraindra  par  puissance  d'armes  à  l'aide  et 
secours  de  ses  subgectz. 

6.  Item.  Les  bourgeois,  manans  et  habitans 
desdites  citez,  villes,  chasteaulx  et  fortresses, 
incontinent  la  possession  d'icelles  prinse  et  eue, 
feront  le  serment  au  roy  de  France,  où  à  ses 
commis  pour  luy  à  ce  employez,  d'estre  d'ores- 
navant  bons,  vrays  et  loyaulx  subgectz  et  obéys- 
sans  au  roy  de  France  et  à  sa  couronne,  et  pro- 
mettront de  tenir  son  party  envers  tous  et  con- 
tre tous  à  tousjours  mais  perpétuellement. 

7.  Item.  Fera  le  roy  à  l'entrée  de  ladite  ville 
de  Bourdeaulx ,  au  jour  que  bailler  et  livrer  la 
doivent,  s'il  y  est  présent,  ou  mondit  seigneur 


284  Jean  Chartier.  [Juin  12 

le  conte  de  Dunois  pour  luy,  si  le  roy  n'y  peut 
estre,  le  serment  sur  le  livre'  et  sur  la  croix, 
ainsi  qu'il  est  accoustumé,  de  tenir  et  maintenir 
les  bourgeois,  marchands,  manans  et  habitans 
de  ladite  ville  de  Bourdeaulx  et  du  pais  de 
Bourdelois,  et  chacun  d'eulx,  présent  et  absent, 
qui  demeureront  ou  demourer  vouldront  en  son 
obéyssance ,  en  leurs  franchises,  privilèges,  li- 
bertez,  statuts,  loix,  coustumes,  estabblisse- 
mens,  stiles,  observances  et  usances  du  pais  de 
Bourdeaulx  et  de  Bourdelois,  de  Basas  et  de  Ba- 
sadois,  et  d'Agen  et  d'Agenois. 

Et  leur  sera  le  roy  bon  prince  et  droicturier 
seigneur,  et  les  gardera  de  tort  et  de  force  de 
soy-mesme ,  et  de  tous  autres  à  son  pouvoir  ;  et 
leur  fera  ou  fera  faire  droit,  raison  et  accomplis- 
sement de  justice.  Et  des  choses  dessusdites  et 
chacune  d'icelles  le  roy  leur  donnera  et  octroyera 
ses  lettres  patentes,  scellées  de  son  grand  seel, 
en  la  meilleure  forme  que  sur  ce  se  pourra  et 
devra  faire,  quittement  et  franchement  de  ce 
qu'il  appartiendra  au  roy. 

8.  lîem.  S'il  avenoit  que  le  roy  ne  pût  estre 
et  se  trouver  au  jour  de  ladite  entrée,  mondit 
seigneur  le  conte  de  Dunois  promettra  et  jurera 
faire  ratiffier  par  le  roy  toutes  les  choses  des- 
susdites, et  de  les  luy  faire  jurer  et  promettre, 
ainsi  qu'il  a  esté  dit  cy-dessus. 

9.  Item.  S'il  en  y  a  aulcuns  qui  ne  veullent 
demourer  ne  faire  le  serment  au  roy  ou  à  ses 
officiers,  aler  s'en  pourront  quant  bon  leur  sem- 
blera et  où  il  leur  plaira.  Et  pourront  emporter 

1.  Le  texte  des  Évangiles. 


1451]      Chronique  DE  Charles  VII.        285 

ou  faire  emporter  toutes  leurs  marchandises,  or, 
argent  et  biens  meubles,  nefs,  vaisseaulx  et 
toutes  autres  choses  quelxconques.  Et  auront 
pour  ce  faire  bon  saufconduit,  et  terme  de  vuy- 
dange  jusques  à  demy  an ,  à  compter  de  la  dacte 
de  ces  présentes,  pourveu  que,  tandis  qu'ils  se- 
ront parmy  ceulx  du  party  du  roy,  ils  fassent  le 
serment  de  non  faire  ou  pourchasser  en  icelluy 
party  du  roy  aulcun  mal  ou  dommaige,  tant 
qu'ils  y  seront  et  demoureront. 

Et  s'ils  avoient  aulcuns  héritages  au  païs, 
iceulx  demoureront  à  leurs  plus  prochains  héri- 
tiers estans  dans  iceluy  pais,  et  qui  vouldront 
bien  faire  le  serment  au  roy  où  à  ses  officiers, 
et  demourer  fidels  et  constans  en  iceluy  party. 

10.  Item.  S'il  en  y  a  aulcuns  desdits  païs  de 
Guyenne  et  de  Bourdelois  qui  ne  soient  encore 
bien  délibérez  ou  advisez  de  faire  ledit  serment, 
et  qu'ils  veullent  aler  en  aulcuns  lieux  de  ce 
royaulme  de  France  ou  dehors  quérir  et  pour- 
chasser aulcuns  de  leurs  biens  ou  debtes,  ils  le 
pourront  faire;  et  auront  le  temps  et  terme  de 
eulx  déclarer  François  et  mectre  en  l'obéissance 
et  subgection  du  roy,  si  bon  leur  semble,  jus- 
ques à  demy  an  prochain  venant.  Et  s'il  en  y  a 
aulcuns  ambaxadeurs  ou  aultres ,  qui  depuis 
soient  absens  de  ladite  ville  et  cité  de  Bour- 
deaulx  ou  du  païs  dessusdit,  qui  veullent  re- 
tourner et  faire  le  serment  comme  les  aultres, 
sçavoir,  d'estre  bons,  vrays,  loyaulx  et  obéissans 
subgects  au  roy  de  France ,  ils  le  pourront  faire 
et  y  seront  receus,  et  auront  tous  leurs  biens, 
rentes,  revenus,  possessions  et  héritages,  dedens 
demy  an ,  ainsi  que  les  aultres  dessus  nommez. 


386  Jean  Chartier.  [Juin  12 

1 1 .  Item.  S*il  y  a  aucuns,  pendant  ledit  temps 
de  demy  an,  qui  s'en  veullent  aller  hors  de  Vo- 
béissance  et  subgection  du  roy  de  France ,  et 
laisser  aucuns  de  leurs  biens  en  garde  en  ladite 
ville  de  Bourdeaulx  où  ailleurs,  audit  pais  de 
Guyenne  et  de  Bourdelois,  faire  le  pourront,  et 
leur  demoureront  seurs  et  saufs  pendant  ledit 
temps  de  demy  an  ,  et  aussi  les  pourront  envoyer 
quérir  iceluy  temps  pendant ,  si  bon  leur  semble, 
et  les  emporter  ou  faire  emporter  oij  bon  leur 
semblera  ;  et  s'il  leur  est  deu  aucune  chose  en 
la  ville  de  Bourdeaulx  ou  ailleurs,  audit  pais  de 
Guyenne  et  de  Bourdelois,  ils  le  pourront  pour- 
suivre et  demander,  et  leur  en  sera  fait  raison 
tt  bonne  justice,  comme  il  appartiendra. 

12.  Item.  S'il  en  y  a  aulcuns  qui  veullent  avoir 
saufconduit  pour  s'en  aller  avec  leurs  biens 
meubles  quelxconques,  chevaulx,  vaisseaulx  et 
autres  choses,  ils  auront  bon  saufconduit  pour 
ce  faire ,  et  ne  leur  coustera  chacun  saufconduit 
qu'un  escu  d'or. 

1 3.  Item.  A  esté  appoincté,  tractié  et  accordé 
que  en  mectant  par  ceulx  desdits  trois  estats 
lesdites  villes,  chasteaulx  et  fortresses  des  pa'is 
de  Bourdelois,  de  Guyenne  et  de  Gascogne,  et 
en  faisant  le  serment  ainsi  que  dit  est,  par  les 
manans  et  habitans  en  iceulx,  tous  iceulx  ma- 
nans  et  habitans  auront  abolicion  générale  du 
roy  de  tous  cas  civils  et  criminels,  et  de  toutes 
peines  énormes  encourues,  et  leur  en  fera  le  roy 
bailler  ses  lettres  patentes,  seellées  de  son  grand 
seel  en  général  et  en  particulier,  ainsi  qu'ils  les 
voudront  avoir,  quittement  et  franchement  de  ce 
qu'il  en  appartiendroit  au  roy. 


I 


145»]     Chronique  de  Charles  VII.        287 

!  3.  Item.  Demoureront  tous  les  nobles  et  non 
nobles,  manans  et  habitans  desdites  villes  et  pais 
qui  vouldront  demourer  en  iceulx,  et  auront  fait 
le  serment,  en  leurs  possessions,  droictures,  et  en 
leurs  chasteaulx,  vifles,  fortresses,  seigneuries  et 
autres«héritages,  oij  qu'ils  soient  situez  ou  assis, 
et  aussi  en  leurs  biens  meubles,  marchandises 
et  autres  choses  quelconques,  sans  qu'on  leur 
y  fasse  avoir  aucun  tort  ou  violence,  ou  que  l'on 
leur  donne  à  aucun  d'eulx  aucun  empeschement 
ou  destourbier  quelconque. 

14.  Item.  Pareillement  demoureront  les  gens 
d'église  estans  èsdits  pais  de  Guyenne  et  de 
Bourdelois  en  tous  leurs  bénéfices ,  dignitez , 
biens  meubles  et  immeubles,  en  leurs  offices 
d'église,  jurisdictions  et  possessions  spirituelles 
et  temporelles,  seigneuries,  villes,  chasteaulx  et 
fortresses,  hostels,  possesions,  revenus,  rentes, 
cens,  domaines  et  autres  biens  quelconques  à 
eulx  appartenans;  et  en  iceulx  seront  mainte- 
nus, conservez  et  gardez,  et  aussi  en  leurs  fran- 
chises ,  privilèges ,  prééminences  et  libériez 
quelxconques;  et  de  ce  auront  les  manans  et 
habitans  des  pais  de  Guyenne  et  de  Bourdelois 
bonnes  lettres  du  roy,  scellées  de  son  grant  seel, 
telles  que  au  cas  appartiendra  et  devra  appar- 
tenir, quittement  et  franchement,  mesmement 
du  droit  du  seau  qui  peult  appartenir  au  roy  de 
France. 

1 5.  Item.  Se  les  roys  d'Angleterre  ou  ducs  de 
Guyenne  ont  donné  par  cy-devant  et  ou  temps 
passé,  à  aulcuns  des  manans  et  habitans  de- 
mourans  esdits  pais  de  Guyenne  et  de  Bourde- 
lois, aucunes  terres,  seigneuries,  chasteaulx,  for- 


288  Jean  Chartier.  [Juin  12 

teresses,  hostels  et  autres  quelxconques  biens  à 
eulx  appartenans,  à  cause  dudit  duché  de 
Guyenne,  en  quelque  manière  que  ce  soit,  ils 
seront  et  demoureront  à  ceulx  à  qui  ils  auront 
esté  donnez ,  sauf  et  réservé  la  terre  et  seigneurie 
de  Creton  ou  Curton,  que  le  roy  de  France  a 
donnée  « . 

i6.  Item.  Ne  seront  contraincts  doresna- 
vant  lesdits  manans  et  habitans  desdits  pais  de 
Guyenne  et  de  Bourdelois  de  payer  aulcunes 
tailles,  impositions,  gabelles,  fouages,  cartages, 
ne  autres  subsides  quelxconques.  Et  ne  seront 
tenus  de  payer  doresnavant,  les  manans  et  habi- 
tans des  pais  susdits,  que  les  droits  anciens  deubs 
et  accoustumez  en  ladite  ville  de  Bourdeaulx  et 
es  pals  dessusdits. 

17.  Item.  A  esté  appoincté  que  tous  marchans 
apporteront  doresnavant  marchandises  et  vivres 
quelxconques  en  ladite  ville  de  Bourdeaulx  et  es 
pais  de  Bourdelois,  et  pourront  seurement  ve- 
nir par  eaue  doulce  ou  par  terre,  en  payant  tant 
seulement  les  droitz  et  devoirs  anciens  et  d'an- 
cienneté deubs  et  accoustumez ,  tant  au  roy  de 
France  que  aux  aultres  seigneurs  à  qui  ce  pour- 
roit  appartenir,  selon  la  forme  et'  manière  de 
leurs  privilèges,  franchises  et  libertez. 

17.  Item.  Sera  le  roy  content  que  en  ladite 
ville  de  Bourdeaulx  y  ait  justice  souveraine, 
pour  y  connoistre,  discerner,  décider  et  déter- 
miner diffmitivement  de  toutes  les  causes  d'appel 
qui  se  feront  en  iceluy  pais  de  Bourdelois,  sans 

1 .  A  Jacques  de  Chabînnes ,  grand  maître  d'hôtel,  et  l'un 
des  principaux  capitaines  de  l'expédition  :  c'est  de  là  que 
vient  la  branche  de  Chabannes-Curton. 


i4Ji]    Chronique  de  Charles  VU.         289 

pour  iceulx  appeaux  par  simple  querelle  ou  aul- 
trement  estre  tirées  hors  de  ladite  cité  de  Bour- 
deaulx. 

18.  lîem.  En  oultre,  a  esté  accordé  que  do- 
resnavant  le  roy,  ny  ses  successeurs  roys,  ne 
pourront  mander  ne  tirer  hors  des  pais  dessus- 
dits, pour  faire  guerre,  les  nobles  gens  de 
guerre,  ne  aultres  dudit  pais,  sans  leur  vouloir 
et  consentement,  si  ce  n'est  que  le  roy  les  paye 
de  leurs  gages  et  solde. 

19.  Item.  En  outre,  a  esté  accordé  par  ce 
présent  tractié  que  mondit  seigneur  le  conte  de 
Dunois  fera  rendre  et  délivrer  à  ceulx  de  ladite 
ville  de  Bourdeaulx ,  francs  et  quittes ,  le  maire 
et  le  soubsmaire  Jehan  de  Rostan  '  et  Bertrand 
Daigas^. 

20.  Item.  Fera  le  roy  de  France  battre  et 
forger  monnoye  en  ladite  ville  de  Bourdeaulx , 
par  l'advis  et  délibéracion  de  ses  officiers  et  les 
gens  desdits  trois  estats  d'iceluy  pais  de  Guyenne, 
en  ce  bien  connoissans  et  intelligens,  y  appeliez 
aussi  avec  eux  les  généraux  maistres  de  mon- 
noyes. 

Et  promettra  le  roy,  par  ses  lettres  patentes, 
que  les  monnoyes  qui  à  présent  ont  cours  audit 
pais  puissent  encore  avoir  cours  ung  an  ou 
deux  ans,  se  bon  leur  semble.  Et  donnera  le  roy, 
en  faisant  icelle  monnoye,  la  pluspart  de  son 
droit  seigneurial,  afin  d'amender  icelle  monnoye 
au  prouffit  et  utilité  du  peuple  dudit  pais  Bor- 
•delois. 

1 .  Ou  Roustan, 

2.  Ou  Dagaz. 

Jean  Charîier.  H.  19 


290  Jean  Chartier.  [Juin  12 

21.  Item.  Si  le  roy  laisse  aulcunes  gens  d'ar- 
mes en  ladite  cité  et  ville  de  Bourdeaulx  et  pais 
de  Guyenne,  pour  la  «leureté,  garde  et  deffense 
d'iceulx,  il  les  payera  de  leurs  gages,  et  les 
fera  gouverner  bien  et  doulcement,  et  payer  ce 
qu'ils  prandront;  et  ceulx  qui  seront  logez  en  la- 
dite ville  de  Bourdeaulx  seront  logez  es  hostel- 
leries  et  autres  lieux  moins  grevables  et  dom- 
mageables pour  les  bourgeois,  marchans  et  habi- 
tans  d'icelle  ville  de  Bourdeaulx. 

22.  Item.  A  esté  appoincté  que  les  officiers 
que  le  roy  commectra  oudit  pais  de  Guyenne 
promectront  au  roy  ou  à  ses  commis  et  jure- 
ront de  faire  bonne  et  loyale  justice,  sans  fa- 
veur, autant  au  petit  comme  au  grand,  et  qu'ils 
garderont  les  coustumes  et  loix  de  ladite  ville  de 
Bourdeaulx  et  des  pais  de  Guyenne  et  de  Bour- 
delois,  et  les  maintiendront  en  leurs  honneurs, 
privilèges,  franchises,  libériez  et  prééminences, 
et  en  jouiront  ceux  de  ladite  ville  de  Bour- 
deaulx, et  autres  quelconques  dudit  pais  de 
Bourdelois,  de  leurs  jurisdictions  et  exploits, 
comme  d'ancienneté  ils  ont  accoustumé. 

23.  Item.  Défendra  le  roy,  ou  fera  deffendre 
et  exhiber  2  à  son  procureur  en  ladite  cité  de 
Bourdeaulx,  qu'il  ne  vexe  ou  travaille  aucuns 
des  habitans  d'icelle  ville  et  du  pays,  sans  re- 
queste  de  partie  et  sans  qu'il  y  ait  auparavant 
deue  et  convenable  information  faicte. 

Lesquels  tractiez,  accords,  appoinctemens , 
promesses  et  convenances,  nous  Pierre  ',  par  la 

1.  Le  célèbre  Pcyre  Berlanà.  Voy.  Biographie  Didot,  au 
mot  Berland. 

2.  Inhiber. 


145  ij      Chronique  de  Charles  VII.       291 

permission  divine  arcevesque  de  Bourdeaulx, 
Bertrand,  seigneur  de  Montferrant,  Gaulhac  ou 
Gailard  de  Durefort,  seigneur  de  Duras,  Gadi- 
fier  ou  Gadiffer-Chartreuse,  maire  et  contre- 
maire  de  Bourdeaulx,  Jehan  de  la  Lande,  sei- 
gneur de  Brande  ',  Bernard  Angevin,  seigneur 
de  Rosen  ou  Rosan.  et  de  Puigeaux^,  et  Guil- 
lemin  Andrieu,  seigneur  de  Lausac  3,  promettons 
par  la  foy  et  serment  de  nos  corps,  et  sur  nos 
honneurs,  tenir  et  accomplir  de  poinct  en  poinct, 
selon  leur  forme  et  teneur,  sans  icelles  aulcune- 
ment  enfraindre.  En  tesmoing  de  ce,  nous  avons 
signé  ces  présentes,  et  scellé  des  seaulx  de  nos 
armes,  le  samedy  12e  jour  de  juing,  l'an  mille 
quatre  cent  cinquante  et  ung. 

Chapitre  2jo. 

Autre  appoincîement  entre  lesdits  seigneurs 

François  et  Monseigneur  Gaston, 

conte  de  Venages  4. 

Ledit  appoinctement  estant  ainsi  et  par  la  ma- 
nière que  dit  est  fait  et  conclud ,  et  estant 
venu  à  la  cognoissance  de  Monseigneur  Gaston 
de  Foix,  conte  de  Venauges  et  captai  de  Buch  , 
iceluy  conte  se  retira  par  devers  Monseigneur  le 
conte  de  Dunois,  lieutenant  général  du  roy,  le- 
quel tenoit  les  champs  en  belle  et  grande  com- 

1 .  Alias  Breida  ou  Brouida. 

2.  Ou  Pingeaux. 

3.  Ou  Lansac. 

4.  Benauges. 


292  Jean  Chartier.  [Juin  1 5 

paignie  de  gens  d'armes,  comme  dessus  est  dit, 
pour  acttendre  tous  venans  ennemis  du  roy,  et 
fit  un  tractié  et  appoinctement  avec  ledit  lieute- 
nant touchant  son  fait  et  les  siens. 

Or,  pour  ce  que  ledit  Monseigneur  le  captaul 
estoit  chevalier  de  l'ordre  de  la  jartière ,  qui  est 
l'ordre  du  roy  d'Angleterre ,  il  estoit  en  voulenté 
de  soy  retraire  avec  les  Anglois,  et  pour  aulcunes 
aultres  causes  et  raisons  à  ce  le  mouvans,  et 
laisser  ses  terres,  possessions  et  héritages  qu'il 
avoit  audit  pais  de  Guyenne  à  aulcuns  de  ses  en- 
fans,  ou  aux  enfans  de  ses  enfans,  lesquels  de- 
moureroient  François  et  en  l'obéissance  du  roy 
de  France.  Et  fut  accordé  par  les  parties  ce  qui 
s'ensuit  : 

1 .  Premièrement.  Que  ledit  Monseigneur  le 
captaul  de  Beuch  et  ses  enfans,  et  les  enfans  de 
ses  enfans,  leurs  héritiers  et  successeurs,  auront 
toutes  les  terres,  chasteaulx,  seigneuries,  for- 
iresses,  hostels,  héritages  et  possessions  que  le- 
dit seigneur  le  captaul,  et  Monseigneur  de  Can- 
dale  son  fils,  tiennent  et  possèdent  au  duchié  et 
pais  de  Guyenne,  et  qui  leur  compétent  et  ap- 
partiennent par  les  successions  de  leur  père  et 
mère,  et  autres  leurs  prédécesseurs,  et  en  toutes 
celles  qu'ils  ont  acquises,  de  quelque  personne 
que  ce  soit. 

Et  s'il  y  a  aucunes  d'icelles  terres  et  seigneu- 
ries, chasteaulx,  fortresses,  hostels  et  héritages 
dont  ils  ayent  perdu  la  possession  et  seigneurie 
par  la  fortune  de  la  guerre,  ou  autrement  en 
quelque  manière  que  ce  soit,  icelles  terres  et 
seigneuries  seront  rendues  et  restituées,  réelle- 
ment et  de  fait,  à  sesdits  enfans  et  à  ses  hoirs  et 


145 1]   Chronique  de  Charles  VII.   295 

successeurs,  par  ceux  qui  les  tiennent,  qui  à  ce 
faire  seront  contraints  de  par  le  roy. 

2.  Item.  Et  si  auront  toutes  les  terres  et  sei- 
gneuries, hostels  et  héritages  dont  lesdits  Mon- 
seigneur le  captaul  et  Monseigneur  de  Candalle, 
son  fils,  jouissent ,  et  qu'ils  possèdent  en  ladite 
duchié  de  Guyenne,  qui  leur  ont  esté  donnez, 
ou  à  leurs  prédécesseurs,  par  les  roys  d'Angle- 
terre et  les  ducs  de  Guyenne. 

Et  sera  tenu  le  roy  de  récompenser  ceux  à 
qui  ils  sont  et  doivent  appartenir,  jusques  à  la 
valeur  de  deux  mille  livres  tournois  de  rente , 
monnoye  de  roy,  si  tant  montent  ;  et  si  plus  mon- 
tent, lesdits  enffans  ou  enffans  de  ses  enffans, 
héritiers  et  successeurs,  suppléeront  et  payeront 
le  surplus  à  qui  il  appartiendra  ;  et  le  roy  les 
fera  jouir  paisiblement  de  toutes  lesdites  terres, 
seigneuries,  hostels  et  héritages. 

^.  Item.  Si  Monseigneur  le  captaul  et  Mon- 
seigneur de  Candalle  son  fils,  ou  ses  prédéces- 
seurs, ont  fait  ou  fait  faire  au  temps  passé,  en 
quelque  manière  que  ce  soit,  ou  feront  doresna- 
vant  par  authorité  de  justice  ou  aultrement,  aul- 
cunes  réparations  nécessaires  et  profitables  es 
chasteaulx,  maisons,  fortresses  et  autres  héri- 
tages à  eulx  donnez  et  octroyez  par  les  roys 
d'Angleterre  et  les  ducs  de  Guyenne  ,  en  ce  cas, 
icelles  réparations  seront  allouées  et  rabatues  à 
ceulx  à  qui  devroient  appartenir  lesdits  héri- 
tages, chasteaulx,  hostels  et  fortresses,  sur  ce 
qu'il  faudra  que  lesdits  enfans,  héritiers  et 
successeurs  restituent,  si  restituer  faut,  outre 
lesdits  deux  mille  livres  tournois  de  rente, 
desquels  le  roy  doit  acquitter  lesdits  enffans, 


294  Jean  Chartier.  [Juin  13 

leurs  héritiers,  hoirs,  successeurs  et  ayans  cause, 
sans  qu'ils  puissent  demander  ou  rabattre  aus- 
dits  seigneurs  le  captaul  et  de  Candalle  son  fils 
aulcune  chose  des  fruits  et  revenus  du  temps 
passé,  desquels  eulx  et  leursdits  enffans  demou- 
reront  quittes,  pour  ce  qu'ils  les  ont  fait  faire  et 
soustenir. 

4.  Item.  Sera  content  le  roy  que  mondit  sei- 
gneur le  captaul  de  Buch  emporte  et  face  em- 
porter dudit  pais  de  Guyenne  tous  ses  biens 
meubles,  or,  argent ,  vaisselle  et  autres  biens 
quelconques,  en  quelque  part  que  bon  luy  sem- 
blera; et  aura  bon  et  loyal  saufconduit  pour  ce 
faire. 

^.'  Item.  Sera  le  roy  content  que  lesdits  sei- 
gneurs le  captaul  et  de  Candalle  puissent  dé- 
laisser leursdites  terres,  seigneuries,  héritages, 
chasteaulx,  fortresses,  hostels  et  possessions 
quelxconques  qu'ils  ont  au  pais  de  Guyenne,  à 
l'aisné  fils  de  mondit  seigneur  de  Candalle,  fils 
dudit  Monseigneur  le  captaul,  et  qu'il  en  puisse 
jouir  et  user  par  luy,  ses  successeurs,  héritiers 
et  ayans  cause,  à  toujours  mais  perpétuelle- 
ment. 

6.  Item.  Pource  qu'icelluy  fils  dudit  Monsei- 
gneur de  Candalle  est  mineur  d'ans,  sçavoir  en 
l'aage  de  trois  ans  ou  environ ,  le  roy  sera  con- 
tant que  Monseigneur  le  conte  de  Foix,  son 
cousin,  ait  de  par  luy  la  garde  et  le  gouverne- 
ment d'icelluy  enfant,  et  desdites  terres,  héri- 
tages et  biens  quelxconques,  pour  les  régir  et 
gouverner  doresnavant  au  profit  d'icelluy  en- 
fant, à  condicion  qu'il  nourrira  ledit  enfant,  sous 
l'obéissance  du  roy,  jusques  à  ce  qu'il  soit  en 


■i4Si]       Chronique  de  Charles  VII.       295 

aage  suffisant  d'avoir  luy  mesme  le  gouverne- 
ment de  sesdits  biens  et  héritages,  et  moyennant 
que  le  revenu  d'iceulx  héritages  de  cette  pré- 
sente année  demourera  et  sera  du  tout  entière- 
ment au  profit  de  Monseigneur  le  captaul  de 
Buch  ou  de  Monseigneur  de  Candale,  ou  à  l'ung 
<i'eulx,  lequel  qu'il  leur  plaira. 

Et  se  pourront  faire  payer,  tant  desdits  re- 
venus que  de  toutes  aultres  debtes  et  arrérages 
quelconques  à  eux  deus  en  leursdites  terres  et 
seigneuries  par  leurs  receveurs  et  officiers  d'i- 
celles. 

7.  Item.  A  esté  accordé  que  les  officiers  que 
mondit  seigneur  le  captaul  de  Buch ,  et  le  sei- 
gneur de  Candalle ,  son  fils,  ont  mis  et  vouldront 
mectre  dedens  trois  mois  prochainement  venans 
èsdites  terres  et  seigneuries,  ils  seront  et  demou- 
reront  doresnavant  pour  icelle  régir  et  gouverner 
pour  ledit  enfant,  en  faisant  loutesfois  le  ser- 
ment de  fidélité  et  tous  autres  qu'il  appartiendra, 
es  mains  des  officiers  du  roy  ou  es  mains  dudit 
seigneur  conte  de  Foix,  d'estre  bons,  vrays  et 
loyaulx  envers  le  roy,  et  de  bien  régir  et  gou- 
verner icelles  terres  et  seigneuries  au  profnt  et 
utillité  dudit  enfant. 

8.  Item.  Pour  ce  que  ledit  enfant  est  mineur 
d'ans  et  sous  aage,  comme  dit  est,  iceluy  Mon- 
seigneur de  Foix,  comme  ayant  la  garde  et  le 
gouvernement  d'iceluy  enfant ,  fera  au  roy  la  foy 
et  hommage  deubs  et  accoustumez  à  cause  des- 
dits héritages. 

Et  quant  ledit  enfant  sera  en  aage  d'avoir 
luy  mesme  son  gouvernement,  il  en  fera  hom- 
maige  au  roy  comme  son  subget  et  vassal ,  et 


296  Jean  Chartier.  [Juin  1 3 

fera  semblablement  les  autres  devoirs  accous- 
tumez. 

9.  Item.  Pareillement,  tous  les  subgects  de- 
mourans  es  seigneuries  que  mondit  seigneur  le 
captaul  et  mondit  seigneur  de  Candalle  tiennent 
à  présent,  et  qui  demoureront  avec  ledit  enfant, 
feront  le  serment  au  roy,  en  la  main  d'aulcuns 
de  ses  officiers,  d'estre  bons  et  loyaulx  Fran- 
çois, subgectz  et  obéissans  au  roy  de  France 
Charles,  ainsi  qu'il  est  accoustumé  de  faire  en 
tel  cas. 

10.  Item.  S'il  advenoit  que  ledit  enfant,  es- 
tant venu  en  son  aage  parfait,  ne  voulsist  de- 
mourer  dans  le  party  du  roy,  ne  faire  le  ser- 
ment, ou  qu'il  allast  de  vie  à  trespas  sans 
laisser  d'hoirs  de  son  corps ,  en  ce  cas  toutes 
lesdites  terres,  seigneuries,  chasteaulx,  fortres- 
ses,  rentes,  revenus  et  possessions  quelxconques 
demoureront  au  plus  prochain  héritier  d'icelluy 
aisné  fils  du  susdit  Monseigneur  de  Candalle  ^ 
soient  masles  ou  fumelles,  demourans  ou  venans 
au  party  du  roy. 

11.  Item,  Pource  que  mondit  seigneur  de 
Candalle  n'est  pas  encore  délibéré  de  prandre  et 
accepter  le  party  françois,  le  roy  sera  content 
qu'il  ait  terme  d'ung  an  pour  se  résoudre  à  soy 
déclarer  François,  se  bon  luy  semble,  et  il  aura 
saufconduit  bon  et  soffisant  afin  d'aller  où  bon 
luy  semblera,  et  d'emporter  ou  faire  emporter 
du  pais  de  Guyenne  tous  ses  biens  meubles,  or, 
argent,  vaisselle  et  autres  biens  quelxconques 
devant  ledit  temps  d'ung  an. 

12.  Item.  S'il  advenoit  que  pendant  ledit 
temps  d'ung  an  ou  partie  d'icelluy,  ledit  Mon- 


14$  JJ      Chronique  DE  Charles  VII.         297 

seigneur  le  captaul  et  Monseigneur  de  Candalle, 
son  fils,  voulsissent  demeurer,  ou  l'ung  d'eux, 
et  se  tenir  dans  ladite  duchié  de  Guyenne ,  en 
quelque  part  que  bon  leur  semblast ,  pour  agir 
en  aulcunes  de  leurs  besongnes  et  affaires,  ils 
le  pourront  faire ,  pourveu  qu'ils  facent  serment 
solemnel  qu'ils  ne  feront  ny  ne  pourchasseront 
aulcune  chose  qui  soit  au  dommaige  du  roy, 
ne  de  ses  hommes,  vassaulx  et  subgects,  tant 
comme  ils  seront  et  demeureront  oudit  pais  et 
terres  du  roy. 

13.  Item.  S'il  advenoit  que  ledit  seigneur  de 
Candalle  se  voulsist  faire  François  dedens  ledit 
temps  d'ung  an  ,  et  estre  vray  subgect  et  obéys- 
sant  au  roy  de  France,  et,  pour  ce  faire,  dé- 
laisser et  abandonner  lesdites  terres  qu'il  a  en 
Angleterre ,  tant  de  soy-mesmes  comme  à  cause 
de  madame  de  Candalle  sa  femme ,  le  roy,  pour 
luy  ayder  à  vivre  et  soustenir  son  estât  en  son 
service,  luy  donnera  la  somme  de  deux  mille 
livres  tournois  de  pencion  pour  chacun  an. 

14.  Item.  Il  est  accordé  que  mesdits  seigneurs 
le  captaul  et  de  Candalle  pourront  demander, 
requérir  et  pourchasser  envers  tous  et  contre 
tous,  ainsi  que  bon  leur  semblera ,  toutes  leurs 
debtes,  obligations,  ypothèques,  raisons  et  ac- 
tions qu'ils  peuvent  avoir  envers  plusieurs  per- 
sonnes et  sur  plusieurs  lieux  et  places,  spécia- 
lement sur  la  place  de  Lespare  ;  et  leur  fera  ou 
fera  faire  le  roy  bonne  et  briefve  expédition  de 
justice  dedens  ung  an  prochain  venant. 

Lesquels  tractiez,  accords,  appoinctemens, 
promesses  et  convenances,  nous,  Gaston  de 
Foix,  conte  de  Benauges,  captaul   de  Buch, 


298  Jean  Chartier.  [Juin  15 

promectons  par  la  foy  et  le  serment  de  nostre 
corps,  et  sur  nostre  honneur,  tenir  et  faire  tenir 
de  poinct  en  poinct,  selon  leur  forme  et  teneur, 
comprinses  dans  les  articles  ci-dessus  escrits  et 
déclarez,  sans  les  enfraindre  en  aulcune  ma- 
nière. En  tesmoing  de  ce,  nous  avons  signé  ces 
présentes  de  nostre  seing  manuel,  et  sellé  du 
seel  de  nos  armes,  le  dimanche  treiziesme  jour 
de  juing ,  l'an  mille  quatre  cent  cinquante-ung  ' . 

1.  Le  même  jour  13  juin  14511  le  comte  de  Benauges, 
captai  de  Buch ,  passa,  selon  toute  apparence,  avec  les 
mêmes  commissaires,  un  traité  secret  qui  lui  assuroit  un  pré- 
sent de  «  1  j,ooo  écusd'or,  tantost  et  incontinent  que  la  ville 
»  de  Bordeaux  sera  réduite  en  l'obéissance  du  roy,  etc.  w  II 
existe  du  moins  un  acte  original  par  lequel  les  commissaires 
de  Charles  vu  contractent  au  p.om  du  roi  cette  obligation 
vis  à  vis  du  captai. 

Voici  le  texte  de  ce  document  : 

CÉDULE  ou  Scellé 

Par  lequel  Jean,  comte  de  Danois,  Poton  de  Saintrailles  et 
Jean  Bureau,  commissaires  de  Charles  VII,  s'engagent  à 
faire  payer  par  le  roi  au  captai  de  Buch  la  somme  de 
quinze  mil  ècus  d'or  après  la  réduction  de  la  capitale  de  la 
Guyenne. 

Nous,  Jehan,  Bastard  d'Orléans,  conte  de  Dunois  et  de 
Longueville,  Poton  de  Saintrailles,  bailly  de  Berry  et  pre- 
mier escuier  de  corps  du  roy  notre  seigneur,  et  Jehan  Bu- 
reau, conseiller  dudit  seigneur  et  trésorier  de  France,  affer- 
mons pour  vérité  que  par  le  traictié  aujourd'huy  fait  entre 
nous  et  Monseigneur  Gaston  de  Foix ,  conte  de  Benauges, 
captau  de  Buch  ,  luy  a  esté  par  nous  promis  et  enconvenancé 
lui  faire  paier,  bailler  et  délivrer  en  content ,  réaniment  et 
de  fait ,  de  bon  or  et  de  poix ,  par  le  roy  nostre  sire ,  la 
somme  de  quinze  mil  escus  d'or,  tantost  et  incontinent  que 
la  ville  de  Bordeaux  sera  réduicte  en  l'obéissance  du  roy  et 
que  les  habitans  d'icelle  auront  fait  le  serment  audit  sei- 
gneur, et  aussi  qu'il  aura  baillé  toutes  ses  places  es  mains  de 


1451]      Chronique  de  Charles  VII.       299 

Chapitre  251. 

Aultre  appoinctemenî  entre  les  dessusdits  seigneurs 
françoys  et  Messire  Bertrand  de  Montferrant.  • 

En  ce  mesme  temps  et  an  mille  quatre  cent 
cinquante  et  ung ,  en  continuant  et  persévé- 
rant èsdits  traitez  et  appoinctemens  pour  par- 
venir à  paix  et  concorde,  fut  fait  ung  autre 
traitié  entre  Monseigneur  Jehan,  bastard  d'Or- 
léans, conte  de  Dunois  et  de  Longueville ,  lieu- 
tenant général  du  roy  nostre  sire  sur  le  faict  de 
sa  guerre,  Poton  de  Saintrailles,  bailly  de  Berry, 
grand  escuyer  de  France,  et  maistre  Jehan  Bu- 
reau, trésorier  de  France  d'une  part;  et  Mon- 

Monseigneur  le  conte  de  Foix ,  selon  le  contenu  de  son 
traictié;  laquelle  somme  de  quinze  mil  escus  d'or  nous  lui 
promettons  et  jurons  par  la  foy  de  noz  corps  et  sur  nos  hon- 
neurs luy  faire ,  par  le  roy,  bailler  et  paier  content  en  la  cité 
de  Bordeaux ,  et  illec  les  porter  à  ses  despens,  tantost  et  in- 
continent que  ladite  ville  sera  réduite  en  l'obéissance  du  roy, 
et  les  habitants  d'icelle  fait  le  sèrement  au  roy  en  tel  cas 
acoustumé  ,  et  aussi  qu'il  aura  baillé  et  mis  es  mains  de  mon 
dit  seigneur  le  conte  de  Foix  toutes  ses  dites  places,  selon 
le  contenu  de  son  dict  traictié.  En  tesmoing  de  ce  nous 
avons  signé  ces  présentes  de  noz  seings  manuels  et  scellé  de 
nos  armes,  le 

(Original  en  parchemin,  percé  de  trois  trous  pour  les 
sceaux,  signé  sur  le  repli  en  autographes  :  Jehan,  Poton, 
Bureau.  Bibl.  imp.,  collection  de  Fontanieu,  titres  origi- 
naux, t.  I,  troisième  pièce.  ) 

La  date,  comme  on  voit,  est  restée  en  blanc;  mais  le 
texte  ci-dessus  de  Godefroy  nous  permet  de  la  restituer, 
puisque,  d'après  les  termes  mêmes  de  la  cédule ,  celle-ci 
fut  passée  en  conséquence  du  «  traictié  aujourd'hui  faict 
entre  nous  et  Monseigneur  Gaston»^;  or  ce  traictié  n'est 
autre  que  celui  du  1 3  juin  ci-dessus  rapporté. 


300  Jean  Chartier.  [Juin  14 

seigneur  Bertrand  de  Montferrant  et  de  la  Con- 
tran '  d'aultre  part,  en  la  forme  et  manière  cy- 
après  déclarée. 

1.  Premièrement.  A  esté  accordé  entre  eulx 
que  ledit  seigneur  de  Montferrant  sera  compris 
ou  traictié  fait  par  lesdessus  dits  et  autres,  de  la 
part  du  roy  de  France  Charles,  avec  ceulx  de  la 
ville  de  Bourdeaulx  et  les  trois  estats  du  pais  de 
Guyenne  et  de  Bourdelois,  et  si  jouyra  des  pri  - 
vilèges,  libertez,  prééminances  et  franchises 
données  et  octroyées  par  ledit  roy  de  France  à 
ceulx  de  ladite  ville  de  Bourdeaulx  et  du  pais  de 
Bordelois  et  de  Cuyenne. 

2.  Item.  A  esté  appoincté  qu'où  cas  que  les 
Anglois,  par  puissance  d'armes,  dedens  le  vingt- 
troisiesme  jour  de  ce  présent  mois  de  juing  ne 
mettent  les  François  et  gens  du  roy  Charks  hors 
de  leur  camp,  qu'ils  ont  prins  et  tiennent  devant 
le  chastel  de  Fronsac ,  et  qu'ils  ne  demeurent 
en  iceluy  camp  les  plus  forts,  en  ce  cas,  ledit 
vingt-troisiesme  jour  estant  passé,  ledit  seigneur 
de  Montferrant  mectra  toutes  ses  places  en  l'o- 
béissance du  roy  de  France. 

3.  Item.  A  esté  accordé  et  appoincté  que  se 
dedens  le  vingt-troisiesme  jour  de  juing  l'armée 
des  Anglois  vient  pour  le  secours  des  gens  du 
païs  de  Cuyenne ,  en  ce  cas  ledit  seigneur  de 
Monferrant  se  pourra  armer  avec  eulx,  leur  ayder 
et  les  secourir  de  tout  son  pouvoir. 

Et  ou  cas  que  lesdits  Anglois  ne  demourent 
les  plus  forts  audit  camp  devant  iceluy  lieu  de 
Fronsac,   dedens  le  vingt-troisiesme  jour  de 

1.  Ou  Lagoirran. 


^jlTL 


145»]      Chronique  DE  Charles  VII.         301 

juing,  en  ce  cas  ledit  seigneur  de  Montferrant 
accomplira  sondit  tractié,  comme  dit  est  cy- 
dessus,  et  fera  le  serment  au  roy  d'estre  bon  et 
loyal  François,  et  mectra  ses  places  et  les  hom- 
mes de  ses  terres  et  seigneuries  en  l'obéissance 
du  roy  de  France. 

4.  Item.  Pour  ce  faire,  ledit  jour  passé,  le 
roy  sera  contant  que  ledit  seigneur  de  Montfer- 
rant, ses  hoirs,  et  ses  successeurs  après  luy, 
ayent  toutes  les  terres,  chasteaulx,  fortresses, 
seigneuries ,  hostels  et  héritages  quelxconques 
que  ledit  seigneur  de  Montferrant  et  ses  prédé- 
cesseurs ont  tenu  et  possidé,  tiennent  et  possi- 
dent  en  ladite  duchié  de  Guyenne,  et  qui  deue- 
ment  luy  compétent  et  appartiennent  par  suc- 
cessions de  son  père  et  de  ses  autres  prédéces- 
seurs, et  qu'ils  ont  acquis  deuement  de  quelque 
personne  que  ce  soit;  et  si  luy  ou  sesdits  pré- 
décesseurs ont  perdu  la  possession  d'aulcunes 
desdites  terres  et  seigneuries  par  la  fortune  de 
la  guerre,  ou  aultrement,  la  jouyssance  et  pos- 
session luy  en  sera  baillée  de  par  le  roy,  incon- 
tinent qu'il  aura  fait  le  serment. 

5.  Item.  A  esté  accordé  que  ledit  seigneur  de 
Montferrant  aura  toutes  les  terres,  seigneuries, 
hostels  et  héritages  que  les  roys  d'Angleterre  et 
ducs  de  Guyenne  ont  donné,  le  temps  passé,  aux 
prédécesseurs  dudit  seigneur  de  Montferrant  et 
à  luy-mesmes. 

Et  sera  le  roy  tenu  de  récompenser  ceulx  à 
qui  ils  sont  et  doivent  appartenir,  s'il  y  en  a 
aulcun  ou  aulcuns,  jusques  à  la  valeur  de  cinq 
cent  escus  d'or  vieux  de  rente  par  chacun  an. 

Et  si  plus  valent  que  ladite  somme  de  cinq 


502  Jean  Chartier.  [Juin  14 

cent  vieils  escus  d'or,  ledit  seigneur  de  Montfer- 
rant  sera  tenu  de  recompenser  ceulx  à  qui  ap- 
partiennent lesdits  héritages  du  surplus,  si  au- 
cuns en  y  a. 

Et,  de  plus,  il  sera  quitte  envers  le  roy  et 
tous  autres  des  fruicts  et  revenus  que  par  cy- 
devant  luy  et  sesdits  prédécesseurs  ont  receu  et 
retenu  des  héritages  dessus  spécifiez. 

6.  Item.  A  esté  accordé  et  appoincté  que,  des 
choses  dessus  dites,  le  roy  octroyera  et  donnera 
audit  seigneur  de  Montferrant,  ou  à  ses  hoirs  et 
successeurs,  ses  lettres  patentes  en  forme  deue 
et  suffisante. 

7.  Item.  Pour  seureté  des  choses  dessus  dites, 
ledit  seigneur  de  Montferrant  baillera  et  déli- 
vrera es  mains  de  mondit  seigneur  le  conte  de 
Dunois,  dedens  demain  tout  le  jour,  la  place  de 
Montferrant;  laquelle  place  mondit  seigneur  de 
Dunois  sera  tenu  luy  rendre  et  restituer  tantost 
et  incontinent  qu'il  aura  fait  le  serment  au  roy, 
et  mis  toutes  sesdites  terres  et  seigneuries  en  son 
obéissance;  ou  toutesfois,  tantost  après  que  de- 
dens ledit  vingt  et  troisiesme  jour  de  ce  présent 
mois  de  juing,  les  dessus  dits  Anglois,  par  puis- 
sance d'armes,  auroient  mis  hors  les  gens  du 
roy  de  France  du  camp  qu'ils  ont  esleu  et  tien- 
nent devant  le  chastel  de  Fronsac. 

Toutes  lesquelles  choses  dessus  dites,  et  cha- 
cune d'icelles,  nous,  Bertrand  de  Montferrant, 
seigneur  dudit  lieu  de  Montferrant,  promectons 
par  la  foy  et  le  serment  de  nostre  corps,  et  sur 
nostre  houneur,  tenir,  faire  tenir  et  accomplir 
par  nous  et  les  nostres,  au  roy  nostre  dit  sei- 
gneur, de  poinct  en  poinct,  sans  les  enfraindre 


1451]       Chronique  de  Charles  VII.       30 j 

en  aucune  manière,  sans  fraude,  barat  ou  mal- 
engin. Tesmoing  nostre  seing  manuel  et  seel  de 
nos  armes  cy-m.is,  le  qualorziesme  jour  de  juin, 
l'an  mille  quatre  cent  cinquante-ung. 

Chapitre  252. 

De  l'entrée  faicte  par  les  seigneurs  françoys 

dessus  nommez  en  ladite  ville  et  cité 

de  Bourdeaulx. 

Tant-tost  après  que  les  dessus  dits  commis 
pour  faire  le  tractié  de  Bourdeaulx  dessus 
déclaré  eurent  ainsi  besoigné  avec  ceulx  dudit 
Bourdeaulx ,  s'en  retournèrent  par  devers  mon- 
dit  seigneur  le  conte  de  Dunois,  lieutenant  gé- 
néral du  roy,  le  chancelier  de  France  et  autres 
du  conseil,  et  leur  rapportèrent  et  firent  voir 
par  escrit  les  appoinctemens,  accords  et  conve- 
nances signez  et  seellez ,  tant  d'une  part  et  d'un 
costé  que  d'autre;  lequel  conte  fut  fort  joyeulx 
d'icelles  ;  aussi  le  furent  tous  les  autres  sei- 
gneurs. 

L'affaire  fut  en  suite  dilayée  huict  jours,  sça- 
voir  après  ledit  jour  de  dimanche  à  eulx  octroyé 
par  iceluy  lieutenant;  auquel  jour  ne  leur  vint 
ne  comparut  aucun  secours.  Néantmoins,  oultre 
et  par  dessus  les  promesses  susdites  ainsi  faites, 
lesdits  seigneurs  et  habitans  de  Bourdeaulx,  es- 
pérans  tousjours  et  se  confians  d'avoir  et  rece- 
voir du  secours,  requirent  fmalement  jour  de 
bataille.  Lequel  leur  fut  octroyé,  par  Monsei- 
gneur de  Dunois,  audit  mercredi  vingt  et  troi- 
siesme  jour  dudit  mois  de  juing  ensuivant,  pour 


304  Jean  Chartier.        [Juin  24-30 

là  se  deffendre,  si  secours  leur  venoit  de  la  part 
du  roy  d'Angleterre  ;  sinon ,  et  à  ce  défaut,  qu'ils 
se  dévoient  rendre  iceluy  jour. 

Auquel  jour  de  mescredy  dessus  dit  comparu- 
rent devant  icelle  ville  les  seigneurs  françois 
dessus  nommez ,  pour  attendre  et  combatre  les 
ennemis  du  roy,  ou  réduire  ladite  ville  en  son 
obéissance,  comme  à  luy  appartenant  de  son 
droict  paternel;  auquel  lieu  ils  furent,  expectans 
et  attendans  la  bataille,  jusques  à  solleil  couché. 
Et  à  celle  heure,  ceulx  de  Bourdeaulx,  se  voyans 
avoir  faulte  et  manque  de  secours,  firent  faire 
un  haut  cry  par  ung  hérault ,  lequel  crioit  :  Se- 
cours de  ceux  d'Angleterre^  pour  ceux  de  Bour- 
deaux!  Auquel  cry  il  ne  fut  aucunement  respondu 
ne  donné  secours.  Parquoy  se  départirent  icelles 
batailles,  et  s'en  allèrent  loger  sans  aulcune  autre 
chose  faire  pour  icelle  heure. 

Le  lendemain  retournèrent  mesdits  seigneurs 
le  chancellier  et  trésorier  de  France ,  avec  plu- 
sieurs autres,  par  devers  iceulx  de  Bourdeaulx. 
Lesquels  appoinctèrent  tellement,  que  ceulx  de 
Bourdeaulx  dirent  qu'ils  seroient  tous  prests  le 
mercredy  ensuivant  de  rendre  et  bailler  les 
clefs  des  tours,  chasteaulx,  havres,  portes  et 
barrières  d'icelle  ville,  et  faire  le  serment  d'estre 
doresnavant  bons  et  loyaulx  subgectz  et  hommes 
naturels  du  roy  de  France,  selon  l'appoincte- 
ment  et  les  promesses  par  eulx  cy-devant  faites. 

Et  fut  lors  ordonné  ledit  Monseigneur  le  tré- 
sorier, à  cause  des  grandes  diligences  qu'il 
avoit  faites  à  la  poursuite  d'icelle  conqueste 
de  Guyenne,  maire  de  ladite  ville  et  cité  de 
Bourdeaulx.  Pareillement  fut  ordonné  Joachim 


1451]  Chronique  de  Charles  VII.  50 j 
Rouault  connestable  dudit  lieu.  Et  fit  le  serment 
ledit  connestable  en  la  main  du  chancellier,  et 
ledit  maire  es  mains  d'iceulx  chancelier  et  con- 
nestable. 

Le  mercredy  ensuivant,  qui  estoit  pris  pour 
rendre  ladite  ville,  furent  préparez  les  seigneurs 
du  pais  avec  ceulx  de  Bourdeaulx  pour  plus 
honorablement  recevoir  ledit  lieutenant  du  roy 
et  la  seigneurie  estant  lors  avec  luy,  lesquels 
firent  l'entrée  cedit  jour. 

Et,  pour  prandre  la  possession  et  saisine  d'i- 
celle  cité,  entrèrent  les  premiers,  par  l'ordon- 
nance d'iceluy  lieutenant,  Messire  Théaulde  de 
Valpergue,  chevalier,  bailly  de  Lyon,  et  ledit 
sire  Jehan  Bureau,  conseiller  du  roy  et  maire 
d'icelle  cité  et  ville ,  ausquels  furent  baillées  les 
clefs  de  tous  les  forts  lieux  estans  en  cette  ville. 

A  icelle  entrée  ne  furent  et  ne  se  trouvèrent 
point  les  francs-archiers  :  ce  fut,  comme  on  di- 
soit,  à  la  requeste  de  ceulx  de  Bourdeaulx;  mais 
ils  furent  envoyez  loger  autour  de  Libourne  et 
à  ung  autre  port  de  mer. 

Cette  solemnelle  entrée  commença  à  soleil  le- 
vant ,  et  fut  faite  par  le  haut  dudit  lieu ,  oli  es- 
toient  les  seigneurs  de  Lesparre ,  de  Montfer- 
rant ,  et  plusieurs  autres  nobles  et  notables  per- 
sonnes de  ladite  ville  et  du  pais  d'autour. 

A  cette  joyeuse  entrée  estoient  tous  les  gens 
d'église  revestus  en  chappes,  tant  religieux, 
chanoines,  curez,  comme  autres,  et  receurent 
en  grande  procession,  très-honorablement,  ledit 
lieutenant  du  roy  et  sa  très  noble  compaignie. 

Et  premièrement  commencèrent  à  entrer  les 
archiers  de  l'avant-garde,  c'est  à  sçavoir,  des 

Jean  Charîier.  20 


3o6  Jean  Chartier.  [Juin  50 

mareschaux  et  autres  cappitaines,  estimez  mille 
à  douze  cent ,  dont  estoient  gouverneurs  iceluy 
Joachim  Rouault,  connestable  dudit  Bourdeaulx, 
et  le  seigneur  de  Panansac",  séneschal  de 
Thoulouse;  et  ensuite  les  hommes-d'armes  de 
ladite  avant-garde,  tous  à  pied,  que  gouver- 
noient  les  mareschaux  de  Lohéac  et  de  Jallon- 
gués,  lesquels  estoient  trois  cent  hommes  d'ar- 
mes; et  estoient  iceux  mareschaux  à  cheval  très 
bien  montez.  Après  eulx  venoient  les  contes  de 
Nevers  et  d'Armagnac ,  et  le  viconte  de  Lau- 
trec ,  frère  du  conte  de  Foix ,  qui  avoient  trois 
cent  hommes  d'armes  de  pied. 

Après  vinrent  les  archiers  du  seigneur  de  la 
Bessière,  lieutenant  du  conte  du  Maine,  nom- 
brez  de  quatre  à  cinq  cents  *  hommes.  En  suite 
d'iceux  entra  la  bataille  des  archiers,  nombrée 
jusques  à  trois  mille ,  que  conduisoit  et  gouver- 
noit  le  susdit  seigneur  de  la  Bessière  et  le  sei- 
gneur de  la  Rochefoucault. 

En  amprès  entrèrent  des  seigneurs  du  grand 
conseil  du  roy,  c'est  à  sçavoir  l'évesque  d'A- 
lectî,  Maistre  Guy  Bernard,  archediacre  de 
Tours;  après,  l'évesque  et  duc  de  Langres4,  et  le 
chancellier  de  La  Marche  avec  eux,  et  aulcuns 
des  secrétaires  du  roy. 

Puis  venoit  Messire  Tristam  l'Hermite,  pré- 
vost  des  mareschaux,  et  avec  luy  ses  sergens, 
tous  à  cheval. 

Après  luy  entrèrent  cinq  trompettes  et  héraults 

1.  Ou  Pannesac. 

2.  (Godefroy  ).  Ms.  de  Rouen  :  trois  à  quatre  cens. 

3.  Elie  de  Pompadour,  évêque  d'Alet. 

4.  Philippe  de  Vienne. 


1451]       Chronique  de  Charles  VII.       507 

et  poursuivans  du  roy  qu'autres  seigneurs,  por- 
îans  chacun  leurs  cottes  d'armes ,  sçavoir  celles 
du  roy  et  desdits  seigneurs  qui  là  estoient,  aus- 
quels  ils  appartenoient. 

En  amprès  entra  une  hacquenée  blanche  dont 
la  selle  estoit  couverte  de  veloux  cramoisy,  qui 
portoit  sur  la  croupe  un  drap  de  veloux  aseur 
(azuré)  semé  de  fleurs-de-lys  d'or  en  broderie,  et 
sur  la  selle  avoit  un  petit  couffret  couvert  de  ve- 
loux asur,  semé  de  fleurs-de-lys  d'orfavrerie, 
dedens  lequel  estoient  les  grands  sceaulx  du  roy, 
et  ung  varlet  à  pied  conduisoit  et  menoit  icelle 
hacquenée,  et  à  chacun  costé  d'icelle  estoient 
deux  archiers  revestus  de  livrée. 

Puis  venoit  le  chancelier  de  France  à  cheval , 
qui  estoit  armé  d'un  corsset  d'arcier,  et  par 
dessus  avoit  une  jacquète  de  veloux  cramoisy. 

Après  luy  entra  le  seigneur  de  Xantrailles  ou 
Saintrailles,  bailly  de  Berry,  et  grand  escuyer 
d'escuyerie  du  roy,  monté  sur  ung  grant  cour- 
sier couvert  de  drap  de  soye;  iceluy  bailly  estoit 
armé  à  blanc,  tenant  l'une  des  bannières  du  roy, 
et  le  seigneur  de  Montagu,  son  neveu,  tenant 
l'autre  à  senestre ,  monté  pareillement  sur  ung 
beau  coursier  ;  et  chevauchoient  tous  deux  sans 
moyen  et  immédiatement  devant  ledit  lieutenant 
du  roy. 

Puis  entra  le  conte  de  Dunois,  lieutenant  gé- 
néral du  roy,  comme  dit  est,  lequel  estoit  tout 
seul,  monté  sur  un  coursier  blanc,  couvert  de 
veloux  bleu,  chargé  d'orfavrerie  d'or;  et  estoit 
tout  armé  de  harnois  blanc. 

Après  luy  venoient  les  contes  d'Engoulesme 
et  de  Clermont ,  armez  tout  à  blanc,  ayans  leurs 


3o8  Jean  Chartier.  [Juin  30 

chevaux  couverts,  et  leurs  pages  après  eulx, 
moult  richement  habillez. 

Puis  entrèrent  les  contes  de  Vendosme  et  de 
Castres,  avecques  eulx  plusieurs  nobles  barons 
et  grands  seigneurs,  tous  et  chacun  d'eulx  moult 
richement  habillez  et  bien  parez. 

Et  après  eulx  entra  la  bataille  des  hommes 
d'armes ,  jusques  au  nombre  de  mille  cinq  cent 
lances,  que  conduisoit  et  gouvernoit  Messire 
Jacques  de  Chabannes,  grand-maistre  d'hostel  du 
roy,  lequel  estoit  à  cheval,  armé  à  blanc,  son 
cheval  couvert  mouh  richement. 

En  amprès  venoient  les  hommes  d'armes  du 
conte  du  Maine,  nombrez  à  cinq  cent  cinquante  ' 
lances,  que  menoit  Geoffroy  de  Sainct-Belin , 
bailly  de  Chaumont  en  Bassigny. 

Suivoit  l'arrière-garde,  que  composoient  les 
gens  de  Joachim  Rouault,  soubs  la  conduite  de 
Messire  Abel  Rouault,  avecques  lesquels  es- 
toient  les  gens  d'armes  et  les  archiers  du  sei- 
gneur de  Xantrailles. 

Et  ainsi  allèrent  toutes  ces  compaignies  jus- 
ques au  devant  de  la  grant  église  \  là  où  descen- 
dit ledit  lieutenant  général  du  roy,  et  les  contes 
d'Engoulesme,  de  Nevers,  de  Vendosme,  d'Ar- 
magnac, de  Castres,  le  chanceher,  et  plusieurs 
autres  des  seigneurs  dessus  dits.  Alors  vint  l'ar- 
cevesque  de  Bourdeaulx  à  la  porte  d'icelle  éghse, 
revestu  en  habit  pontifical,  accompaigné  des 
chanoines  de  ladicte  église,  et  là  encensa  ledit 
lieutenant,  et  luy  fit  baiser  aulcuns  reliquaires, 
avec  la  croix  ;  puis  le  print  parla  main  et  le  mena 

I.  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  :  cent  cinquante. 


i4Ji]      Chronique  de  Charles  VII.       509 

dedens  le  chœur,  devant  le  grant  autel  de  la- 
dite église,  faire  sa  prière  et  son  oraison. 

Avecques  ledit  lieutenant  entrèrent  deux  des 
héraultx  du  roy,  revestus  de  leurs  cottes  d'ar- 
mes; après  entrèrent  aussi  tous  les  seigneurs 
dessus  nommez,  et  laissèrent  lesdites  deux  ban- 
nières du  roy  dedens  icelle  église. 

Et  tant-tost  après  que  ledit  lieutenant  et  les 
autres  seigneurs  eurent  fait  leur  dévotion ,  le 
susdit  arcevesque  print  ung  messel ,  et  fisl  jurer 
et  promettre  audit  lieutenant  du  roy,  et  aux  aul- 
tres  seigneurs  là  présens,  que  le  roy  les  main- 
tiendroit  et  les  garderoit  à  tousjours  en  leurs 
franchises ,  prévilléges  et  libertez  accoustumées 
et  anciennes,  et  que  bien  et  loyalement  ils  en 
feroient  leur  devoir  envers  le  roy  de  tout  leur 
pouvoir  :  ce  qu'ils  firent.  Et  pareillement  ledit 
lieutenant  fist  jurer  cet  arcevesque,  le  seigneur 
de  TEsparre,  et  autres  seigneurs  assistens,  no- 
bles, et  gens  d'auctorité  de  ladite  ville,  qu'ils 
seroient  à  tousjours  bons,  vrays  et  loyaulx  sub- 
gectz  du  roy  de  France,  en  luy  obéissant,  et  à 
sa  couronne  ;  et  mesmement  toute  la  commu- 
naulté.  Ce  qu'ils  firent  et  accordèrent  tous  d'une 
voix,  les  mains  tendues  aux  saincts',  comme 
on  a  accoustumé  de  faire  en  tel  cas. 

De  ce  serment  fut  excepté  le  susdit  captaul 
de  Beuch,  qui  pour  lors  ne  s'estoit  point  encor 
advisé  ny  résolu  de  le  faire,  d'autant  qu'il  estoit 
chevalier  de  la  Jartière,  qui  est  l'ordre  du  roy 
d'Angleterre,  comme  dessus  est  dit. 

Après  ouyt  ledit  lieutenant,  avec  toute  la  sei- 

ï .  C'est-à-dire  les  gages  sacrés  :  ici  les  saintes  écritures 
et  le  livre  de  la  messe. 


310  Jean  Chartier.  [Juin  30 

gneurie  et  compaignie,  la  messe  bien  dévote- 
ment ,  que  chanta  cet  arcevesque ,  avant  laquelle 
fut  dit  le  Veni  Creator  spiritus ,  et  le  Te  Deum  lau- 
damus ,  et  sonna  l'on  cependant  toutes  les  clo- 
ches solemnellement ,  tant  en  icelle  église  cathé- 
dralle ,  comme  en  toutes  les  aultres  églises  de  la 
ville  et  cité  de  Bourdeaulx. 

Icelluy  service  fait,  se  partit  ledit  lieutenant 
et  tous  les  seigneurs  hors  d'icelle  église,  et  mon- 
tèrent tous  à  cheval ,  pour  aller  prendre  leur  ré- 
fection; pour  le  sujet  de  quoy  se  retrahit  chacun 
en  son  logis,  réservé  le  chancellier  de  France, 
et  le  grand  maistre  d'hostel  du  roy,  et  le  chan- 
cellier de  la  Marche,  lesquels  demourèrent  pour 
recevoir  le  serment  de  Messire  Olivier  de  Coi- 
tivy,  séneschal  de  Guyenne ,  lequel  vint  moult 
grandement  accompaigné  des  gens  du  roy,  et 
des  barons  et  chevaliers  duditpaïs  de  Guyenne, 
comme  aussi  des  bourgois  dudit  Bourdeaulx.  Là 
il  présenta  ses  lettres  audit  chancellier  de  France; 
après  la  lecture  desquelles  ce  chancelier  luy  fit 
faire  le  serment  que  bien  et  loyaument  il  tien- 
droit  les  jurisdictions,  et  feroit  justice  égale  au 
petit  comme  au  grand ,  et  au  pauvre  comme  au 
riche ,  et  tant  en  ladite  ville  et  cité  de  Bour- 
deaulx comme  en  tout  iceluy  pays  et  duchié  de 
Guyenne.  Et  commanda  le  chancellier,  après  le 
serment,  tel  que  dit  est,  receu  de  ce  séneschal, 
que  chacun  luy  obéist  comme  à  la  propre  per- 
sonne du  roy  es  choses  concernans  son  dit  office. 

Et  après  que  ledit  lieutenant  eut  envoyé  gens 
dedens  le  chastel  de  LomboiseS  chambre  du 

I.  Ou  Lombroise. 


143']       Chronique  de  Charles  VII.       jii 

roy,  y  fut  mise  une  des  bannières  du  roy  sur 
ladite  place.  Puis  allèrent  certains  députez  de 
par  le  lieutenant  es  tours  et  havres  de  la  ville , 
où  l'autre  bannière  fut  mise.  En  suite  de  quoy 
fut  fait  un  cry  solemnel ,  à  son  de  trompes  ou 
trompettes,  portant  deffense  à  tous,  de  par  le 
roy  et  de  par  ledit  lieutenant,  qu'aucun  ne  prinst 
chez  son  hoste,  ne  ailleurs,  aucune  chose  sans 
payer.  Et  cela  fait,  chacun  s'en  alla  loger  ainsi 
que  par  les  fourriers  estoit  ordonné,  pour  prendre 
la  réfection  du  disner.  Mais  il  ne  tarda  guères 
après  le  disner  qu'ung  grand  murmure  survint 
en  la  ville  au  sujet  d'ung  qui  estoit  du  party  et 
des  gens  du  roy,  lequel  avoit  transgressé  le  cry 
cy-dessus  fait  de  par  le  roy.  Lequel  fut  tout 
aussi-tost  prins  et  amené  devant  justice,  où  il 
fut  diligemment  examiné.  Laquelle  chose  estant 
venue  à  la  cognoissance  dudit  lieutenant,  après 
le  cas  confessé  par  le  criminel,  iceluy  lieutenant 
jugea  et  ordonna  qu'il  fust  pandu  et  estranglé, 
et  ainsi  en  fut  la  justice  accomplie  :  ce  qui  fut 
plaisant  et  de  bonne  exemple  à  ceulx  de  la  ville 
de  Bourdeaulx  et  du  pais  de  Bourdelois,  et  aux 
aultres,  de  ne  se  gouverner  et  laisser  emporter 
au  mal  de  la  sorte. 

Outre  plus,  Monseigneur  le  lieutenant  fit 
dresser  ung  gibet  tout  neuf,  pour  pendre  cinq 
hommes  de  l'ost  dudit  lieutenant,  lesquels  en 
faveur  de  messire  Guillaume  '  de  Flan  avoient 
navré  Pierre  de  Louvain ,  chevalier,  luy  estant 
au  service  du  roy,  et  l'avoient  espié  par  plu- 
sieurs journées,  le  cuidant  tuer,  pour  certains  dé- 

I.  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  :  Raoul. 


3ia  Jean  Chartier.        [Juin-Juillet 

bats  qui  estoient  dès  il  y  avoit  long-temps  meus 
entre  iceux  de  Louvain  et  de  Flavy.  Et  ainsi  fut 
par  ledit  lieutenant  bonne  justice  faicte  et  ac- 
complie desdits  malfacteurs,  dont  tous  ceulx  d'i- 
celle  ville  et  cité  furent  fort  joyeulx  de  veoir  tel 
exploict  :  car  du  temps  qu'ils  estoient  es  mains 
desdits  Anglois,  ils  estoient  tous  maistres,  et  les 
plus  forts  avoient  le  dessus,  et  ne  couroit  que 
voyes  de  faict  ;  à  quoy  le  plus  sage  du  monde 
ne  pouvoit  obvier,  ny  ne  sçavoit  pas  bien  que 
respondre. 

En  cette  ville  et  cité  de  Bourdeaulx  séjourna 
ledit  lieutenant  du  roy  par  l'espace  de  quinze 
jours  ou  environ,  pour  en  icelle  mettre  police  et 
bon  gouvernement;  et  tellement  y  fut  par  luy 
pourveu,  que  les  gens  de  guerre,  qui  estoient 
en  grant  nombre,  s'y  gouvernèrent  gracieuse- 
ment et  par  raison;  car  pendant  ledit  temps 
oncques  extorsion ,  dommage  ny  aucun  grief  ne 
fut  fait  à  aucun  d'icelle  ville  et  cité. 

Et  par  ainssi  fut  conquise  toute  icelle  duchié 
de  Guyenne,  excepté  la  ville  et  cité  de  Bayonne. 
Pour  parvenir  à  laquelle  conqueste,  et  de  toutes 
les  fortes  places  estans  en  icelle  duchié  ,  se  gou- 
vernèrent haultement  et  vaillemment  ledit  sei- 
gneur conte  de  Dunois,  lieutenant  général  du 
roy,  et  tous  les  autres  seigneurs,  conseillers  et 
cappitaines,  chacun  selon  sa  puissance,  ainsi  que 
dessus  est  faict  mencion ,  es  lieux  où  les  biens- 
faicts  et  les  beaux  exploits  ont  esté  mis  en  effect. 

Or  fut  fait  et  demoura  cappitaine  et  gouver- 
neur de  Bourdeaulx  le  conte  de  Clermont,  ayant 
soubs  luy  son  lieutenant  Messire  Olivier  de  Coi- 
tivy,  qui  avoit  la  charge  des  gens  de  guerre  de 


14$  i]       Chronique  de  Charles  Vil.       ^i] 

défunt  Monseigneur  son  frère,  Prégent  de  Coi- 
tivy,  en  son  vivant  admirai  de  France. 

Après  la  reddiction  de  Bourdeaulx,  il  fut  or- 
donné que  les  contes  de  Nevers,  de  Clermont  et 
de  Castres,  iroient  devers  le  roy,  qui  lors  estoit 
ou  chastel  de  Taillebourg  ',  et  que  leurs  armées 
yroient  es  pays  assignez  à  eulx  pour  vivre,  et 
que  les  contes  d'Engoulesme ,  d'Armignac  et  de 
Pantièvre,  avec  leurs  gens,  s'en  yroient  en  leurs 
maisons;  semblablement,  que  tous  les  francs- 
archiers  qui  avoient  esté  en  icelle  armée  et  en 
cette  conqueste  s'en  retourneroient  en  leurs 
maisons.  Or  estoit  l'armée  dessus  dite,  qui  fut 
ainsi  employée  à  la  conqueste  de  Bourdeaulx , 
estimée  se  monter  à  vingt  mille  combatans.  Par 
ainsi  se  reposa  ung  petit  de  temps  ladite  com- 
paignie  estant  au  service  du  roy,  en  très  belle  et 
noble  ordonnance,  comme  il  en  est  cy-dessus 
fait  mencion. 

Chapitre  253. 

Comment  le  roy  de  France  se  délibéra  ,  avec  son 
conseil,  d'aller  mectre  le  siège  à  Bayonne. 

En  brief  temps,  oudit  an  mille  quatre  cent 
cinquante  et  ung,  se  dellibera  le  roy,  par  le 
moyen  et  l'advis  de  son  conseil,  d'aller  mectre 
le  siège  devant  la  cité  de  Bayonne,  tenant  le 
party  des  Anglois.  Et  pour  ce  faire  ordonna, 
pour  cette  expédicion ,  dans  le  chastel  de  Tail- 

I.  Le  roi  demeura  au  château  de  Taillebourg  pendant  les 
mois  de  juillet,  août  et  septembre  14p.  {Itinéraire  de 
Charles  K//,  inédit.  ) 


^14  Jean  Chartier.  [Août  6 

lebourc,  où  il  séjournoit  lors,  ses  lieutenans  gé- 
néraux les  contes  de  Foix  et  de  Dunois,  les- 
quels, le  sixiesme  jour  du  mois  d'août,  misdrent 
le  siège  devant  ladite  ville  et  cité  de  Bayonne. 

Lors  estoient  en  la  compaignie  dudit  conte  de 
Foix  le  grant  maistre  d'hostel  du  roy,  le  sei- 
gneur de  la  Bessière,  lieutenant  et  gouverneur 
des  gens  d'armes  du  conte  du  Maine,  le  sire  de 
Lautrec ,  frère  légitime  dudit  conte  de  Foix , 
Messire  Bernard,  bastard  de  Burne  ou  Bearn, 
le  seigneur  de  Nouailles,  Messire  Théaulde  de 
Valpergue,  Messire  Bertran  d'Espaigne,  le  sire 
de  Lavedan,  Messire  Martin  Gratian  ou  Gracie, 
Joachim  Rouault,  Robinet  Petit-Lou,  Lespi- 
nette  ou  Espinasse ,  et  plusieurs  autres  seigneurs 
avecques  leurs  gens,  estimez  se  monter  à  trois  ' 
cent  lances,  avec  les  archiers  et  guisarmiers.  Il 
y  avoit  en  cette  armée  400  lances  des  gens  du 
roy  et  quatre  cent  lances  des  barons,  chevaliers, 
escuyers  et  subgectz  et  hommes  dudit  conte  de 
Foix,  desquels  il  faisoit  beau  voir  les  montures 
et  harnois  de  testes.  Avecques  lesdits  seigneurs 
estoient  aussi  Messire  Tristan  l'Hermite,  cheva- 
lier, prévost  des  mareschaux,  et  Gaspard  Bu- 
reau, maistre  et  gouverneur  de  l'artillerie  du 
roy. 

En  cestuy  siège,  sans  blasmer  autruy,  se  com- 
portèrent très -vaillamment  les  susdits  grand- 
maistre  d'hostel ,  Messire  Bernard  de  Béarn 
et  Jaspard  Bureau ,  car  ils  furent  les  plus  près 
logez  de  la  muraille,  jusques  sur  les  fossez. 
Outre  quoy,  ce  conte  de  Foix ,  avec  luy  deux 

I.  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  :  sept. 


i 


1451]   Chronique  de  Charles  VII.   31  j 

mille  arbalestriers  et  pavisieux  «  tirez  de  son 
pays. 

Quand  ce  conte  fut  arrivé,  et  qu'il  eut  posé 
son  siège ,  il  fit  plusieurs  chevaliers  ;  c'est  à  sça- 
voir  :  le  fils  dudit  grant-maistre  d'hostel  du  roy, 
le  seigneur  de  Tressac  2,  frère  du  seigneur  de 
Nouailles,  Bertrand  d'Espaigne,  séneschal  de 
Foix,  Rogier  d'Espaigne,  le  seigneur  de  Levfit? 
et  plusieurs  autres,  jusques  au  nombre  de  quinze 
chevaliers. 

Or,  environ  sur  le  midy  d'iceluy  jour,  arriva 
le  conte  de  Dunois  et  de  Longueville,  lequel 
mit  son  siège  devant  ladite  cité,  en  ung  autre 
quartier,  sçavoir,  du  costé  de  devers  Berne  (le 
Béarn),  enîre  les  rivières  de  la  Dour  et  de  la 
Mue ,  qui  sont  deux  grosses  et  larges  rivières, 
tellement  que  l'ung  desdits  camps  et  sièges  ne 
pouvoit  secourir  et  conforter  l'autre.  Là  es- 
toient ,  en  la  compaignie  dudit  co*nte  de  Dunois, 
le  seigneur  de  Lohéac,  mareschal  de  France, 
le  seigneur  d'Orval,  fils  du  seigneur  d'Albret; 
les  gens  du  seigneur  de  Jallongnes,  mareschal 
de  France,  lesquels  Messire  Jehan  d'Athie4  ou 
d'Acdie  gouvernoit  et  conduisoit  pour  iceluy  ma- 
reschal; les  gens  du  seigneur  de  Beauvais,  du 
pais  de  Bourbonnois,  et  les  gens  de  Messire 
Pierre  de  Louvain ,  de  Théode  de  Valpergue , 
de  Robert  Cunigan  ou  Conigam,  de  Jean  Car- 
bonel,  du  seigneur  de  Xintrailles  et  de  plusieurs 

Ou  pavaseux  ;  porteurs  de  pavois  pour  le  siège. 

Vessac  ou  Sessac. 


—  ,,_ ,  f.^. 

2.  Vessac  ou  Sessac. 

3.  Ou  Benac 


3.  uu  tsenac. 

4.  Alias  d'Accer  ou  d'Acier.  (Godefroy  ).  Ms.  de  Rouen 


d'Achier.  Aidie 


3i6  Jean  Chârtier.        [Août  6-14 

autres,  jusques  au  nombre  de  cinq  ou  six  cent 
lances,  archiers  et  guisarmiers. 

A  poser  et  conduire  ce  siège  se  gouvernèrent 
les  dessusdits  seigneurs  et  cappitaines  grande- 
ment et  honorablement.  Et  le  lendemain,  qui  fut 
le  septiesme  jour  dudit  mois  d'aoust ,  ceux  de  de- 
dens  Rayonne  désemparèrent  et  abandonnèrent 
lesfauxbourgs  de  S.  Léon,  du  costé  où  estoit  le 
susdit  conte  de  Foix  :  ces  fauxbourgs  estoient 
très-forts,  fermez  de  fossez,  et  environnez  de 
gros  paulx  (pieux);  mais  la  grant  multitude  des 
grosses  coulevrines,  serpentines  et  ribaudequins 
qui  rompoient  ces  pallis  ou  pieux ,  et  navroient 
les  gens  de  guerre  qui  yssoient  pour  la  défense, 
leur  firent  quitter  et  abandonner  lesdits  faulx- 
bourgs. 

Et  adonc  à  leur  département  yceulx  Anglois 
y  misdrent  le  feu  dans  les  églises  et  les  maisons 
desdits  faulxbourgs ,  spécialement  quant  ils  ap- 
perceurent  que  ceulx  tenans  ce  siège  se  prépa- 
roient  et  mectoient  à  point  pour  les  assallir.  Et 
adonc  entrèrent  iceulx  assallans  à  la  fille  dedens 
ces  faulxbourgs,  et  en  y  entrant  ils  poursuivi- 
rent si  asprement  et  si  vivement  les  Anglois, 
que ,  se  ils  eussent  esté  cent  hommes  ensemble, 
ils  eussent  gagnié  dès  cette  heure  ladite  ville  de 
Bayonne ,  et  fussent  entrez  par  la  porte  pesle- 
mesle  avec  ceulx  de  dedens  ;  mais  ilz  ne  pou- 
voient  monter  si  à  cop  lesdits  fossez  pour  venir 
hastivement,  tant  estoient  profonds,  pource 
qu'ils  n'avoient  nulles  eschelles.  Et  adonc  se  lo- 
gièrent  tous  les  alliez  dudit  lieutenant  en  ceulx 
fauxbourgs,  où  ils  estaingnirent  le  feu  qui  y  es- 
toit,  tant  es  esglises  qu^ès  maisons. 


I 


14$  i]      Chronique  DE  Charles  VII.        517 

D'autre  part  se  loga  le  conte  de  Foix  dans  les 
Augustins,  pour  ce  qu'ils  n'estoient  que  pou 
bruslez. 

Et  le  sixiesme  '  jour  ensuivant  vint  du  costé 
de  Bourdeaulx  le  sire  d'Albret  et  le  viconte  de 
Tartas,  lesquels  se  logèrent  au  Sainct-Esprit,  au 
bout  du  pont  de  bois,  par  lequel  ceulx  de  ladite 
ville  pouvoient  sallir  sur  ledit  siège  :  ce  pont  fut 
rompu  la  nuit  ensuivant  par  les  gens  dudit  sei- 
gneur d'Albret,  lequel  avoit  en  sa  compaignie 
deux  cent  lances  et  les  archiers,  et  trois  mille  ar- 
balestriers. 

Et  le  lendemain  saillirent  ceulx  dudit  Rayonne 
par  ung  boulevart  qui  est  du  costé  de  devers  la 
mer,  pour  prendre  ou  dommager  ceulx  qui  es- 
toient  à  ce  siège  à  Pescart.  Lors  Bernard  de 
Béarn  et  ses  gens  vinrent  à  l'escarmouche  sur 
eux  et  les  poursuivirent  tellement,  qu'inconti- 
nent ils  les  rechassèrent  et  firent  reculer  jusques 
dedens  leur  ville.  Or  ainsi  que  ledit  Messire  Ber- 
nard s'en  retournoit,  et  qu'il  se  retraoit  de  ladite 
escarmoche,  fut  frappé  d'une  coulevrine,  laquelle 
perça  son  pavais  ^  et  la  plombée  de  son  bas;  et 
entra  le  boulet  en  sa  jambe  entre  les  deux  os , 
lequel  fut  incontinent  retiré ,  et  fut  si  bien  pensé  > 
par  les  médecins  et  chirurgiens,  que  le  péril  du 
feu  4  en  fut  mis  hors. 

Le  lendemain  matin  fut  prinse  une  église  forte, 
fermée  de  fossez  et  de  paulx  ou  pieux ,  que  prin- 
drent  les  gens  d'iceluy  Messire  Bernard,  motié 

1.  Godefroy  :  le  jour  ensuivant. 

2.  Ou  pavois. 
}.  Pansé. 

4.  Avant  Ambroise  Paré,  on  brûloit  les  plaies  de  guerre. 


3i8  Jean  Chartier.  [Août  18 

par  assault,  motié  d'amblée.  Or  quant  ceulx  de 
Bayonne  virent  que  de  cette  sorte  ils  n'avoient 
pas  du  meilleur,  ils  se  retrahirent  dedens  la  ville, 
mais  il  y  en  eut  auparavant  prins  quelque,  mors 
cinq  ou  six.  Et  par  ainsi  fut  ladite  ville  assegée 
de  toutes  parts;  et  furent  envoyez  le  sire  de 
Lusse',  Messire  Martin  Gratien  et  l'Espinace^ 
dedens  ladite  église. 

Et  lors  du  costé  du  conte  de  Dunois  furent 
faits  de  grans  approuchemens  et  force  diligence 
de  tirer  contre  la  muraille,  sans  actendre  la  ve- 
nue des  grosses  bombardes.  Et  qui  les  eust  voulu 
attendre ,  sans  remède  icelle  ville  eust  esté  prinse 
d'assault,  veu  le  bon  couraige  que  les  assallans 
avoient.  Toutesfois,  quand  les  assiégez  sceurent 
les  bombardes  approucher,  craignirent  fort,  et 
ayans  le  cœur  failly,  requirent  à  parlamenter  ;  ce 
fut  le  dix-huitiesme  jour  d'aoust  :  par  quoy  les- 
dits  contes  de  Foix  et  de  Dunois,  lieutenans  du 
roy  commis  en  cette  partie,  convinrent  et  com- 
mirent pour  parlamenter  avec  ceulx  de  ladite 
cité,  appeliez  avec  lesdits  contes  le  grand  mais- 
tre  d'hostel  du  roy,  Messire  Pierre  de  Beauvau, 
seigneur  de  la  Bessière,  Messire  Théaude  de 
Valpergue,  bailly  de  Lyon,  et  Messire  Jehan  le 
Boursier,  général  de  France;  lesquels  après  plu- 
sieurs choses  pourparlées,  traittèrent  en  la  ma- 
nière qui  s'ensuit  : 

C^estàsçavoir  :  qu'ils  bailleroientet  mectroient 
en  la  main  du  roy  dom  Jehan  de  Beaumont, 
leur  cappitaine ,  frère  du  connestable  de  la  Na- 

1 .  Ou  Lucé. 

2.  Ou  l'Espinette. 


145»]      Chronique  de  Charles  VII.         319 

varre ,  de  l'ordre  de  Sainct-Jean  de  Hiérusalem , 
lequel  demoureroit  prisonnier  à  la  voulenté  du 
roy  et  seroit  mené  devers  luy;  et  tous  les  gens 
de  guerre  qui  estoient  en  icelle  ville  demeure- 
roient  semblablement  prisonniers  à  la  voulenté, 
discrétion  et  bon  plaisir  du  roy.  Et  les  habitans 
d'icelle  se  soubzmectroient  à  son  obéissance  et 
commandement;  et  de  plus,  pour  Toffense  de 
désobéissance  qu'ils  avoient  faite,  entant  qu'ils 
n'avoient  obéy  à  son  commandement,  ils  paye- 
roient  quarante  mille  escus  d'or. 

Suivant  l'effet  de  quoy,  dès  ce  jourmesme, 
rendirent  ledit  dom  Jehan,  leur  cappitaine;  le- 
quel, en  la  présence  de  tous  les  assistans,  tant 
de  la  ville  que  autres,  baille  sa  foy  et  parole  au- 
dit grand-maistre  d'hostel. 

Ainsi  fut  fait  et  conclu  le  tractié  d'icelle  ville 
et  cité  de  Bayonne.  Or,  tandis  qu'iceluy  siège 
dura ,  ceulx  du  pais  de  Biscaye  firent  grosse  di- 
ligence de  fournir  ledit  siège  de  vivres,  car  le 
roy  leur  en  avoit  escrit;  de  sorte  que  ce  siège 
fut  fort  bien  advitaillé,  tant  pour  les  gens  d'ar- 
mes que  pour  les  chevaulx,  que  autrement.  Et 
y  venoit  aussi  vivres  des  pais  de  Béarn  et  de 
Navarre;  mais  c'estoit  à  bien  grande  peine  et 
difficulté ,  à  cause  de  la  grande  quantité  des  bri- 
gans  qui  estoient  sur  le  pays.  Toutesfois  cet  ost 
des  François  n'eut  point  de  nécessité,  et  n'eut 
aucune  faute  et  disette  de  vivres. 

De  plus,  lesdits  Biscaiens  vinrent  avec  douze 
vaisseaux,  fournis  d'hommes  d'armes,  nommez 
espinaces,  et  une  grande  nave.  Lesquels  arrivè- 
rent à  une  demie  lieue  près  de  Bayonne,  afin 
que  ceulx  qui  estoient  dedens  la  ville  ne  s'en 


320  Jean  Chartier.         [Août  20-22 

peussent  fouir  par  eaue.  Et  estoient  iceulx  Bis- 
caiens  nombrez  jusques  à  six  cens  combatans. 

Et  le  vendredy,  vingtiesme  jour  dudit  mois, 
ung  pou  après  soleil  levant,  le  jour  parut  fort 
beau,  serein  et  clair,  et  fit  moult  beau  temps.  Si 
fut  veue  ou  ciel  par  ceulx  qui  estoient  en  l'ost 
du  roy,  et  mesmement  par  les  Anglois  estans 
oudit  Bayonne ,  une  croix  blanche ,  laquelle  fut 
veue  pupliquement,  par  l'espace  de  demie  heure, 
de  tous  ceulx  qui  la  voulurent  voir.  Or  ceulx  de 
ladite  ville,  qui  s'estoient  rendus  le  jour  d'aupa- 
ravant, et  qui  avoient  fait  leur  composicion, 
estèrent  leurs  bannières  et  pennons  aux  croix 
rouges,  disans  qu'il  plaisoit  à  Dieu  qu'ils  fus- 
sent et  devinssent  François,  et  qu'ils  portassent 
tous  la  croix  blanche;  cette  croix  fut  veue  le 
jour  de  vendredy,  qui  est  le  jour  que  Nostre 
Seigneur  fut  crucifié. 

Et  cedit  jour,  à  l'heure  de  dix  heures,  entra 
dedens  la  ville ,  avec  l'évesque  d'icelle ,  Mon- 
seigneur de  la  Bessière,  pour  en  prendre  la 
possession,  comme  aussi  du  chastel.  Là  furent 
portées  au  haut  de  la  tour  du  chastel  les  ban- 
nières du  roy  par  les  héraultx  du  roy,  dont 
chacun  eut  grande  joye.  ^A  cette  heure  arriva 
le  navire  des  Biscains  dedens  le  port  de  Bayonne, 
laquelle  chose  il  faisoit  beau  voir. 

Et  le  samedy,  vingt-uniesme  jour  dudit  mois 
d'aoust,  entrèrent  Messeigneurs  les  contes  de 
Foix  et  de  Dunois ,  lieutenans  généraux  du  roy 
sur  le  fait  de  cette  guerre,  comme  dit  est,  de- 
dens icelle  ville  et  cité  de  Bayonne. 

Et  entrèrent  avec  Monseigneur  le  conte  de 
Foix,  le  grant-maistre  d'hostel  du  roy,  le  sire  de 


14^1]      Chronique  de  Charles  VII.         321 

Lautrec,  frère  dudit  conte,  le  sire  de  Nouailles 
etUe  sire  de  la  Bessière,  lequel  estoit  réyssu  de 
ladite  ville  après  en  avoir  prins  possession,  et 
plusieurs  autres.  Devant  eulx  alloient  mille  ar- 
chers, que  gouvernoit  l'Espinace.  Après  venoient 
deux  héraultx  du  roy,  et  autres  portans  leurs 
cottes  d'armes.  En  après  Messire  Bertrand  d'Es- 
paigne,  séneschal  de  Foix,  armé  tout  à  blanc, 
et  très  richement  habillé ,  qui  portoit  la  bannière 
du  roy,  et  chevauchoit  ung  courssier  couvert  de 
veloux  cramoisi. 

Puis  suivoit  iceluy  conte  de  Foix ,  arm.é  tout 
à  blanc,  monté  sur  ung  courssier  très  richement 
abillé.  Après  lequel  venoit  son  séneschal  de 
Béarn,  pareillement  bien  monté  et  richement 
abillé,  qui  avoit  à  son  cheval  un  chanfrain  d'a- 
cier, garny  d'or  et  de  pierries,  prisé  quinze  mille 
escus,  et  grant  nombre  de  seigneurs;  après  les- 
quels', sans  intervalle,  venoient  douze  '  cens 
lances  à  pied. 

De  l'autre  part  entra  ledit  conte  de  Dunois, 
qui  avoit  devant  luy,  et  estoit  précédé  de  douze 
cens  archiers,  après  lesquels  estoient  deux  des 
héraultx  du  roy,  et  autres  portans  diverses 
armes. 

Puis  venoit  Messire  Jamet  de  Saveuses,  monté 
sur  ung  grant  courssier  qui  portoit  l'une  des 
bannières  du  roy. 

A  icelle  entrée  ledit  conte  de  Dunois  fit  plu- 
sieurs chevaliers,  c'est  à  sçavoir,  ledit  Jamet  de 
Saveuses,  le  seigneur  de  Montguyon,  Jehan  de 
Montmorin  ,  et  le  seigneur  de  Boussac  *. 

1.  (Godefroy  ).  Ms.  de  Rouen  :  sept  cents. 

2.  (Godefroy).  Ms.  de  Rouen  :  Boussay. 

Jfan  Chartier.  II.  2ï 


322  Jean  Chartier.     [Août  22  etsuiv. 

Après  ladite  bannière  entra  le  conte  de  Du- 
nois,  tout  armé  à  blanc,  et  son  cheval  couvert 
de  veloux  cramoisi. 

Après  luy  le  seigneur  de  Lohéac ,  mareschal 
de  France,  le  seigneur  ou  sire  d'Orval,  et  plu- 
sieurs autres  grands  seigneurs,  et  derrière  eulx 
cinq  ou  six  cent  lances. 

Ainsi  tantost  se  rencontrèrent  près  de  la  grant 
église,  à  la  porte  de  laquelle  estoit  l'évesque, 
revestu  en  habit  pontifical,  ayant  autour  de  luy 
les  chanoines  et  auhres  gens  d'église,  revestus 
de  chappes,  qui  les  actendoient  à  tout  les  reli- 
ques. Là  descendirent  à  pied  lesdits  seigneurs, 
et  baisèrent  lesdites  reliques;  puis  allèrent  faire 
leurs  dévotions  dedens  cette  église  ;  ce  fait,  ung 
chacun  s'en  alla  en  son  logis.  Depuis,  le  susdit 
conte  de  Foix  envoya  la  couverture  de  son 
courssier,  qui  estoit  de  drap  d'or,  prisée  quatre 
cents  escus  d'or,  devant  Nostre-Dame  de 
Bayonne,  pour  en  faire  des  chappes. 

Et  le  lendemain ,  qui  fut  le  dimanche ,  lesdits 
seigneurs  vinrent  ouyr  la  messe  en  icelle  église, 
et  y  fut  avec  eulx  le  sire  d'Albret ,  qui  y  estoit 
entré  le  samedy  au  soir.  Après  la  messe  finie, 
ils  prindrent  la  foy  et  le  serment  de  ceux  d'icelle 
ville.  Lors  furent  commis  maire  en  icelle  Mes- 
sire  Jehan  le  Boursier,  général  de  France,  et 
Messire  Martin  Gratian  ou  Gracie ,  cappitaine  ou 
gouverneur,  lesquels  demourèrent  pour  gouver- 
ner et  garder  ladite  ville. 

Et  le  lundy  ensuivant,  lesdits  seigneurs  avec 
leurs  gens  s'en  allèrent  au  pays  à  eulx  assigné 
pour  y  vivre  et  s'y  rafraichir.  Tantost  après,  les 
barons,  chevaliers,  nobles,  bourgois,  et  les  trois 


i4Ji]    Chronique  de  Charles  VU.         pj 

estats  de  Bourdeaulx,  Bourdelois,  Bayonne, 
Baionnois  et  d'Acs,  etceulx  des  pays  d'environ, 
allèrent  à  Taillebourc  devers  le  roy,  pour  con- 
fermer  et  rattifier  les  articles  et  *appoinctemens 
passez  avec  eulx ,  et  pour  faire  au  roy  les  foy  et 
nommages  de  leurs  terres  et  seigneuries.  Là  le 
roy,  par  sa  clémence,  donna  et  remit  vingt  mille 
escus  aux  Bayonnois  des  quarante  mille  escus 
qu^ils  luy  dévoient  payer,  suivant  leur  composi- 
cion  cy-dessus  escrite.  Après  iceux  ratiffiemens 
fais,  ainsi  que  lesdits  habitans  en  supplièrent 
très  humblement  à  la  bénignité  du  roy,  ils  s'en 
retournèrent  chacun  en  leur  ville ,  très  contans 
du  roy  et  des  seigneurs  de  son  grant  conseil. 

Ou  service  du  roy  estoient  lors  à  Taillebourc, 
et  auprès  de  luy,  les  contes  du  Maine,  de  Ne- 
vers,  de  Clermont,  de  Vendosme,  de  Castres, 
de  Tancarville ,  et  plusieurs  autres  grands  sei- 
gneurs. Et  là  vindrent  devers  luy  les  contes  de 
Foix  et  de  Dunois,  le  sire  d'Albret ,  le  seigneur 
de  Lohéac  et  plusieurs  autres  ;  Lesquels  tost  après 
s'en  retournèrent  en  leurs  pais  pour  eulx  hyver- 
ner,  et  passer  le  mauvais  temps.  D'autre  costé, 
le  roy  s'en  alla  passer  son  hyver  en  son  pays  de 
Touraine. 

Ainsi ,  par  la  grâce  et  bonté  divine ,  furent 
réduites  en  la  main  et  l'obéissance  du  roy  de 
France,  les  duchez  de  Normandie  et  de  Guyenne, 
et  généralement  tout  le  royaume  de  France, 
excepté  seulement  la  ville  de  Calais,  qui  est  en- 
coures demourée  es  mains  des  Anglois,  anciens 
ennemis  de  France. 


324  Jean  Chartier.  [^4$' 

Chapitre  254. 

Comment  l'empereur  Frédéric  espousa  la  fille 

du  roi  de  Portugal  et  des  divisions  menés 

en  Flandres  et  en  Angleterre. 

Oudit  an  mille  quatre  cent  cinquante  et  ung , 
fut  l'empereur  Féderic  ou  Frédéric,  duc 
d'Austriche ,  couronné  et  espousé  à  Rome  par  le 
pape  Nicolas  à  la  fille  du  roy  de  Portugal.  Et  y 
eut  grant  feste  et  solemnité  faite,  comme  il  ap- 
partenoit  bien  à  telles  parties.  Peu  de  temps 
après  se  partit  cet  empereur  de  Rome ,  et  s'en 
retourna  en  Allemagne ,  où  il  mena  sa  femme , 
et  là  furent  grandement  et  notablement  receus, 
selon  l'usage  et  coustume  du  pays. 

En  ce  mesme  an ,  se  meut  grande  division  et 
guerre  en  la  conté  de  Flandres,  entre  Monsei- 
gneur le  duc  de  Bourgogne  et  ceulx  de  la  ville 
de  Gand,  pour  ce  que  ce  duc,  comme  leur  sei- 
gneur, vouloit  mettre  en  icelle  ville  gabelle  de 
sel  :  ce  que  oncques  n'avoit  esté  veu  et  n'avoit 
point  encore  esté,  comme  disoient  les  habitans 
d'icelle  ville.  Et  dura  longuement  ladite  guerre 
à  l'occasion  de  laquelle  il  y  eut  plusieurs  gens 
de  mors  des  deux  partis,  et  mesmement  feux 
boutés,  tellement  que  grande  partie  du  pais  en 
futbruslée. 

En  iceluy  an,  meust  grant  débat  et  discord  en 
Angleterre,  entre  le  duc  d'Iork  et  le  duc  de 
Sombrecet,  pour  le  gouvernement  du  royaulme. 
Et  estoit  lors  le  roy  d'Angleterre  pour  ledit  duc 
de  Sombrecet,  et  tenoit  les  champs  à  toute  sa 


1451]    Chronique  de  Charles  VII.         325 

puissance  en  belle  bataille,  bien  ordonnée;  et 
ledit  d'Iorch  estoit  en  bataille  pareillement,  les 
ungs  devant  les  aultres,  cuidans  s'entrecom- 
batre.  Mais  les  prélats,  pairs  et  aultres  seigneurs 
dudit  royaume,  considérans  les  grans  maulx  qui 
s'en  pourroient  ensuir,  les  destournèrent  et  trou- 
vèrent manière  de  tracter.  Sur  quoy  promit  le- 
dit duc  d'Yorc  ne  faire  jamais  guerre ,  ne  dres- 
ser aucune  assemblée  et  armée  à  ['encontre  du 
roy;  et  par  ainsi  s'en  retourna  chacun  en  son 
lieu  sans  coup  férir. 

Chapitre  2j^. 

Comment  le  cardinal  de  Tousteville  '  vint  de  Rome 
en  ambaxade  de  vers  le  roy. 

En  cette  mesme  année  mille  quatre  cent  cin- 
quante et  ung,  le  cardinal  d'Estouteville 
vint  devers  le  roy,  comme  légat  et  commis  de 
par  le  pape  Nicolas,  luy  requérir  qu'il  vousist 
faire  paix  avec  le  roy  d'Angleterre ,  d'autant  que 
la  guerre  continuant  ainsi  entre  eulx  portoit 
grand  préjudice  à  la  foy  catholique ,  et  plus 
pourroit  faire ,  si  un  bref  bon  accord  ne  se  trou- 
voit  et  faisoit  entre  ces  deux  royaumes,  car  on 
voyoit  de  jour  en  jour  les  mescroyans  entre- 
prandre  et  gaigner  nouveaux  pais  sur  les  chres- 
tiens. 

Et  après  que  ce  cardinal  eut  ainsi  exposé  ce 
dont  le  pape  l'avoit  chargé ,  il  luy  fut  respondu 
pour  le  roy  qu'il  avoit  toujours  voulu  et  encore 

1.  Estouteville.  Voy.  ce  nom  dans  la  Biographie  Didot. 


326  JeaxN  Chartier.  [1451 

vouloit  la  paix,  pour  obvier  à  l'effusion  du  sang 
humain;  et  aussi  pour  le  bien  de  la  chose  pu- 
plicque  estoit  prest  d'y  entendre  en  toutes  bon- 
nes voyes,  et  que  par  plusieurs  fois  il  s'estoit  mis 
en  son  devoir  pour  icelle  paix  trouver  ;  et  encore 
estoit  prest  de  déférer  et  se  rendre  à  toutes 
bonnes  raisons,  et  de  soy  employer  contre  les- 
dits  mescroyans,  en  tout  ce  qui  luy  seroit  pos- 
sible, tant  en  hommes  comme  en  finances,  et 
d'y  employer  grande  partie  de  ses  facultez  pour 
repousser  et  chasser  iceulx  Sarrasins. 

Or  pendant  que  le  susdit  cardinal  estoit  encore 
devers  le  roy,  le  pape  susnommé  ayant  la  chose 
fort  à  cœur,  envoya  l'arcevesque  de  Ravenne, 
qui  estoit  de  la  maison  et  famille  des  Ursins  de 
Rome  ,  pardevers  le  roy  d'Angleterre,  pour  luy 
remonstrer  semblablement  qu'il  voulsist  faire 
paix  avec  le  roy  de  France,  pour  les  mesmes 
causes  et  raisons  cy  devant  dites  et  touchées,  el 
qu'une  plus  grande  durée  de  leur  division  et  con- 
tention pourroit  engendrer  grand  mespris  contre 
la  chrestienté,  veu  que  desjà  iceulx  Sarrasins 
conquéroient  fort  sur  les  marches  du  royaume 
de  Hongrie  et  des  Alemaignes. 

Si  fut  respondu  pour  le  roy  d'Angleterre  par 
ceulx  de  par  luy  ad  ce  commis,  audit  arche- 
vesque,  que  quand  ils  auroient  autant  conquesté 
de  pays  sur  le  roy  de  France  que  iceluy  roy  de 
France  en  avoit  conquesté  sur  eulx ,  qu'il  seroit 
alors  temps  de  parler  de  cette  matière.  Qui  fut 
response  de  maulvais  exemple,  car  il  semble 
qu'il  avoit  plus  chier  la  loy  de  Dieu  estre  périe 
et  perdu  que  non  pas  de  ne  se  vanger  point  de 
leurs  pertes,  et  de  tascher  à  ravoir  ce  qu'ils  ve» 


1452]     Chronique  de  Charles  VII.         327 

noient  de  perdre,  mais  qui  oncques  ne  fut  et 
n'appartint  de  droit  au  roy  d'Angleterre  et  à  ses 
prédécesseurs  roys  d'Angleterre.  Par  ainsi  s'en 
retourna  cet  arcevesque  d'une  part,  et  ledit  car* 
dinal  d'autre,  pour  rapporter  ces  responses  au 
pape  Nicolas,  autre  chose  par  eulx  n'ayant  peu 
estre  faite  pour  lors  en  cette  matière. 

Chapitre  256. 

De  laprinse  et  arresîzfaitz,  par  ordonnance  du  roy, 

de  Jaques  Cueur  et  de  la  damoiselle 

de  Mortaigne. 

L'an  mille  quatre  cent  cinquante  deux  ' ,  fut 
prins  et  arresté  prisonnier,  par  le  comman- 
dement et  l'ordonnance  du  roy,  Jacques  Cueur  2, 
son  argentier  et  conseiller,  pour  aucuns  cas  tou- 
chais la  foy  catholique  et  aussi  pour  certain 
crime  de  lèze-majesté,  comme  aultrement.  Et 
est  vray  que  ledit  Jaques  estoit  cause  et  avoit 
esté  accusé  d'avoir  baillé,  administré  et  délivré 
aux  Sarrasins,  ennemis  de  la  foy  chrestienne, 
des  armures  de  toutes  sortes  à  l'usaige  de  la 
guerre,  et  mesmement  qu'il  avoit  envoyé  plu- 
sieurs armuriers  et  ouvriers  pour  icelles  faire 
et  pour  instruire  et  informer  les  Sarrasins  pour 
les  faire  faire;  ce  qui  estoit  au  grand  préjudice 
et  dommaige  de  toute  la  chrestienté. 

1 .  Pâques  le  9  avril. 

2.  Erreur.   Jacques  Cœur  fut  arrêté  à  Taillebourg  le  }i 
juillet  14J1 ,  et  non  en  1452. 


328        '         Jean  Chartier.  [Mai-Aout 

Et  fut  encore  arresté  ledit  Jacques  Cœur 
pource  que  luy,  plus  meu  et  porté  de  sa  vou- 
lenté  aue  de  raison,  par  l'instigation  de  l'en- 
nemy  de  nature,  et  par  convoitise,  ou  aultre- 
ment  comme  infidèle,  a  rendu,  par  sa  puissance 
désordonnée,  un  chrestien  qui  estoit  eschappé 
des  mains  des  Sarrasins,  où  il  avoit  esté  détenu 
prisonnier  par  long  espace  de  temps,  et  souffert 
maint  grand  martyre  pour  la  foy  de  Jésus- 
Christ  nostre  rédempteur,  et  l'avoit  envoyé  de 
fait  et  de  force  audit  pais  des  Sarrasins,  en  con- 
tempnant  la  loy  de  nostre  rédempteur. 

Il  fut  de  plus  arresté  prisonnier,  comme  il  se 
disoit ,  pour  avoir  prins,  extorqué  et  rapine  in- 
duement,  ainsi  qu'on  luy  imputoit,  plusieurs 
grans  finances  et  deniers  royaux  sur  les  pays  du 
roy  de  France,  tant  es  pays  de  Langue-d'oc  et 
de  Langue-d'ouy,  comme  ailleurs,  parquoy  plu- 
sieurs des  habitans  d'iceulx  lieux  furent  con- 
traints de  soy  absenter;  ce  qui  ne  pouvoit 
estre  qu'au  grand  dommaige  du  roy  et  de  son 
royaulme. 

Il  fut  encore  arresté  pour  ce  que  mesmement 
il  estoit  accusé  d'avoir  desrobé  et  pillé  les  finances 
du  roy,  desquelles  il  avoit  le  gouvernement,  et 
lesquelles  passoient  par  ses  mains  de  jour  en 
jour. 

Fut  aussi  arrestée  en  icelluy  temps  la  damoi- 
selle  de  Mortaigne,  pour  certaines  offenses  qu'elle 
avoit  faictes  envers  le  roy,  et  pour  ce  qu'elle  ac- 
cusoit  ledit  Jacques  Cœur  d'aucunes  choses  dont 
il  étoit  innocent.  Et  avec  ce  avoit  accusé  ung 
nommé  Jacques  ou  Jacquet  de  Boulongnes  ou 
Coulonnes,  et  ung  autre,  nommé  Martin  Pran- 


i4$2]    Chronique  de  Charles  VIL         329 

doux,  et  les  avoit  tous  trois  accusés  par  haine 
ou  aultrement.  Et  pour  ce  qu'on  se  doubta  et 
qu'on  trouva  que  ce  qu'elle  avoit  donné  à  en- 
tendre étoit  menterie  et  fausseté ,  elle  fut  prinse 
et  mise  prisonnière,  pour  recevoir  telle  punition 
que  les  dessusdits,  ainsi  malitieusement  accusez, 
eussent  eu ,  s'ils  eussent  été  trouvez  coupables  et 
chargez  du  cas  ;  la  bonne  grâce  et  la  miséricorde 
du  roy  en  ce  réservées  '. 

Chapitre   257. 

Du  débat  meu  entre  le  roy  de  France 
et  le  duc  de  Savoy e. 

Audit  an  mil  quatre  cent  cinquante  deux,  se 
partyt  le  roy  de  la  cité  de  Tours  ou  mois  de 
may,  et  alla  ou  chastel  de  Tiré,  Ticé  ou  Tucé  ^, 
faire  la  feste  et  solemnité  de  la  Pentecoste.  Il  fut 
là  jus-ques  au  mois  de  juillet  ensuivant.  Après 
quoy  il  partit  et  s'en  alla  à  Mehun-sur-Yèvre, 
près  de  Bourges,  d'où  il  envoya  deffier  le  duc 
de  Savoye,  pour  certaines  grandes  extorsions 
qu'il  avoit  faites  à  son  préjudice  et  de  la  cou- 
ronne de  France,  en  terres  de  ses  seigneuries  et 
de  ses  subgects.  Donc,  au  mois  d'aoust,  il  partit 
avec  son  ost,  où  il  y  avoit  belle  et  noble  com- 
paignie  de  seigneurs  et  aultres  gens  de  guerre. 
Et  tant  chevaucha  qu'il  vint  jusques  au  pas  de 
Forest;,  pour  de  là  passer  et  entrer  dans  le  pais 
de  la  Savoye. 

!.  Voyez  ci-après  chapitre  269  (Jacques  Cœur). 
2.  Chissey,  près  Montrichard  (Loiret  Cher). 


330  Jean  Chartier.     [Sept.-Oct.  17 

Le  susdit  cardinal  d'Estouteville  estant  ad- 
verty  de  ces  nouvelles,  aussi  qu'il  s'en  alloit  à 
Rome,  il  pressa  son  retour  hastivement,  et  meu 
de  charité  s'en  retourna  devers  ledit  duc  de 
Savoye',  puis  de  là  après  revint  devers  le  roy; 
et  ensuite  qu'il  eut  sceu  la  vraye  cause  de  ce  dé- 
bat et  de  cette  dissension ,  il  fit  tant  que  ledit  duc 
de  Savoye  promit  au  roy  de  tout  réparer,  sous 
le  bon  plaisir  du  roy,  ce  en  quoy  il  l'avoit  offencé, 
de  quoy  le  roy  resta  content  ;  et  fut  la  paix  faite 
à  Feurs  en  Forest.  Par  ainsi  ledit  cardinal  pour- 
suivit son  chemin  et  retour  devers  le  pape. 

Chapitre  258. 

Comment  les  Anglais  recouvrèrent  par  traïson 
le  pais  de  Bourdelois, 


I 


i 


Oudit  an ,  au  commencement  du  mois  de  sep- 
tembre ,  le  sire  de  Lesparre  et  aucuns  des 
bourgeois,  manans   et  habitans  de  la  ville  de 
Bourdeaulx,  par  le  conseil  de  Monseigneur  de 
Montferrant,  du  sire  de  Rosan,  du  sire  de  La-        . 
gies*  et  du  sire  de  Langlade,  soubs  certaine        |! 
faulse  couleur,  trouvèrent  façon  et  moyen  d'aller        • 
en  Angleterre ,  où  eulx  estans  arrivez ,  tractièrent 
et  accordèrent  de  eulx  remectre  en  l'obéissance 
des  Anglois ,  s'ils  vouloient  retourner.  Après  plu- 

1.  Louis.  Voyez  les  documents  communiqués  de  Turin 
par  M.  Rabut,  dans  le  Bulletin  des  comités  de  l'inst.  pub/., 
1856,  in-8°,  t.  III,  p.  J75  à  579. 

2.  (Codefroy.  )  Ms.  de  Rouen  :  Lanes. 


1452]    Chronique  de  Charles  VIL         331 

sieurs  paroles,  ils  baillèrent  à  entendre  ausdits 
Anglois  ce  qu'ils  voulurent  ;  et  là  fut  par  eulx 
machiné  et  comploté  grande  trahison ,  pour  la- 
quelle mectre  à  effect  fist  le  roy  d'Angleterre 
assembler  son  conseil.  Et  furent  là  convoquez 
et  appeliez  tous  les  seigneurs  et  cappitaines  du 
pays,  qui  conclurent  d'envoyer  Talbot  au  mois 
d'octobre  ensuivant  audit  pais  de  Bourdelois. 

Ce  faict ,  s'en  revint  ledit  sire  de  Lesparre  et 
ses  complices,  qui  pouvoient  bien  estre  comparez 
à  Judas,  car  ils  avoient  fait  serment  sur  les  saincts 
Évangiles  de  Dieu  d'estre  bons  et  loyaulx  au  roy 
et  à  la  couronne  de  France,  et  ils  avoient  conspiré 
faulse  et  mauvaise  trahison ,  qui  estoit  directe- 
ment et  évidemment  aller  à  l'encontre  d'iceulx 
sermens  qu'ils  avoient  faits.  Et  ainsi  en  adhérant 
à  ladite  conspiration,  le  susdit  Talbot  partit  du 
pais  d'Angleterre  le  dix-septiesme  jour  du  mois 
d'octobre,  accompagné  de  quatre  à  cinq  mille 
Anglois.  Il  arriva  ensuite  en  l'isle  de  Médoc,  où 
ils  prindrent  deux  petites  places ,  pour  logier 
partie  de  ses  gens.  Adonc  ledit  Talbot  commença 
à  faire  courir  le  pais,  pour  icelluy  mectre  en  sub- 
jection ,  ce  qui  n'estoit  pas  chose  alors  fort  diffi- 
cile à  faire,  car  il  n'y  avoit  aucune  résistance, 
veu  que  l'armée  du  roy  estoit  retraicte,  et  n'y 
estoit  demourez  que  peu  de  gens  es  garnisons  des 
fortresses. 

La  ven':e  d'icelluy  Talbot  sceue  par  ceulx 
dudit  Bourdaulx,  commencèrent  à  parlamenter 
!es  ungs  aux  aultres  de  la  manière  de  eulx  re- 
mectre  en  l'obéissance  desdits  Anglois.  Et  vou- 
loient  les  aulcuns  que  les  François  estans  en 
garnison  dedens  icelle  ville  de  Bourdeaulx ,  dont 


332  Jean  Chartier.      [1452,  oct.  23 

estoit  garde  et  cappitaine  pour  le  roi  Messire 
Olivier  de  Coitivy,  séneschal  de  Guyenne,  et 
Messire  Jehan  du  Puy-du-Fou ,  chevalier,  soubz- 
maire  de  ladite  ville ,  s'en  allassent  leurs  corps 
et  biens  saufs.  Mais  cependant  aulcuns  d'icelle 
ville  allèrent  infidèlement  ouvrir  une  porte  aux 
Anglois ,  et  les  boutèrent  dedens  ,  le  vingt- troi- 
siesme  jour  du  mois  d'octobre.  Parquoy  furent 
tous  prins  prisonniers  les  François  qui  estoient 
dedens  ladite  ville ,  ou  au  moins  la  plus  grande 
partie ,  tant  de  gens  de  guerre ,  officiers  comme 
autres ,  qui  demourèrent  prisonniers  de  ces  An- 
glois. 

Ces  nouvelles  estans  venues  au  roy  de  France^ 
fut  moult  dolent,  considérant  que  de  trahison 
nul  ne  s'en  peut  garder.  Pour  ce ,  il  envoya 
hastivement  Monseigneur  de  Jallongnes,  ma- 
reschal  de  France,  le  sire  d'Orval,  Joachim 
Rouault  et  plusieurs  autres  cappitaines,  jusques 
au  nombre  de  six  cent  lances ,  et  les  archiers , 
pour  renforcer,  reconforter  et  garder  les  places 
des  environs  et  d'autour  de  Bourdeaulx,  ainsi 
que  Monseigneur  de  Clermont ,  lieutenant  géné- 
ral du  roy  èsdites  marches  verroit  estre  expé- 
dient ,  jusques  à  la  saison  nouvelle ,  que  le  roy 
y  donrroit  et  mectroit  plus  grand  et  plus  ample 
prouvision. 

Néantmoins,  avant  que  lesdits  gens  du  roy 
de  France  y  fussens  arrivez,  ledit  Talbot,  ses 
gens  et  les  barons  et  seigneurs  dudit  pays  du 
Bourdelois,  remisdrent  la  plus  grande  partie  des 
places  du  Bourdelois  en  l'obéissance  du  roy 
d'Angleterre.  Par  espécial  la  ville  et  chastel  de 
Castillon  en  Piéregort ,  laquelle  estoit  tenue  par 


i43  5>"i3J]  Chronique  de  Charles  VII.  ^35 
les  gens  du  ^y  de  France,  leur  fut  rendue,  à 
faute  de  secours;  et  s'en  allèrent  les  François 
d'icelle  leurs  corps  et  biens  saufs ,  combien  que 
ledit  seigneur  de  Clermont ,  lieutenant  du  roy, 
comme  dit  est,  s'y  gouverna  très  grandement 
et  notablement,  en  tousjours  résistant  de  toute 
sa  puissance  aux  Anglois  avant  la  venue  desdits 
François.  Puis  vindrent  de  nouveau  d'Angle- 
terre ,  pour  renforcer  l'armée  dudit  Talbot ,  le 
sire  de  Pounis,  le  bastard  de  Sombrecet,  le  filz 
dudit  Talbot ,  seigneur  de  l'Isle ,  et  le  seigneur 
de  Molins.  Et  y  avoit  bien  quatre  mille  coniba- 
tansen  leur  compaignie.  Lesquels  amenèrent  en 
outre  quatre-vingt  vaisseaux,  que  grands  et  pe- 
titz,  chargez  de  farines  et  de  lards,  pour  avi- 
tailler  ladite  ville  de  Bourdeaux,  en  laquelle 
estoit  l'armée  dudit  Talbot. 

Chapitre   259. 

Comment  les  Françoys  allèrent  mecire  le  siège 
devant  Calairs. 

L'an  mille  quatre  cent  cinquante  trois  ' ,  le  roy 
partit  de  Tours ,  et  vint  logier  en  son  chastel 
de  Lusignan  2.  Et  cependant  ledit  sire  de  Talbot 
mit  le  siège  devant  le  chastel  de  Fronsac,  du- 
quel étoit  cappitaine  Joachim  Rouault,  et  con- 

1.  Pâques  i4n  le  ler  avril. 

2.  Le  roi  étoit  à  Tours  le  lo  avril  1453,  à  Montilz  lés 
Tours  le  12,  à  Poitiers  le  28  du  même  mois.  Il  étoit  à 
Lusignan  le  2  mai ,  et  quitta  ce  château  le  2  juin  suivant , 
se  dirigeant  vers  la  Guyenne.  {Itinéraire.) 


3  54  Jean  Chartier.  [Juin  2-12 

vint  rendre  ladite  place  aux  Anglois  avant  que 
Tarmée  du  roy  fut  preste  :  de  là  sortirent  et 
s'en  allèrent  les  François  leurs  corps  et  biens 
saufs. 

Le  second  jour  de  juin  en  suivant,  le  roy 
partit  dudit  chastel  de  Lusignan,  et  s'en  alla  à 
Sainct-Jean-d'Angely;  le  troisiesme  '  jour  en- 
suivant fut  mis  le  siège  devant  Chalais,  c'est  à 
sçavoir  par  Messire  Jacques  de  Chabannes, 
grand-maistre  d'hostel  du  roy,  et  par  le  conte 
de  Paintièvre,  et  les  seigneurs  de  Saincte-Sé- 
vère  et  de  Boucan  ou  Boucat.  Et  le  septiesme  » 
jour  d'après  fut  ce  lieu  de  Calais  prins  d'as- 
sault  par  les  seigneurs  dessus  dits,  et  aultres  de 
leur  compaignie ,  nombrez  de  quatre  à  cinq 
cents  lances,  et  les  archiers  avec  certains  francs- 
archiers;  combien  que  dedens  icelle  ville  estoient 
en  garnison  huict  vingt  combatans,  qui  se  mon- 
strèrent  bien  avoir  les  cœurs  faillis,  car  il  en  fut 
tué  à  la  prinse  de  cette  place  soixante  à  quatre- 
vingt,  et  les  aultres  se  retrahirent  en  une  tour, 
où  ilz  furent  certaine  espace  de  temps,  cuidans 
de  jour  en  jour  recevoir  aulcuns  secours  de 
leurs  gens;  mais  par  ce  qu'ils  n'en  eurent  point, 
les  convint  rendre  à  la  veulenté  et  discrétion  du 
roy. 

Ils  estoient  en  ladite  tour  jusques  au  nombre 
de  quatre  vingts  hommes,  qui  tous  furent  déca- 
pitez pour  leurs  sermens  qu'ils  avoient  faussez , 
et  pour  les  grandes  trahisons  dont  ilz  estoient 
complices.  Naguères  estoit  bien  party  de  Bour- 

1 .  Alias  devixiesme.  (Godefroy.)  Ms.  de  Rouen  rdouziesme. 

2.  Alias  sixiesme.  (Godefroy.) 


145  5]    Chronique  de  Charles  VII.         jjj. 

deaulx  le  sire  de  Langlade  pour  les  cuider  venir 
secourir;  mais  quant  il  sceut  les  nouvelles  et  le 
succès  d'icelle  prinse,  et  la  compaignie  et  le 
traitement  qu'on  leur  avoit  faict ,  s'en  retourna 
hastivement. 


Fin  du  Tome  deuxièmi. 


TABLE    DES   CHAPITRES 


CONTENUS    DANS   LE   TOME  II 


(    Mai  1440.  —   Juin  I4n-   ) 


Pages, 
hap.   141.  —  D'un  infidelle  excécuté  par 

mW^     justice  en  Bretaigne 5 

"*Chap.  142.  —  La  ville  de  Louviers  rem- 
parée  par  les  François 

Chap.  143.  —  Comment  le  chasteau  de  Conches  fut 
prins  et  remparé  par  les  François 7 

Chap.  144.  —  Concilie  général  tenu  à  Basle  en  Al- 
maigne 8 

Chap.  145.  —  Comment  madame  Katherine,  fille  du 
roy  de  France,  fut  donnée  en  mariage  à  Monsei- 
gneur de  Charrollois 8 

Chap.  146.  —  Siège  mis  devant  Tartas  parles  Angloiz 

ou  leurs  consors 10 

Jean  Chartier.  II.  22 


338  Table  des  Chapitres. 

Pages. 

Chap.  147.  —  Exécucion  de  malfaicteurs  par  l'ordon- 
nance du  roy  de  France,  faicte  es  marches  de  Cham- 
paigne u 

Chap.  148.  —  Siège  mis  devant  Crailg  par  les  Fran- 
çois       M 

Chap.  149.  —  Discord  et  division  ou  royaulme  de 
Castille 18 

Chap.  150.  —  Une  rencontre  et  desconfiture  d'Angloiz, 
par  les  Françoiz,  en  Anjou..  .  , 19 

Chap.  151.  —  Siège  mis  par  les  Françoiz  devant  la 
ville  de  Pontoise  et  gaignée  d'assault  sur  les  Angloiz.     10 

Chap.  152.  —  Ballade  envoyée  par  les  Angloiz  aux 
François  tenant  le  siège  devant  eulx  à  Pontoise,  et 
response  par  les  François  en  la  manière  cy-après 
escrite,  faicte  environ  la  fin  du  moys  de  juillet.  .  .     27 

Chap.  153.  —  La  prinse  d'Evreulx  par  les  François.  .     J2 

Chap.  154.  —  Hommage  fait  au  roy  de  France  de  la 
conté  du  Maine  par  Charles  d'Anjou,  conte  du  Pays.     )j 

Chap.  155.  —  La  prinse  de  Courville  par  les  Angloiz.     35 
Chap.  156.  —  De  la  piteuse  mort  et  trespas  de  très- 
haulte  et  puissante  princesse  de   Guienne,  femme 
d'Artus,  conte  de  Richemont  et  connestable  de  France.     J4 

Chap.  157.  —  Comment  les  Angloiz  vindrent  mectre  le 
siège  et  faire  une  bastille  devant  la  ville  de  Diepe; 
laquelle  bastille  fut  prinse  d'assault  par  les  Françoys.     36 

Chap.  158.  —  Trêves  données  et  publiées  entre  les 
roys  de  France  et  d'Angleterre 4Î 

Chap.  !J9. — Comment  le  roy  de  Cécille  ala  mectre 
le  siège  devant  la  ville  de  Mes  en  Lourraine,  avec 
grant  compaignie  et  sescours  du  roy  de  France.  .    4J 


Table  des  Chapitres.  339 

Pages. 
Chap.  160.  —  De  la  prolongacion  des  tresves  faictes 
entre  le  roy  de  France  et  d'Angleterre 47 

Chap.  161.  —  Autre  prolongacion  de  trêves 48 

€hap.  162. — Comment  le  roy  a  moult  grandement 
et  en  grant  dilligence  péné  pour  mectre  paix  et 
union  en  saincte  Eglise 48 

Chap.  163.  —  Comment  le  roy  receult  les  bulles  du 
pape  NicoUas )< 

Chap.  164.  — Comment  le  roy  de  France  envoya  son 
ambaxade  devers  le  pape  Nicolas,  pour  poursuir 
ladite  pacification  dont  dessus  a  esté  parlé Î4 

Chap.  i6j.  —  Comment  les  ambaxadeurs  du  roy  de 
France,  du  roy  de  Cécille  et  de  Monseigneur  le 
Daulphin,  proposèrent  devant  le  pape  Nicolas  les 
articles  de  la  pacification  dont  dessus  a  esté  parlé.     j6 

Chap.  166.  —  Comment,  au  moyen  desdits  ambaxa- 
deurs ,  icelluy  duc  nommé  en  son  obéissance  pape 
Félix  cedda  totallement  au  droit  qu'il  prétendoit  au 
pappat,  et  depuis  fut  ordonné  légat  perpétuel  en 
Savoye )8 

Chap.  167.  —  Comment  la  ville  et  chasteau  de  Fou- 
gières  furent  prins  par  les  adhérens  aux  Angloiz,  les 
trêves  durant  entre  les  roys  de  France  et  d'Angleterre.    60 

Chap.  i68.  —  Du  discord  et  division  meu  ou  royaulme 
d'Angleterre éj 

Chap.  169.  —  De  deux  hommes  et  une  femme  coquins 
qui  furent  pandus  à  Paris  par  jugement  de  la  cour 
de  parlement  sans  appellacion 67 

Chap.  170. —  De  la  prinse  faicte  par  les  Françoys  de 
la  ville  du  Pont-de-1'Arche  sur  les  Anglois 69 


^40  Table  des  Chapitres. 

Pages. 

Chap.  171. —  Comment  les  Françoys  et  les  Bretons 
prindrent  sur  les  Anglois  les  villes  et  places  de  Gerbe- 
roy,CQnac,Saint-Malgrin et  Conches,  à  plusieurs foys.     74 

Chap.  172.  —  Comment  le  roy  de  France  se  desdaira 
contraire  à  la  guerre  contre  les  Anglois 76 

Chap.  173.—  Des  armées  et  assemblées  que  firent  le 
roy  de  France  et  le  duc  de  Bretaigne  pour  tenir 
frontière  aux  Angloiç,.qui  pilloient  le  royaulme  de 
France 78 

Chap.  174.  —  De  la  prinse  de  la  ville  et  chastel  de 
Verneul  ou  Perche,  par  Messire  Pierre  de  Bresay.  .     80 

Chap.  175.  —  Comment  Monseigneur  de  Dunois,  insti- 
tué de  nouvel  lieutenant  général  du  roy,  mist  le 
siège  devant  la  grosse  tour  de  Verneul 82 

Chap.  176.  —  De  la  prinse  faicte  par  les  François  sur 
les  Anglois  du  chasteau  de  Nogent-Pré 84 

Chap.  177.  —  Comment  les  François  prindrent  vail- 
lenment  sur  les  Anglois  la  ville  du  Ponteau-de- 
Mer 8j 

Chap.  178.  —  Comment  les  Anglois  furent  desconfitz 
en  païs  d'Escosse,  plus  par  grâce  divine  que  autre- 
ment     87 

Chap.  179.  —  Comment  la  ville  de  Sainct-Jame  de 
Buvron  fut  rendue  par  composicion  au  roy  de  France.     9 1 

Chap.  180. —  Comment  les  Anglois  rendirent  etmisd- 
rent  en  l'obéissance  du  roy  la  grosse  tour  de  Ver- 
neul      92 

Chap.  i8i.  —  Comment  la  ville  de Lisieux  fut  redduite 
amiablement  en  l'obéissance  du  roy  de  France.  ...    9'j 

Chap.  182.  —  Comment  la  ville  de  Mantes  fut  réduite 


t 


Table  des  Chapitres.  341 

Pages, 
en  l'obéissance  du  roy,  moyennant  certain  appoinc- 
tement 94 

Chap.  18  j.  —  Comment  les  Françoys  prindrent  subti- 
nement  le  chasteau  de  Longny loi 

Chap.  184. —  De  la  prinse  faicte  par  les  Françoys  des 
ville  et  chasiel  de  Vernon  et  de  Vernonnet ïo] 

Chap.  i8j.  —  Comment  le  roy  partit  dudit  Verneul  et 
vint  es  villes  d'Évreux  et  de  Louviers ,  es  quelles  il 
fut  receu  moult  honnorablement  par  les  habitans  d'i- 
celles MO 

Chap.  186. —  De  la  reddiccion  du  chastel  de  Dangu  au 
roy  de  France 112 

Chap.  187.  —  De  la  reddiction  de  la  ville  et  chasteau 
de  Gournay 113 

Chap.  188.  — Comment  les  François  asseigèrent  le 
chasteau  de  Harcourt ,  qui  fut  redduit  en  l'obéis- 
du  roy 1 1  j 

Chap.  189.  —  Comment  la  ville  de  la  Roche-Guyon 
fut  aussi  redduite  en  l'obéissance  du  roy  de  France.   1 16 

Chap.  190. —  De  la  prinse  faicte  par  les  Françoys  du 
Neufchastel  de  Nicourt 119 

Chap.  191. —  De  la  prinse  faite  par  les  François  du 
chastel  d'Essay  et  de  l'abbaye  de  Fécamp lii 

Chap.  192.  —  Comment  le  duc  de  Bretaigne  vint  des- 
cendre en  la  basse  Normendie,  et  là  conquist  la  cité 
de  Costances ,  Saint  Lô ,  Thorigny  et  plusieurs  aul- 
tres  places ,  lesquelles  il  mist  en  l'obéissance  du  roy 
de  France 122 

Chap.  19 j.  —  De  la  prinse  d'Alençon  faicte  par  les 
François  sur  les  Anglois 126 


54^  Table  des  Chapitres. 

Pages. 

Chap.  194.  —  Comment  la  ville  et  chastel  de  Mau- 
léon,  du  pais  de  Guyenne ,  furent  prins  par  les  Fran- 
çoys lay 

Chap.  195.  —  De  la  prinse  du  chastel  de  Touques  et 
de  Yemmes  faicte  par  les  Françoys  sur  les  Angloys.  1 30 

Chap.  196.  —  De  la  prinse  faicte  par  les  François  de  la 
ville  et  chastel  d'Argentain  en  Normendie 131 

Chap.  197.  —  Du  siège  mis  devant  le  chasteau  de 
Gaillart IJJ 

Chap.  198.  —  De  la  prinse  de  la  ville  et  chastel  de 
Fresnay  en  Normendie 135 

Chap.  199.  —  De  la  reddicion  de  la  ville  de  Gisors  par 
appoinctement  et  composicion  faictes  avecques  eulx.   13J 

Chap.  200.  —  Comment  le  roy  se  disposa  pour  aller 
mectre  le  siège  devant  la  ville  de  Rouen 137 

Chap.  201 .  —  Comment  la  ville  de  Rouen  fut  assiégée 
par  le  conte  de  Dunoys  et  aultres  seigneurs.  ...  140 

Chap.  202.  —  Comment  Monseigneur  le  conte  de  Ne- 
vers  et  aultres  seigneurs  furent  faict  chevaliers  ;  et 
aultres  matières 142 

Chap.  203.  —  Comment  les  bourgoys  de  Rouen  feirent 
composicion  avecques  le  conte  de  Dunoys,  lieutenant 
général  du  roy 144 

Chap.  204.  —  Comment  l'arcevesque  de  Rouen  et  aul- 
tres ambaxadeurs  se  rendirent  auprès  du  roy  de 
France  pour  parlementer I4<» 

Chap.  20 j.  —  Comment  iceulx  bourgoys  se  meurent 
contre  les  Angloys,  desquels  plusieurs  furent  tués 
par  lesdits  bourgoys 148 


Table  des  Chapitres.  ^4} 

Pages. 
Chap.  206.  —  Comment  la  ville  de  Rouen  fut  prinse 
par  les  Françoys ijo 

Chap.  207.  —  Comment  le  duc  de  Sombrecet  se  rendit 
devers  le  roy  de  France  pour  parlementer 152 

Chap.  208.  —  Comment  le  siège  fut  mis  devant  le 
palais  et  chastel  de  Rouen  par  les  François 154 

Chap.  209.  —  Comment  le  roy  entra  moult  honnora- 
blement  et  en  grant  magnificence  en  sa  ville  et  cité 
de  Rouen i6o 

Chap.  210.  —  Comment  la  ville  et  chastel  de  Fougières 
furent  reprins  par  le  duc  de  Bretaigne 172 

Chap.  211.  —  De  la  prinse  faicte  par  les  Françoys  des 
ville  et  chastel  de  Bellesmes 174 

Chap.  212.  —  Comment  les  Françoys  misdrent  le  siège 
à  Harfleu 176 

Chap.  213.  —  De  la  belle  Agnès 181 

Chap.  214.  —  Comment  le  conte  de  Foix  print  le  chastel 
de  Guischen  ,  près  quatre  lieues  de  Baionne 186 

Chap.  2 1 5 .  —  Comment  le  conte  de  Dunois  ala  mectre 
le  siège  devant  la  ville  de  Honnefleu 188 

Chap.  216.  —  Comment  le  roy  envoya  mectre  le  siège 
devant  Fresnay 189 

Chap.  217.  —  Du  siège  mis  par  les  Anglois  devant  la 
ville  de  Vallongnes 191 

Chap.  218.  —  De  la  journée  de  Fremigny  gaignée  par 
les  Françoys  sur  les  Anglois 192 

Chap,  219.  —  Une  procession  faicte  à  Paris  à  Sainct- 
Innocent 200 

Chap.  220.  —  Comment  le  siège  fut  mis  devant  la  ville 
de  Vire 201 


344  Table  des  Chapitres. 

Pages. 

Chap.  221 ,  —  Du  siège  mis  devant  la  ville  d'Avranches 
par  les  Françoys,  oii  il  eust  une  composicion.  .  .  .  202 

Chap.  222.  —  De  la  reddicion  de  Tombelaine,  forte  place.  20} 

Chap.  223.  —  Du  siège  mis  par  les  Françoys  devant 
la  ville  et  la  cité  de  Baieulx 204 

Chap.  224.  S'ensuit  la  forme  et  teneur  de  l'appoincte- 
ment  dont  dessus  est  faicte  mencion 207 

Chap.  22 j.  —  De  la  prinse  de  la  ville  de  Brigueber 
(Briquebec)  et  du  siège  mis  par  les  Françoys  de- 
vant Vallongnes an 

Chap.  226.  —  Du  siège  mis  devant  Sainct-Sauveur- 
le-Viconte 212 

Chap.  227.  —  Du  siège  mis  par  les  Françoys  devant  la 
ville  de  Caen 214 

Chap.  228.  —  Comment  le  roy  fistson  entrée  en  ladite 
ville  de  Caen  à  grant  noblesse  de  seigneurs.  .  .  .  222 

Chap.  229.  —  Du  siège  mis  par  les  Françoys  devant 
la  ville  de  Falaise 225 

Chap.  2}o. —  Du  siège  mis  devant  la  ville  de  Damp- 
front 2:7 

Chap.  231.  — De  la  mort  du  duc  de  Bretaigne.  .  .  .  228 

Chap,  2J2.  —  Du  siège  mis  par  les  Françoys  devant 
Cherbourc 231 

Chap.  233.  — Comment  les  François  estoient  habillés 
à  la  conqueste  de  Normendie 235 

Chap.  234.  —  C'estoient  ceulx  qui  ont  travaillé  à  la 
conqueste  de  Normendie  ou  partie  d'iceulx 238 

Chap.  2  3  5 . —^  Comment  le  roy  de  France  se  résolut 
d'envoyer  ses  gens  ou  pais  de  Guyenne  pour  iceluy 
conquester 239 

Chap.  236.  —  Comment  les  seigneurs  de  France  allè- 
rent mectre  le  siège  et  prendre  d'assault  Jansac.  .  .  242 


Table  des  Chapitres.  ^4$ 

Pages. 
Chap.  2)7-  —  De  la  sentence  prononcée  contre  Maistre 
Jehan  de  Xancoins,  receveur  général  des  finances. .  .  244 

Chap.  2j8. —  Du  rencontre  fait  par  les  Françoys  surles 
Anglois  entre  Bourdeaux  et  l'ille  de  Madoc.  ....  246 

Chap.  239. —  Comment  les  Françoys  allèrent  mectre  le 
siège  devant  le  chastel  de  Mont-Guyon,  en  Guyenne.  249 

Chap.  240.  —  Comment  les  dessusdits  seigneurs,  après 
la  redduction  dudit  Mont-Guyon ,  allèrent  mectre  le 

siège  devant  la  ville  de  Blaie 254 

Chap.  241 .  —  La  délivrance  de  Pierre  de  Montferrant.  259 
Chap.  242.  —  Du  siège  mis  par  lesdits  Françoys  devant 
la  ville  et  chastel  de  Bourc,  tant  par  mer  que  par 
terre 261 

Chap.  24}.  —  Comment  les  François  prindrent  la  ville 
d'Arqués 265 

Chap.  244. —  Comment  le  conte  d'Armignac  et  autres 
seigneurs  alèrent  mectre  le  siège  devant  Rions , 
Castillon  et  Saint-Emllion.  . 266 

Chap.  24c. —  Du  siège  mis  par  lesdits  Françoys  de- 
vant une  place  appelée  Fronsac 268 

Chap.  246.  —  Comment  les  Anglois  de  Fronsac  de- 
mandèrent à  parlementer 269 

Chap.  247. — Tractié  de  Fronsac 271 

Chap.  248.  —  Comment  ledit  Fronsac  fut  remis  en 
l'obéissance  du  roy  de  France 276 

Chap.  249.  —  Du  siège  mis  devant  Bourdeaulx  par  les 
seigneurs  françoys ,  et  de  l'appoinctement 277 

Chap.  2J0.  —  Autre  appoinctement  entre  lesdits  sei- 
gneurs françois  et  Monseigneur  Gaston,  conte  de 
Venauges 271 


346  Table  des  Chapitres. 

Pages. 

Chap.  251.  —  Aultre  appoinctement  entre  les  dessus- 
dits seigneurs  françoys  et  Mcssire  Bertrand  de  Mont- 
ferrant 299 

Chap.  2J2.  —  De  l'entrée  faicte  par  les  seigneurs 
françoys  dessus  nommez  en  ladite  ville  et  cité  de 
Bourdeaulx 303 

Chap.  253. —  Comment  le  roy  de  France  se  délibéra, 
en  son  conseil,  d'aller  mectre  le  siège  à  Bayonne.  .  )ij 

Chap.  2J4. —  Comment  l'empereur  Féderic  espousa  la 
fille  du  roy  de  Portugal ,  et  des  divisions  meues  en 
Flandres  et  en  Angleterre 324 

Chap.  2 j  j.  —  Comment  le  cardinal  de  Tousteville  vint 
de  Rome  en  ambaxade  devers  le  roy }2j 

Chap.  256.  —  De  la  prinse  et  arrestz  faitz,  par  ordon- 
nance du  roy,  de  Jaques  Cueur  et  de  la  demoiselle 
de  Mortaigne 327 

Chap.  257.  —  Du  débat  meu  entre  le  roy  de  France 
et  le  duc  de  Savoye 329 

Chap.  258.  —  Comment  les  Anglois  recouvrèrent  par 
traïson  le  païs  de  Bourdelois 330 

Chap.  259. —  Comment  les  François  allèrent  mectre 
le  siège  devant  Calairs 333 


Fin  db  la  Table  du  deuxième  volume. 


Paris.  —  Imprimé  par  E.  Thunot  et  Cie,  rue  Racine,  26, 
avec  les  caractères  elzeviriens  de  P.  Jannet. 


La   Bibliothèque 
Université   d'Ottawa 

Échéance 

iWi  qui  rapporte  un  volume 
s  \q  dernière  ^ote  timbrée 
;ssous  devra  poye>  une  amen- 
e  cinq^sou^  plus  un  sou  pour 
ue  jour  de   retard. 


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University  of  Ott( 
Date    due 


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below  there  will  be  a  fine 
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cent    for    each    additional    < 


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